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Full text of "La guerre des mondes"

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im§  ʧêÂm0 


DfL  Edmond  Pauker 

1639  Broadway 
New  York 


LA  GUERRE  DES  MONDES 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2015 


littps://arcliive.org/details/laguerredesmondeOOwell 


qALVI^CO'RT^ÊqA 


ÉDITÉ  PAR  L.  VANDAMME  &  Co,  JETTE-BRUXELLES 
M  C  M  V  I 


IL  A  ÉTÉ  TIRÉ  DE  CET  OUVRAGE  : 

Cinq  cents  exemplaires  semblables  à  celui-ci, 
numérotés  de   ï    à   500   et   portant  comme 

JUSTIFICATION  DE  TIRAGE 
la  sigfnature  de  l'Illustrateur  ....... 


EXEMPLAIRE  N°  lte4t7Z^ù(/nY ' 
APPARTENANT  A  / 


Droits  de  traduction  et  de  reproduction  réservés  pour  tous 
y  compris  la  Suède,  la  Norwège  et  le  Danemark. 


et  la  plus  attentive,  par  de 


A  LA  VEILLE  DE  LA  GUERRE 

Personne  n'aurait  cru,  dans  les  dernières  années 
du  dix-neuvième  siècle,  que  les  choses  humaines 
fussent  observées,  de  la  façon  la  plus  pénétrante 
'intelligences  supérieures  aux  intelligences  humaines  et 
cependant  mortelles  comme  elles;  que  tandis  que  les  hommes  s'absorbaient  dans  leurs 
occupations,  ils  étaient  examinés  et  étudiés  d'aussi  près  peut-être  qu'un  savant 
peut  étudier  avec  un  microscope  les  créatures  transitoires  qui  pullulent  et  se  multiplient 
dans  une  goutte  d'eau.  Avec  une  suffisance  infinie,  les  hommes  allaient  de  ci  de  là 
par  le  monde,  vaquant  à  leurs  petites  affaires,  dans  la  sereine  sécurité  de  leur  empire 
sur  la  matière.  Il  est  possible  que,  sous  le  microscope,  les  infusoires  fassent  de  même. 
Personne  ne  donnait  une  pensée  aux  mondes  plus  anciens  de  l'espace  comme  sources 
de  danger  pour  l'existence  terrestre,  ni  ne  songeait  seulement  à  eux  pour  écarter 
l'idée  de  vie  à  leur  surface  comme  impossible  ou  improbable.  Il  est  curieux  de  se 
rappeler  maintenant  les  habitudes  mentales  de  ces  jours  lointains.  Tout  au  plus  les 
habitants  de  la  Terre  s'imaginaient-ils  qu'il  pouvait  y  avoir  sur  la  planète  Mars  des 
êtres  probablement  inférieurs  à  eux,  et  disposés  à  faire  bon  accueil  à  une  expédition 
missionnaire.  Cependant,  par  delà  le  gouffre  de  l'espace,  des  esprits  qui  sont  à  nos 
esprits  ce  que  les  nôtres  sont  à  ceux  des  bêtes  qui  périssent,  des  intellects  vastes, 
calmes  et  impitoyables,  considéraient  cette  terre  avec  des  yeux  envieux,  dressaient 


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lentement  et  sûrement  leurs  plans  pour  la  conquête  de  notre  monde.  Et  dans  les 
premières  années  du  vingtième  siècle  vint  la  grande  désillusion. 

La  planète  Mars,  est-il  besoin  de  le  rappeler  au  lecteur,  tourne  autour  du  soleil 
à  une  distance  moyenne  de  deux  cent  vingt-cinq  millions  de  kilomètres,  et  la  lumière 
et  la  chaleur  qu'elle  reçoit  du  soleil  sont  tout  juste  la  moitié  de  ce  que  reçoit  notre 
sphère.  Si  l'hypothèse  des  nébuleuses  a  quelque  vérité,  la  planète  Mars  doit  être  plus 
vieille  que  la  nôtre,  et  longtemps  avant  que  cette  terre  se  soit  solidifiée,  la  vie  à  sa 
surface  dut  commencer  son  cours.  Le  fait  que  son  volume  est  à  peine  un  septième 
de  celui  de  la  terre  doit  avoir  accéléré  son  refroidissement  jusqu'à  la  température  où 
la  vie  peut  naître.  Elle  a  de  l'air  et  de  l'eau  et  tout  ce  qui  est  nécessaire  aux 
existences  animées. 

Pourtant  l'homme  est  si  vain  et  si  aveuglé  par  sa  vanité  que  jusqu'à  la  fin 
même  du  dix-neuvième  siècle,  aucun  écrivain  n'exprima  l'idée  que  là-bas  la  vie 
intelligente,  s'il  en  était  une,  avait  pu  se  développer  bien  au  delà  des  proportions 
humaines.  Peu  de  gens  même  savaient  que,  puisque  Mars  est  plus  vieux  que  notre 
terre,  avec  à  peine  un  quart  de  sa  superficie  et  à  une  plus  grande  distance  du 
soleil,  il  s'ensuit  naturellement  que  cette  planète  est  non  seulement  plus  éloignée  du 
commencement  de  la  vie,  mais  aussi  plus  près  de  sa  fin. 

Le  refroidissement  séculaire  qui  doit  quelque  jour  atteindre  notre  planète  est  déjà 
fort  avancé  che^  notre  voisin.  Ses  conditions  physiques  sont  encore  largement  un 
mystère;  mais  dès  maintenant  nous  savons  que,  même  dans  sa  région  équatoriale, 
la  température  de  midi  atteint  à  peine  celle  de  nos  plus  froids  hivers.  Son  atmosphère 
est  plus  atténuée  que  la  nôtre,  ses  océans  se  sont  resserrés  jusqu'à  ne  plus  couvrir 
qu'un  tiers  de  sa  surface  et,  suivant  le  cours  de  ses  lentes  saisons,  de  vastes  amas 
de  glace  et  de  neige  s'amoncellent  et  fondent  à  chacun  de  ses  pôles,  inondant 
périodiquement  ses  zones  tempérées.  Ce  suprême  état  d'épuisement,  qui  est  encore 
pour  nous  incroyablement  lointain,  est  devenu  pour  les  habitants  de  Mars  un  problème 
vital.  La  pression  immédiate  de  la  nécessité  a  stimulé  leurs  intelligences,  développé 
leurs  facultés  et  endurci  leurs  cœurs.  Regardant  à  travers  l'espace  au  moyen  d'instruments 
et  avec  des  intelligences  tels  que  nous  pouvons  à  peine  les  rêver,  ils  voient  à  sa 
plus  proche  distance,  à  cinquante-cinq  millions  de  kilomètres  d'eux  vers  le  soleil,  un 
matinal  astre  d'espoir,  notre  propre  planète,  plus  chaude,  aux  végétations  vertes  et  aux 
eaux  grises,  avec  une  atmosphère  nuageuse  éloquente  de  fertilité,  et,  à  travers  les 
déchirures  de  ses  nuages,  des  aperçus  de  vastes  contrées  populeuses  et  de  mers 
étroites  sillonnées  de  navires. 

Nous,  les  hommes,  créatures  qui  habitons  cette  terre,  nous  devons  être,  pour 
eux  du  moins,  aussi  étrangers  et  misérables  que  le  sont  pour  nous  les  singes  et  les 
lémuriens.  Déjà,  la  partie  intellectuelle  de  l'humanité  admet  que  la  vie  est  une  incessante 
lutte  pour  l'existence  et  il  semble  que  ce  soit  aussi  la  croyance  des  esprits  dans 
Mars.  Leur  monde  est  très  avancé  vers  son  refroidissement,  et  ce  monde-ci  est  encore 
encombré  de  vie,  mais  encombré  seulement  de  ce  qu'ils  considèrent,  eux,  comme  des 


8 


i 


animaux   inférieurs.  En   vérité^  leur   seul   moyen   d^échapper   à  la  destruction  qui,  | 

génération   après    génération,  se  glisse  lentement  vers  eux,  est  de  s^emparer,  pour 

pouvoir  y  vivre,  d'un  astre  plus  rapproché  du  soleil.  | 

Avant  de  les  juger  trop  sévèrement,  il  faut  nous  remettre  en  mémoire  quelles 
entières  et  barbares  destructions  furent  accomplies  par  notre  propre  race,  non  seulement 
sur  des  espèces  animales,  comme  le  bison  et  le  dodo,  mais  sur  les  races  humaines 
inférieures.  Les  Tasmaniens,  en  dépit  de  leur  conformation  humaine,  furent  en  Fespace 
de  cinquante  ans  entièrement  balayés  du  monde  dans  une  guerre  d'extermination 
engagée  par  des  immigrants  européens.  Sommes-nous  de  tels  apôtres  de  miséricorde 
que  nous  puissions  nous  plaindre  de  ce  que  les  Marsiens  aient  fait  la  guerre  dans 

ce  même  esprit  ?  j 

Les  Marsiens  semblent  avoir  calculé  leur  descente  avec  une  sûre  et  étonnante  ! 

subtilité  —  leur  science  mathématique  étant  évidemment  bien  supérieure  à  la  nôtre  —  j 

et  avoir  mené  leurs  préparatifs  à  bonne  fin  avec  une  presque  parfaite  unanimité.  Si  j 

nos  instruments  l'avaient  permis,  on  aurait  pu,  longtemps  avant  la  fin  du  dix-neuvième  ] 

siècle,  apercevoir   des    signes   des   prochaines   perturbations.   Des   hommes   comme  i 

Schiaparelli  observèrent  la  planète  rouge,  —  il  est  curieux,  soit  dit  en  passant,  que,  | 

pendant  d'innombrables  siècles.  Mars  ait  été  l'étoile  de  la  guerre,  —  mais  ne  surent  \ 

pas   interpréter   les   fluctuations   apparentes   des  phénomènes  qu'ils  enregistraient  si  I 

exactement.  Pendant  tout  ce  temps  les  Marsiens  se  préparaient.  j 

A  l'opposition  de  1894,  une  grande  lueur  fut  aperçue,  sur  la  partie  éclairée  du  ' 

disque,  d'abord   par  l'observatoire  de  Lick,  puis  par  Perrotin  de  Nice  et  d'autres  • 

observateurs.  Je  ne  suis  pas  loin  de  penser  que  ce  phénomène  inaccoutumé  n'ait  eu  j 

pour  cause  la  fonte  de  l'immense  canon,  trou  énorme  creusé  dans  leur  planète,  au  | 

moyen  duquel  ils  nous  envoyèrent  leurs  projectiles.  Des  signes  particuliers,  qu'on  ne  j 

sut  expliquer,  furent  observés  lors  des  deux  oppositions  suivantes,  près  de  l'endroit  j 

où  la  lueur  s'était  produite.  j 

Il  y  a  six  ans  maintenant  que  le  cataclysme  s'est  abattu  sur  nous.  Comme  la  ) 

planète  Mars  approchait  de  l'opposition,  Lavelle,  de  Java,  fît  palpiter  tout  à  coup  i 

les  fils  transmetteurs  des  communications  astronomiques,  avec  l'extraordinaire  nouvelle  i 

d'une  immense  explosion  de  gaz  incandescent  dans  la  planète  observés.  Le  fait  s'était  I 
produit  vers  minuit  et  le  spectroscope,  auquel  il  eut  immédiatement  recours,  indiqua  . 

une  masse  de  gaz  enflammés,  principalement  de  l'hydrogène,  s'avançant  avec  une  i 

vélocité  énorme  vers  la  terre.  Ce  jet  de  feu  devint  invisible  un  quart  d'heure  après  i 
minuit  environ.  Il  le  compara  à  une  colossale  bouffée  de  flamme,  soudainement  et 

violemment  jaillie  de  la  planète  **  comme  les  gaz  enflammés  se  précipitent  hors  de  ; 

la  gueule  d'un  canon  „.  ' 

La  phrase  se  trouvait  être  singulièrement  appropriée.  Cependant,  rien  de  relatif  '[ 
à  ce  fait  ne  parut  dans  les  journaux  du  lendemain,  sauf  une  brève  note  dans  le 

**  Daily  Telegraph  „  et  le  monde  demeura  dans  l'ignorance  d'un  des  plus  graves  ! 
dangers  qui  aient  jamais  menacé  la  race  humaine.  J'aurais  très  bien  pu  ne  rien  savoir 


i 


de  cette  éruption  si  je  n'avais,  à  Ottershaw,  rencontré  Ogilvy,  Tastronome  bien 
connu.  Cette  nouvelle  Favait  jeté  dans  une  extrême  agitation,  et,  dans  Texcès  de 
son   émotion,  il  m'invita  à  venir  cette  nuit-là  observer  avec  lui  la  planète  rouge. 

Malgré  tous  les  événements  qui  se  sont  produits  depuis  lors,  je  me  rappelle 
encore  très  distinctement  cette  veille  :  l'observatoire  obscur  et  silencieux,  la  lanterne, 
jetant  une  faible  lueur  sur  le  plancher  dans  un  coin,  le  déclanchement  régulier  du 
mécanisme  du  télescope,  la  fente  mince  du  dôme,  et  sa  profondeur  oblongue  que 
rayait  la  poussière  des  étoiles.  Ogilvy  s'agitait  en  tous  sens,  invisible,  mais  perceptible 
aux  bruits  qu'il  faisait.  En  regardant  dans  le  télescope,  on  voyait  un  cercle  de  bleu 
profond  et  la  petite  planète  ronde  voguant  dans  le  champ  visuel.  Elle  semblait  tellement 
petite,  si  brillante,  tranquille  et  menue,  faiblement  marquée  de  bandes  transversales 
et  sa  circonférence  légèrement  aplatie.  Mais  qu'elle  paraissait  petite!  une  tête  d'épingle 
brillant  d'un  éclat  si  vif!  On  aurait  dit  qu'elle  tremblotait  un  peu,  mais  c'étaient  en 
réalité  les  vibrations  qu'imprimait  au  télescope  le  mouvement  d'horlogerie  qui  gardait 
la  planète  en  vue. 

Pendant  que  je  l'observais,  le  petit  astre  semblait  devenir  tour  à  tour  plus  grand 
et  plus  petit,  avancer  et  reculer,  mais  c'était  simplement  que  mes  yeux  se  fatiguaient. 
Il  était  à  soixante  millions  de  kilomètres  dans  l'espace.  Peu  de  gens  peuvent  concevoir 
l'immensité  du  vide  dans  lequel  nage  la  poussière  de  l'univers  matériel. 

Près  de  l'astre,  dans  le  champ  visuel  du  télescope,  il  y  avait  trois  petits  points 
de  lumière,  trois  étoiles  télescopiques  infiniment  lointaines  et  tout  autour  étaient  les 
insondables  ténèbres  du  vide.  Tout  le  monde  connaît  l'effet  que  produit  cette  obscurité 
par  une  glaciale  nuit  d'étoiles.  Dans  un  télescope  elle  semble  encore  plus  profonde. 
Et  invisible  pour  moi,  parce  qu'elle  était  si  petite  et  si  éloignée,  avançant  rapidement 
et  constamment  à  travers  l'inimaginable  distance,  plus  proche  de  minute  en  minute 
de  tant  de  milliers  de  kilomètres,  venait  la  Chose  qu'ils  nous  envoyaient  et  qui  devait 
apporter  tant  de  luttes,  de  calamités  et  de  morts  sur  la  terre.  Je  n'y  songeais  certes 
pas  pendant  que  j'observais  ainsi  —  personne  au  monde  ne  songeait  à  ce  projectile  fatal. 

Cette  même  nuit,  il  y  eut  encore  un  autre  jaillissement  de  gaz  à  la  surface  de 
la  lointaine  planète.  Je  le  vis  au  moment  même  où  le  chronomètre  marquait 
minuit  :  un  éclair  rougeâtre  sur  les  bords,  une  très  légère  projection  des  contours; 
j'en  fis  part  alors  à  Ogilvy,  qui  prit  ma  place.  La  nuit  était  très  chaude  et  j'avais 
soif.  J'allai,  avançant  gauchement  les  jambes  et  tâtant  mon  chemin  dans  les  ténèbres, 
vers  la  petite  table  sur  laquelle  se  trouvait  un  siphon,  tandis  qu'Ogilvy  poussait  des 
exclamations  en  observant  la  traînée  de  gaz  enflammés  qui  venait  vers  nous. 

Vingt-quatre  heures  après  le  premier,  à  une  ou  deux  secondes  près,  un  autre 
projectile  invisible,  lancé  de  la  planète  Mars,  se  mettait  cette  nuit-là  en  route  vers 
nous.  Je  me  rappelle  m'être  assis  sur  la  table,  avec  des  taches  vertes  et  cramoisies 
dansant  devant  mes  yeux.  Je  souhaitais  un  peu  de  lumière,  pour  fumer  avec  plus 
de  tranquillité,  soupçonnant  peu  la  signification  de  la  lueur  que  j'avais  vue  pendant 
une  minute  et  tout  ce  qu'elle  amènerait  bientôt  pour  moi.  Ogilvy  resta  en  observation 

ÏO 


...le  specttoscope  indiqua  une  masse  de  gfaz 
enflammés,  principalement  de  l'hydrogfène, 
s'avançant  avec  une  vélocité  énorme  vers  la 
terre. 


(CHAPITRE  I) 


jusqu'à  une  heure,  puis  il  cessa;  nous  prîmes  la  lanterne  pour  retourner  chez  lui. 
Au-dessous  de  nous,  dans  les  ténèbres,  étaient  les  maisons  d'Ottershaw  et  de 
Chertsey,  dans  lesquelles  des  centaines  de  gens  dormaient  en  paix. 

Toute  la  nuit,  il  spécula  longuement  sur  les  conditions  de  la  planète  Mars,  et 
railla  l'idée  vulgaire  d'après  laquelle  elle  aurait  des  habitants  qui  nous  feraient  des 
signaux.  Son  explication  était  que  des  météorolithes  tombaient  en  pluie  abondante 
sur  la  planète,  ou  qu'une  immense  explosion  volcanique  se  produisait.  II  m'indiquait 
combien  il  était  peu  vraisemblable  que  l'évolution  organique  ait  pris  la  même  direction 
dans  les  deux  planètes  adjacentes. 

—  Les  chances  contre  quelque  chose  d'approchant  de  l'humanité  sur  la  planète 
Mars  sont  un  million  pour  une,  dit-il. 

Des  centaines  d'observateurs  virent  la  flamme  cette  nuit-là,  et  la  nuit  d'après, 
vers  minuit,  et  de  nouveau  encore  la  nuit  d'après  et  ainsi  de  suite  pendant  dix 
nuits,  une  flamme  chaque  nuit.  Pourquoi  les  explosions  cessèrent  après  la  dixième, 
personne  sur  terre  n'a  jamais  tenté  de  l'expliquer.  Peut-être  les  gaz  dégagés  causèrent-ils 
de  graves  incommodités  aux  Marsiens.  D'épais  nuages  de  fumée  ou  de  poussière, 
visibles  de  la  terre  à  travers  de  puissants  télescopes,  comme  de  petites  taches  grises 
flottantes,  se  répandirent  dans  la  limpidité  de  l'atmosphère  de  la  planète  et  en  obscurcirent 
les  traits  les  plus  familiers. 

Enfin,  les  journaux  quotidiens  s'éveillèrent  à  ces  perturbations  et  des  chroniques 
de  vulgarisation  parurent  ici,  là  et  partout,  concernant  les  volcans  de  la  planète 
Mars.  Le  périodique  sério-comique  **  Punch  „  fit,  je  me  rappelle,  un  heureux  usage 
de  la  chose  dans  une  caricature  politique.  Entièrement  insoupçonnés,  ces  projectiles 
que  les  Marsiens  nous  envoyaient  arrivaient  vers  la  terre  à  une  vitesse  de  nombreux 
kilomètres  à  la  seconde,  à  travers  le  gouffre  vide  de  l'espace,  heure  par  heure  et 
jour  par  jour,  de  plus  en  plus  proches.  Il  me  semble  maintenant  presque  incroyablement 
surprenant  qu'avec  ce  prompt  destin  suspendu  sur  eux,  les  hommes  aient  pu  s'absorber 
dans  leurs  mesquins  intérêts  comme  ils  le  firent.  Je  me  souviens  avec  quelle  ardeur 
le  triomphant  Markham  s'occupa  d'obtenir  une  nouvelle  photographie  de  la  planète 
pour  le  journal  illustré  qu'il  dirigeait  à  cette  époque.  La  plupart  des  gens,  en  ces 
derniers  temps,  s'imaginent  difficilement  l'abondance  et  l'esprit  entreprenant  de  nos 
journaux  du  dix-neuvième  siècle.  Pour  ma  part,  j'étais  fort  préoccupé  d'apprendre  à 
monter  à  bicyclette,  et  absorbé  aussi  par  une  série  d'articles  discutant  les  probables 
développements  des  idées  morales  à  mesure  que  la  civilisation  progressera. 

Un  soir  (le  premier  projectile  se  trouvait  alors  à  peine  à  quinze  millions  de 
kilomètres  de  nous),  je  sortis  faire  un  tour  avec  ma  femme.  La  nuit  était  claire; 
j'expliquais  à  ma  compagne  les  signes  du  Zodiaque  et  lui  indiquai  Mars,  point 
brillant  montant  vers  le  zénith  et  vers  lequel  tant  de  télescopes  étaient  tournés.  Il 
faisait  chaud  et  une  bande  d'excursionnistes  revenant  de  Chertsey  ou  d'isleworth 
passa  en  chantant  et  en  jouant  des  instruments.  Les  fenêtres  hautes  des  maisons 
s'éclairaient  quand  les  gens  allaient  se  coucher.  De  la  station,  venait  dans  la  distance 


Ï3 


k  bruit  des  trains  changeant  de  ligne,  grondement  retentissant  que  la  distance  adoucissait 
presque  en  une  mélodie.  Ma  femme  me  fit  remarquer  Féclat  des  feux  rouges,  verts 
et  jaunes  des  signaux  se  détachant  dans  le  cadre  immense  du  ciel.  Le  monde  était 
dans  une  sécurité  et  une  tranquillité  parfaites. 


petit  matin,  passer  au-dessus  de  Winchester,  ligne  de  flamme  allant 
vers  Test,  très  haut  dans  Fatmosphère.  Des  centaines  de  gens  qui  ^aperçurent  durent 
le  prendre  pour  une  étoile  filante  ordinaire.  Albin  le  décrivit  comme  laissant  derrière 
lui  une  traînée  grisâtre  qui  brillait  pendant  quelques  secondes.  Denning,  notre  plus 
grande  autorité  sur  les  météorites,  établit  que  la  hauteur  de  sa  première  apparition 
était  de  cent  quarante  à  cent  soixante  kilomètres.  II  lui  sembla  tomber  sur  la  terre 
à  environ  cent  cinquante  kilomètres  vers  Test. 

A  cette  heure-là,  j^étais  chez  moi,  écrivant,  assis  devant  mon  bureau,  et  bien 
que  mes  fenêtres  s^ouvrissent  sur  Ottershaw  et  que  les  jalousies  aient  été  levées 
—  car  j^aimais  à  cette  époque  regarder  le  ciel  nocturne  —  \e  ne  vis  rien  du  phénomène. 
Cependant,  la  plus  étrange  de  toutes  les  choses,  qui  des  espaces  infinis  vinrent  sur 
la  terre,  dut  tomber  pendant  que  j^étais  assis  là,  visible  si  j^avais  seulement  levé  les 
yeux  au  moment  où  elle  passait.  Quelques-uns  de  ceux  qui  la  virent  dans  son  vol 
rapide  rapportèrent  qu^elle  produisait  une  sorte  de  sifflement.  Pour  moi,  je  n^en  entendis 
rien.  Un  grand  nombre  de  gens  dans  le  Berkshire,  le  Surrey  et  le  Middlesex  durent 
apercevoir  son  passage  et  tout  au  plus  pensèrent  à  quelque  météore.  Personne  ne 
paraît  s^être  préoccupé  de  rechercher,  cette  nuit-là,  la  masse  tombée. 

Mais  le  matin  de  très  bonne  heure,  le  pauvre  Ogilvy,  qui  avait  vu  le  phénomène, 
persuadé   qu'un   météorolithe    se   trouvait  quelque  part  sur  la  lande  entre  Horsell, 

Ï5 


Ottershaw  et  Woking,  se  mît  en  route  avec  Vidée  de  le  trouver.  Il  le  trouva  en 
effet,  peu  après  Taurore  et  non  loin  des  carrières  de  sable.  Un  trou  énorme  avait 
été  creusé  par  ^impulsion  du  projectile  et  le  sable  et  le  gravier  avaient  été  violemment 
rejetés  dans  toutes  les  directions,  sur  les  genêts  et  les  bruyères,  formant  des  monticules 
visibles  à  deux  kilomètres  de  là.  Les  bruyères  étaient  en  feu  du  côté  de  Test  et 
une  mince  fumée  bleue  montait  dans  Taurore  indécise. 

La  Chose  elle-même  gisait,  presque  entièrement  enterrée  dans  le  sable  parmi 
les  fragments  épars  des  sapins  que,  dans  sa  chute,  elle  avait  réduits  en  miettes.  La 
partie  découverte  avait  Taspect  d^un  cylindre  énorme,  recouvert  d^une  croûte,  et  ses 
contours  adoucis  par  une  épaisse  incrustation  écailleuse  et  de  couleur  foncée.  Son 
diamètre  était  de  vingt-cinq  à  trente  mètres.  Ogilvy  s^approcha  de  cette  masse,  surpris 
de  ses  dimensions  et  encore  plus  de  sa  forme,  car  la  plupart  des  météorites  sont 
plus  ou  moins  complètement  arrondis.  Cependant  elle  était  encore  assez  échauffée 
par  sa  chute  à  travers  Fair  pour  interdire  une  inspection  trop  minutieuse.  Il  attribua 
au  refroidissement  inégal  de  sa  surface  des  bruits  assez  forts  qui  semblaient  venir 
de  l'intérieur  du  cylindre,  car,  à  ce  moment,  il  ne  lui  était  pas  encore  venu  à  Tidée 
que  cette  masse  pût  être  creuse. 

Il  restait  debout  autour  du  trou  que  le  projectile  s'était  creusé,  considérant  son 
étrange  aspect,  déconcerté  surtout  par  sa  forme  et  sa  couleur  inaccoutumées,  percevant 
vaguement,  même  alors,  quelque  évidence  d'intention  dans  cette  venue.  La  matinée 
était  extrêmement  tranquille  et  le  soleil,  qui  surgissait  au-dessus  des  bois  de  pins  du 
côté  de  Weybridge,  était  déjà  très  chaud.  Il  ne  se  souvint  pas  d'avoir  entendu  les 
oiseaux  ce  matin-là;  il  n'y  avait  certainement  aucune  brise,  et  les  seuls  bruits  étaient 
les  faibles  craquements  de  la  masse  cylindrique.  Il  était  seul  sur  la  lande. 

Tout  à  coup,  il  eut  un  tressaillement  en  remarquant  que  des  scories  grises, 
des  incrustations  cendrées  qui  couvraient  le  météorite  se  détachaient  du  bord  circulaire 
supérieur  et  tombaient  par  parcelles  sur  le  sable.  Un  grand  morceau  se  détacha 
soudain  avec  un  bruit  dur  qui  lui  fit  monter  le  cœur  à  la  gorge. 

Pendant  un  moment,  il  ne  put  comprendre  ce  que  cela  signifiait  et,  bien  que 
la  chaleur  fût  excessive,  il  descendit  dans  le  trou,  tout  près  de  la  masse,  pour  voir 
la  chose  plus  attentivement.  Il  crut  encore  que  le  refroidissement  pouvait  servir 
d'explication,  mais  ce  qui  dérangea  cette  idée  fut  le  fait  que  les  parcelles  se 
détachaient  seulement  de  l'extrémité  du  cylindre. 

Alors  il  s'aperçut  que  très  lentement  le  sommet  circulaire  tournait  sur  sa  masse. 
C'était  un  mouvement  imperceptible  et  il  ne  le  découvrit  que  parce  qu'il  remarqua  qu'une 
tache  noire,  qui  cinq  minutes  auparavant  était  tout  près  de  lui,  se  trouvait  maintenant 
de  l'autre  côté  de  la  circonférence.  Même  à  ce  moment,  il  se  rendit  à  peine  compte 
de  ce  que  cela  indiquait  jusqu'à  ce  qu'il  eût  entendu  un  grincement  sourd  et  vu  la 
marque  noire  avancer  brusquement  d'un  pouce  ou  deux.  Alors,  comme  un  éclair,  la 
vérité  se  fit  jour  dans  son  esprit.  Le  cylindre  était  artificiel  —  creux  —  avec  un 
sommet   qui   se    dévissait!    Quelque   chose    dans   le  cylindre  dévissait  le  sommet! 


Puis  vint  la  nttit  où  tomba  le  ptcmict 
météore.  On  le  vît,  dans  le  petit  matin,  passeï* 
aa- dessus  de  W^inchester,  ligfne  de  flamme 
allant  vefs  Fest,  t?ès  hatit  dans  Tatmosphère. 


(CHAPITRE  II) 


—  Gel!  s^écria  Ogîlvy,  il  y  a  un  homme,  des  hommes  là-dedans I  à  demi  rôtis, 
qui  cherchent  à  s'échapper! 

D'un  seul  coup,  après  un  soudain  bond  de  son  esprit,  il  relia  la  chose  à 
l'explosion  qu'il  avait  observée  à  la  surface  de  Mars. 

La  pensée  de  ces  créatures  enfermées  lui  fut  si  épouvantable  qu'il  oublia  la  chaleur 
et  s'avança  vers  le  cylindre  pour  aider  au  dévissage.  Mais  heureusement  la  terne 
radiation  l'arrêta  avant  qu'il  ne  se  fût  brûlé  les  mains  sur  le  métal  encore  incandescent. 
Il  demeura  irrésolu  pendant  un  instant,  puis  il  se  tourna,  escalada  le  talus  et  se  mit 
à  courir  follement  vers  Woking.  Il  devait  être  à  peu  près  six  heures  du  matin.  Il 
rencontra  un  charretier  et  essaya  de  lui  faire  comprendre  ce  qui  était  arrivé;  mais 
le  récit  qu'il  fit  et  son  aspect  étaient  si  bizarres  —  il  avait  laissé  tomber  son  chapeau 
dans  le  trou  —  que  l'homme  tout  bonnement  continua  sa  route.  Il  ne  fut  pas  plus 
heureux  avec  le  garçon  qui  ouvrait  l'auberge  du  Pont  de  Horsell.  Celui-ci  pensa  que 
c'était  quelque  fou  échappé  et  tenta  sans  succès  de  l'enfermer  dans  la  salle  des 
buveurs.  Cela  le  calma  quelque  peu  et  quand  il  vit  Henderson,  le  journaliste  de  Londres, 
dans  son  jardin,  il  l'appela  par-dessus  la  clôture  et  put  enfin  se  faire  comprendre. 

—  Henderson!  cria-t-il,  avez-vous  vu  le  météore,  cette  nuit? 

—  Eh  bien?  demanda  Henderson. 

—  Il  est  là-bas,  sur  la  lande,  maintenant. 

—  Diable!  fit  Henderson,  un  météore  qui  est  tombé.  Bonne  affaire. 

—  Mais  c'est  bien  plus  qu'un  météorite.  C'est  un  cylindre  —  un  cylindre  artificiel, 
mon  cher!  Et  il  y  a  quelque  chose  à  l'intérieur. 

Henderson  se  redressa,  la  bêche  à  la  main. 

—  Comment?  fit-il.  —  Il  est  sourd  d'une  oreille. 

Ogilvy  lui  raconta  tout  ce  qu'il  avait  vu.  Henderson  resta  une  minute  ou  deux 
avant  de  bien  comprendre.  Puis  il  planta  sa  bêche,  saisit  vivement  sa  jaquette  et 
sortit  sur  la  route.  Les  deux  hommes  retournèrent  immédiatement  ensemble  sur  la 
lande,  et  trouvèrent  le  cylindre  toujours  dans  la  même  position.  Mais  maintenant 
les  bruits  intérieurs  avaient  cessé,  et  un  mince  cercle  de  métal  brillant  était  visible 
entre  le  sommet  et  le  corps  du  cylindre.  L'air,  soit  en  pénétrant  soit  en  s'échappant 
par  le  rebord,  faisait  un  imperceptible  sifflement. 

Ils  écoutèrent,  frappèrent  avec  un  bâton  contre  la  paroi  écaillée,  et,  ne  recevant 
aucune  réponse,  ils  en  conclurent  tous  deux  que  l'homme  ou  les  hommes  de  l'intérieur 
devaient  être  sans  connaissance  ou  morts. 

Naturellement  il  leur  était  absolument  impossible  de  faire  quoi  que  ce  soit.  Ils 
crièrent  des  consolations  et  des  promesses  et  retournèrent  à  la  ville  quérir  de  l'aide. 
On  peut  se  les  imaginer,  couverts  de  sable,  surexcités  et  désordonnés,  montant  en 
courant  la  petite  rue  sous  le  soleil  brillant,  à  l'heure  où  les  marchands  ouvraient 
leurs  boutiques  et  les  habitants  les  fenêtres  de  leurs  chambres.  Henderson  se  dirigea 
immédiatement  vers  la  station  afin  de  télégraphier  la  nouvelle  à  Londres.  Les  articles 
des  journaux  avaient  préparé  les  esprits  à  admettre  cette  idée. 

Ï9 


Vers  huit  heures,  un  certain  nombre  de  gamins  et  décisifs  s'étaient  mis  en 
route  déjà  vers  la  lande  pour  voir  **  les  hommes  morts  tombés  de  Mars  „.  C'était 
la  forme  que  Fhistoire  avait  prise.  J'en  entendis  parler  d'abord  par  le  gamin  qui 
m'apportait  mes  journaux,  vers  neuf  heures  moins  un  quart.  Je  fus  naturellement 
fort  étonné  et,  sans  perdre  une  minute,  je  me  dirigeai,  par  le  pont  d'Ottershaw, 
vers  les  carrières  de  sable. 


Je  trouvai  une  vingtaine  de  personnes  environ  rassemblées  autour  du  trou  immense 
dans  lequel  s^était  enfoncé  le  cylindre.  J'ai  déjà  décrit  Faspect  de  cette  masse  colossale 
enfouie  dans  le  sol.  Le  gazon  et  le  sable  alentour  semblaient  avoir  été  bouleversés 
par  une  soudaine  explosion.  Nul  doute  que  sa  chute  n'ait  produit  une  grande  flamme 
subite.  Henderson  et  Ogilvy  n'étaient  pas  là.  Je  crois  qu'ils  s'étaient  rendu  compte 
qu'il  n'y  avait  rien  à  faire  pour  le  présent  et  qu'ils  étaient  partis  déjeuner. 

Quatre  ou  cinq  gamins  assis  au  bord  du  trou^  les  jambes  pendantes,  s'amusaient 
—  jusqu'à  ce  que  je  les  eusse  arrêtés  —  à  jeter  des  pierres  contre  la  masse  géante. 
Après  que  je  leur  eus  fait  des  remontrances,  ils  se  mirent  à  jouer  à  **  chat  au 
milieu  du  groupe  de  curieux. 

Parmi  ceux-ci  était  un  couple  de  cyclistes,  un  ouvrier  jardinier  que  j'employais 
parfois,  une  fillette  portant  un  bébé  dans  ses  bras,  Gregg  le  boucher  et  son  garçon, 
plus  deux  ou  trois  commissionnaires  occasionnels  qui  traînaient  habituellement  aux 
alentours  de  la  station  du  chemin  de  fer.  On  parlait  très  peu.  Les  gens  du  commun 
peuple  n'avaient  alors  en  Angleterre  que  des  idées  fort  vagues  sur  les  phénomènes 
astronomiques.  La  plupart  d'entre  eux  contemplaient  tranquillement  l'énorme  sommet 
plat  du  cylindre  qui  était  encore  tel  qu'Ogilvy  et  Henderson  l'avaient  laissé.  Le 
populaire,  qui  s'attendait  à  un  tas  de  corps  carbonisés,  était,  je  crois,  fort  désappointé 
de  trouver  cette  masse  inanimée.  Quelques-uns  s'en  allèrent  et  d'autres  arrivèrent 
pendant  que  j'étais  là.  Je  descendis  dans  le  trou  et  je  crus  sentir  un  faible  mouvement 
sous  mes  pieds.  Le  sommet  avait  certainement  cessé  de  tourner. 

Ce   fut   seulement  lorsque  j'en  approchai  de  près  que  l'étrangeté  de  cet  objet 


me  devint  évidente.  A  première  vue,  ce  n'était  réellement  pas  plus  émouvant  quWe 
voiture  renversée  ou  un  arbre  abattu  par  le  vent  en  travers  de  la  route.  Pas  même 
autant,  à  vrai  dire.  Cela  ressemblait  à  un  gazomètre  rouillé,  à  demi  enfoncé  dans 
le  sol,  plus  qu'à  autre  chose  au  monde.  II  fallait  une  certaine  éducation  scientifique 
pour  se  rendre  compte  que  les  écailles  grises  qui  le  recouvraient  n'étaient  pas  une 
oxydation  ordinaire,  que  le  métal  d'un  blanc  jaunâtre  qui  brillait  dans  la  fissure 
entre  le  couvercle  et  le  cylindre  n'était  pas  d'une  teinte  familière.  "  Extra-terrestre  „ 
n'avait  aucune  signification  pour  la  plupart  des  spectateurs. 

Il  fut  à  ce  moment  absolument  clair  dans  mon  esprit  que  la  Chose  était  venue 
de  la  planète  Mars;  mais  je  jugeais  improbable  qu'elle  contînt  une  créature  vivante 
quelconque.  Je  pensais  que  le  dévissement  était  automatique.  Malgré  Ogilvy,  je 
croyais  à  des  habitants  dans  Mars.  Mon  esprit  vagabonda  à  sa  fantaisie  autour  des 
possibilités  d'un  manuscrit  enfermé  à  l'intérieur  et  des  difficultés  que  soulèverait  sa 
traduction,  ou  bien  de  monnaies,  de  modèles  ou  de  représentations  diverses  qu'il 
contiendrait  et  ainsi  de  suite.  Cependant  l'objet  était  un  peu  trop  gros  pour  que 
cette  idée  pût  me  rassurer.  J'étais  impatient  de  le  voir  ouvert.  Vers  onze  heures, 
comme  rien  ne  paraissait  se  produire,  je  m'en  retournai,  plein  de  ces  préoccupations, 
chez  moi,  à  Maybury.  Mais  j'éprouvai  de  la  difficulté  à  reprendre  mes  investigations 
abstraites. 

Dans  l'après-midi,  l'aspect  de  la  lande  avait  grandement  changé.  Les  premières 
éditions  des  journaux  du  soir  avaient  étonné  Londres  avec  d'énormes  manchettes  : 
"  Un  Message  venu  de  Mars.  —  Surprenante  nouvelle  „  —  et  bien  d'autres.  De 
plus,  le  télégramme  d'Ogilvy  au  bureau  central  météorologique  avait  bouleversé  tous 
les  observatoires  du  Royaume-Uni. 

Il  y  avait  sur  la  route,  près  des  carrières  de  sable,  une  demi-douzaine  au 
moins  de  voitures  de  louage  de  la  station  de  Woking,  un  cabriolet  venu  de  Chobham 
et  un  landau  majestueux.  Non  loin,  se  trouvaient  d'innombrables  bicyclettes.  De 
plus,  un  grand  nombre  de  gens,  en  dépit  de  la  chaleur,  étaient  venus  à  pied  de 
Woking  et  de  Chertsey,  de  sorte  qu'il  y  avait  là  maintenant  une  foule  considérable, 
dans  laquelle  se  voyaient  plusieurs  jolies  dames  en  robes  claires. 

La  chaleur  était  suffocante;  il  n'y  avait  aucun  nuage  au  ciel  ni  la  moindre 
brise,  et  la  seule  ombre  aux  alentours  était  celle  que  projetaient  quelques  sapins 
épars.  On  avait  éteint  l'incendie  des  bruyères,  mais  aussi  loin  que  s'étendait  la  vue 
vers  Ottershaw,  la  lande  unie  était  noire  et  couverte  de  cendres  d'où  s'échappaient 
encore  des  traînées  verticales  de  fumée.  Un  marchand  de  rafraîchissements  entreprenant 
avait  envoyé  son  fils  avec  une  charge  de  fruits  et  de  bouteilles  de  bière. 

En  m'avançant  jusqu'au  bord  du  trou,  je  le  trouvai  occupé  par  un  groupe  d'une 
demi-douzaine  de  gens.  —  Henderson,  Ogilvy,  et  un  homme  de  haute  taille  et  très 
blond  que  je  sus  après  être  Stent,  de  l'Observatoire  Royal,  dirigeant  des  ouvriers 
munis  de  pelles  et  de  pioches.  Stent  donnait  des  ordres  d'une  voix  claire  et  aiguë. 
Il  était  debout  sur  le  cylindre  qui  devait  être  maintenant  considérablement  refroidi. 


22 


Cela  ressemblait  à  un  gfazomètre  rouillé,  à 
demi  enfoncé  dans  le  sol,  plus  qu'à  autre  chose 
au  monde. 


(CHAPITRE  III) 


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Sa  figure  était  rouge  et  transpirait  abondamment;  quelque  chose  semblait  Favoir  irrité. 
Une  grande  partie  du  cylindre  avait  été  dégagée,  bien  que  sa  partie  inférieure 
fût  encore  enfoncée  dans  le  sol.  Aussitôt  qu^Ogilvy  m^aperçut  dans  îa  foule,  il  me 
fit  signe  de  descendre  et  me  demanda  si  je  voulais  aller  trouver  lord  Hilton,  le 
propriétaire. 

La  foule,  qui  augmentait  sans  cesse  et  spécialement  les  gamins,  dit-il,  devenait 
un  sérieux  embarras  pour  leurs  fouilles.  II  voulait  donc  qu^on  installât  un  léger 
barrage  et  qu^on  les  aidât  à  maintenir  les  gens  à  une  distance  convenable.  Il  me 
dit  aussi  que  de  faibles  mouvements  s^entendaient  de  temps  à  autre  dans  ^intérieur, 
mais  que  les  ouvriers  avaient  dû  renoncer  à  dévisser  le  sommet  parce  qu^il  n^offrait 
aucune  prise.  Les  parois  paraissaient  être  d'une  épaisseur  énorme  et  il  était  possible 
que  les  sons  affaiblis  qui  parvenaient  au  dehors  fussent  les  signes  d'un  bruyant 
tumulte  à  l'intérieur. 

J'étais  très  content  de  lui  rendre  le  service  qu'il  me  demandait  et  de  devenir 
ainsi  un  des  spectateurs  privilégiés  en  deçà  de  la  clôture.  Je  ne  rencontrai  pas  lord 
Hilton  chez  lui,  mais  j'appris  qu'on  l'attendait  par  le  train  de  six  heures;  comme 
il  était  alors  cinq  heures  un  quart,  je  rentrai  chez  moi  prendre  le  thé  et  me  rendis 
ensuite  à  la  gare. 


Quand  je  revins  à  la  lande,  le  soleil  se  couchait.  Des  groupes  épars  se  hâtaient, 
venant  de  Woking,  et  une  ou  deux  personnes  s'en  retournaient,  La  foule  autour  du 
trou  avait  augmenté,  et  se  détachait  noire  sur  le  jaune  pâle  du  ciel  —  deux  cents 
personnes  environ.  Des  voix  s'élevèrent  et  il  sembla  se  produire  une  sorte  de  lutte 
à  Fentour  du  trou.  D'étranges  idées  me  vinrent  à  l'esprit.  Comme  j'approchais, 
j'entendis  la  voix  de  Stent  qui  criait  : 

—  En  arrière  !  En  arrière  ! 

Un  gamin  arrivait  en  courant  vers  moi  : 

—  Ça  remue,  me  dit-il  en  passant  —  ça  se  dévisse  tout  seul.  C'est  du  louche, 
tout  ça  —  merci  —  je  me  sauve. 

Je  continuai  ma  route.  Il  y  avait  bien  là,  j'imagine,  deux  ou  trois  cents  personnes 
se  pressant  et  se  coudoyant,  les  quelques  femmes  n'étant  en  aucune  façon  les 
moins  actives. 

—  Il  est  tombé  dans  le  trou!  cria  quelqu'un. 

—  En  arrière!  crièrent  des  voix, 

La  foule  s'agita  quelque  peu,  et  en  jouant  des  coudes,  je  me  frayai  un  chemin 
entre  les  rangs  pressés.  Tout  ce  monde  semblait  grandement  surexcité.  J'entendis 
un  bourdonnement  particulier  qui  venait  du  trou. 

—  Dites  donc,  me  cria  Ogilvy,  aidez-nous  à  maintenir  ces  idiots  à  distance. 
On  ne  sait  pas  ce  qu'il  peut  y  avoir  dans  cette  diable  de  Chose, 

Je  vis  un  jeune  homme,  que  je  reconnus  pour  un  garçon  de  boutique  de  Woking, 
qui  essayait  de  regrimper  hors  du  trou  dans  lequel  la  foule  l'avait  poussé. 

26 


Le  sommet  du  cylindre  continuait  à  se  dévisser  de  Tintérieur.  Déjà  cinquante 
centimètres  de  vis  brillante  paraissaient;  quelqu'un  vint  trébucher  contre  moi  et  je 
faillis  bien  être  précipité  contre  le  cylindre.  Je  me  retournai,  et  à  ce  moment  le 
dévissage  dut  être  au  bout,  car  le  couvercle  tomba  sur  les  graviers  avec  un  choc 
retentissant.  J'opposai  solidement  mon  coude  à  la  personne  qui  se  trouvait  derrière 
moi  et  tournai  mes  regards  vers  la  Chose.  Pendant  un  moment  cette  cavité  circulaire 
sembla  parfaitement  noire.  J'avais  le  soleil  dans  les  yeux. 

Je  crois  que  tout  le  monde  s'attendait  à  voir  surgir  un  homme  —  possiblement 
quelque  être  un  peu  différent  des  hommes  terrestres,  mais,  en  ces  parties  essentielles, 
un  homme.  Je  sais  que  c'était  mon  cas.  Mais,  regardant  attentivement,  je  vis  bientôt 
quelque  chose  remuer  dans  l'ombre  —  des  mouvements  incertains  et  houleux,  l'un 
par-dessus  l'autre  —  puis  deux  disques  lumineux  comme  des  yeux.  Enfin,  une  chose 
qui  ressemblait  à  un  petit  serpent  gris,  de  la  grosseur  environ  d'une  canne  ordinaire, 
se  déroula  hors  d'une  masse  repliée  et  se  tortilla  dans  l'air  de  mon  côté  —  puis 
ce  fut  le  tour  d'une  autre. 

Un  frisson  soudain  me  passa  par  tout  le  corps.  Une  femme  derrière  moi 
poussa  un  cri  aigu.  Je  me  tournai  à  moitié,  sans  quitter  des  yeux  le  cylindre  hors 
duquel  d'autres  tentacules  surgissaient  maintenant,  et  je  commençai  à  coups  de  coudes 
à  me  frayer  un  chemin  en  arrière  du  bord.  Je  vis  l'étonnement  faire  place  à  l'horreur 
sur  les  faces  des  gens  qui  m'entouraient.  J'entendis  de  tous  côtés  des  exclamations 
confuses  et  il  y  eut  un  mouvement  général  de  recul.  Le  jeune  boutiquier  se  hissait 
à  grands  efforts  sur  le  bord  du  trou,  et  tout  à  coup  je  me  trouvai  seul,  tandis  que 
de  l'autre  côté  les  gens  s'enfuyaient,  et  Stent  parmi  eux.  Je  reportai  les  yeux  vers 
le  cylindre  et  une  irrésistible  terreur  s'empara  de  moi.  Je  demeurai  ainsi  pétrifié  et 
les  yeux  fixes. 

Une  grosse  masse  grisâtre  et  ronde,  de  la  grosseur  à  peu  près  d'un  ours, 
s'élevait  lentement  et  péniblement  hors  du  cylindre.  Au  moment  où  elle  parut  en 
pleine  lumière,  elle  eut  des  reflets  de  cuir  mouillé.  Deux  grands  yeux  sombres  me 
regardaient  fixement.  L'ensemble  de  la  masse  était  rond  et  possédait  pour  ainsi  dire 
une  face  :  il  y  avait  sous  les  yeux  une  bouche,  dont  les  bords  sans  lèvres 
tremblotaient,  s'agitaient  et  laissaient  échapper  une  sorte  de  salive.  Le  corps  palpitait 
et  haletait  convulsivement.  Un  appendice  tentaculaire  long  et  mou  agrippa  le  bord 
du  cylindre  et  un  autre  se  balança  dans  l'air. 

Ceux  qui  n'ont  jamais  vu  un  Marsien  vivant  peuvent  difficilement  s'imaginer 
l'horreur  étrange  de  leur  aspect,  leur  bouche  singulière  en  forme  de  V  et  la  lèvre 
supérieure  pointue,  le  manque  de  front,  l'absence  de  menton  au-dessous  de  la  lèvre 
inférieure  en  coin,  le  remuement  incessant  de  cette  bouche,  le  groupe  gorgonesque 
des  tentacules,  la  respiration  tumultueuse  des  poumons  dans  une  atmosphère  différente, 
leurs  mouvements  lourds  et  pénibles,  à  cause  de  l'énergie  plus  grande  de  la  pesanteur 
sur  la  terre  et  par-dessus  tout  l'extraordinaire  intensité  de  leurs  yeux  énormes 
—  tout  cela  me  produisit  un  effet  qui  tenait  de  la  nausée.  Il  y  avait  quelque  chose 


27 


de  fougueux  dans  la  peau  brune  huileuse,  quelque  chose  d'înexprîmablement  terrible 
dans  la  maladroite  assurance  de  leurs  lents  mouvements.  Même  à  cette  première 
rencontre,  je  fus  saisi  de  dégoût  et  d'épouvante. 

Soudain  le  monstre  disparut.  Il  avait  chancelé  sur  le  bord  du  cylindre  et 
dégringolé  dans  le  trou  avec  un  bruit  semblable  à  celui  que  produirait  une  grosse 
masse  de  cuir.  Je  Tentendis  pousser  un  singulier  cri  rauque  et  immédiatement  après 
une  autre  de  ces  créatures  apparut  vaguement  dans  l'ombre  épaisse  de  l'ouverture. 

Alors  mon  accès  de  terreur  cessa.  Je  me  détournai  et  dans  une  course  folle 
m'élançai  vers  le  premier  groupe  d'arbres,  à  environ  cent  mètres  de  là.  Mais  je 
courais  obliquement  et  en  trébuchant,  car  je  ne  pouvais  détourner  mes  regards  de 
ces  choses.  ' 

Parmi  quelques  jeunes  sapins  et  des  buissons  de  genêts,  je  m'arrêtai  haletant, 
anxieux  de  ce  qui  allait  se  produire.  La  lande,  autour  du  trou,  était  couverte  de 
gens  épars,  comme  moi  à  demi  fascinés  de  terreur,  épiant  ces  créatures,  ou  plutôt 
l'amas  de  gravier  bordant  le  trou  dans  lequel  elles  étaient.  Alors,  avec  une  horreur 
nouvelle,  je  vis  un  objet  rond  et  noir  s'agiter  au  bord  du  talus.  C'était  la  tête  du 
boutiquier  qui  était  tombé  dans  la  fosse,  et  cette  tête  semblait  un  petit  point  noir 
contre  les  flammes  du  ciel  occidental.  Il  parvint  à  sortir  une  épaule  et  un  genou, 
mais  il  parut  retomber  de  nouveau  et  sa  tête  seule  resta  visible.  Soudain  il  disparut 
et  je  m'imaginai  qu'un  faible  cri  venait  jusqu'à  moi.  Une  impulsion  irraisonnée 
m'ordonna  d'aller  à  son  aide,  sans  que  je  pusse  surmonter  mes  craintes. 

Tout  devint  alors  invisible,  caché  dans  la  fosse  profonde  et  par  le  tas  de  sable 
que  la  chute  du  cylindre  avait  amoncelé.  Quiconque  serait  venu  par  la  route  de 
Chobham  ou  de  Woking  eût  été  fort  étonné  de  voir  une  centaine  de  gens  environ, 
en  un  grand  cercle  irrégulier  dissimulés  dans  des  fossés,  derrière  des  buissons,  des 
barrières,  des  haies,  ne  se  parlant  que  par  cris  brefs  et  rapides,  et  les  yeux  fixés 
obstinément  sur  quelques  tas  de  sable.  La  brouette  de  provisions,  épave  baroque, 
était  restée  sur  le  talus,  noire  contre  le  ciel  en  feu,  et  dans  le  chemin  creux  était 
une  rangée  de  véhicules  abandonnés,  dont  les  chevaux  frappaient  de  leurs  sabots  le 
sol  ou  achevaient  la  pitance  d'avoine  de  leurs  musettes. 


Une  grosse  masse  gfrisâti-e  et  ronde,  de  la 
gfrosseuf  à  peu  près  d'un  ours,  s'élevait  lente- 
ment et  péniblement  hors  du  cylindre.  Au 
moment  où  elle  parut  en  pleine  lumière,  elle  eût 
des  reflets  de  cuir  mouillé.  Deux  grands  yeux 
sombres  me  regardaient  fixement. 


(  CHAPITRE  IV  ) 


V 


LE  RAYON  ARDENT 

Après  le  coup  d'œîl  que  j'avais  pu  jeter  sur  les  Marsiens  émergeant  du  cylindre 
dans  lequel  ils  étaient  venus  de  leur  planète  sur  la  terre,  une  sorte  de  fascination 
paralysa  mes  actes.  Je  demeurai  là,  enfoncé  jusqu'aux  genoux  dans  la  bruyère,  les 
yeux  fixés  sur  le  monticule  qui  les  cachait.  En  moi  la  crainte  et  la  curiosité  se 
livraient  bataille. 

Je  n'osais  pas  retourner  directement  vers  le  trou,  mais  j'avais  l'ardent  désir  de 
voir  ce  qui  s'y  passait.  Je  m'avançai  donc,  décrivant  une  grande  courbe,  cherchant 
les  points  avantageux,  observant  continuellement  les  tas  de  sable  qui  dérobaient  aux 
regards  ces  visiteurs  inattendus  de  notre  planète.  Un  instant  un  fouet  de  minces 
lanières  noires  passa  rapidement  devant  le  soleil  couchant  et  disparut  aussitôt;  ensuite 
une  légère  tige  éleva  l'une  après  l'autre,  ses  articulations,  au  sommet  desquelles  un 
disque  circulaire  se  mit  à  tourner  avec  un  mouvement  irrégulier.  Que  se  passait-il 
donc  dans  ce  trou? 

La  plupart  des  spectateurs  avaient  fini  par  se  rassembler  en  deux  groupes 
—  l'un,  une  petite  troupe  du  côté  de  Woking,  l'autre,  une  bande  de  gens  dans  la 
direction  de  Chobham;  évidemment  le  même  conflit  mental  les  agitait.  Autour  de 
moi  quelques  personnes  se  trouvaient  disséminées.  Je  passai  près  d'un  de  mes  voisins 
dont  je  ne  connais  pas  le  nom  —  et  il  m'arrêta.  Mais  ce  n'était  guère  le  moment 
d'engager  une  conversation  bien  nette. 

—  Quelles  vilaines  brutes  I  dit-il.  Bon  Dieu  !  quelles  vilaines  brutes  ! 
II  répéta  cela  à  plusieurs  reprises. 

—  Avez-vous  vu  quelqu'un  tomber  dans  le  trou?  demandai- je. 

Mais  il  ne  me  répondit  pas;  nous  restâmes  silencieux  et  attentifs  pendant  un 

3Î 


long  moment,  côte  à  côte,  éprouvant,  j'imagine,  un  certain  réconfort  à  notre  mutuelle 
compagnie.  Alors,  je  changeai  de  place,  m'installant  sur  un  renflement  de  terrain 
qui  me  donnait  l'avantage  d'un  mètre  ou  deux  d'élévation,  et  quand  je  cherchai 
des  yeux  mon  compagnon,  je  l'aperçus  qui  retournait  à  Woking. 

Le  couchant  devint  crépuscule  avant  que  rien  d'autre  ne  se  fût  produit.  La 
foule  au  loin,  sur  la  gauche  vers  Woking,  semblait  s'accroître  et  j'entendais  maintenant 
son  bruit  confus.  La  petite  bande  de  gens  vers  Chobham  se  dispersa,  mais  aucun 
indice  de  mouvement  ne  venait  du  cylindre. 

Ce  fut  cette  circonstance,  plus  qu'autre  chose,  qui  rendit  aux  gens  du  courage; 
je  suppose  que  les  curieux  qui  arrivaient  constamment  de  Woking  contribuèrent 
aussi  à  relever  la  confiance.  En  tous  les  cas,  comme  l'ombre  tombait,  un  mouvement 
lent  et  intermittent  commença  sur  la  lande,  un  mouvement  qui  se  précisa  à  mesure 
que  la  tranquillité  du  soir  restait  ininterrompue  autour  du  cylindre.  De  verticales 
formes  noires,  par  deux  et  trois,  s'avançaient,  s'arrêtaient,  observaient,  avançaient 
de  nouveau,  s'étendant  de  cette  façon  en  un  mince  croissant  irrégulier,  qui  semblait 
vouloir  cerner  le  trou  en  rapprochant  ses  pointes  de  mon  côté,  je  commençai 
aussi  à  me  diriger  vers  la  fosse. 

Alors  j'aperçus  quelques  cochers  et  autres  conducteurs  d'attelages  qui  menaient 
hardiment  leurs  véhicules  à  travers  les  carrières,  et  j'entendis  le  bruit  des  sabots 
et  le  grincement  des  roues.  Je  vis  un  gamin  emmener  la  brouette  de  provisions. 
Puis,  à  moins  de  trente  mètres  du  trou,  venant  du  côté  de  Horsell,  je  remarquai 
une  petite  troupe  d'hommes  et  celui  qui  marchait  en  tête  agitait  un  drapeau  blanc. 

C'était  la  députation.  On  avait  hâtivement  tenu  conseil,  et  puisque  les  Marsiens 
étaient,  en  dépit  de   leurs   formes   répulsives,  des   créatures   intelligentes,  on  avait 
résolu  de  leur  montrer,  en   s'approchant   d'eux   avec   des  signaux, 
que  nous  aussi  nous  étions  intelligents. 

Le  drapeau  battait  au  vent,  et  la  troupe  s'avança  à  droite  d'abord 
puis  elle  tourna  à  gauche.  J'étais  trop  loin  pour  reconnaître  personne, 
mais  j'appris  par  la  suite  qu'Ogilvy,  Stent  et  Henderson  avaient 
tenté  avec  d'autres  cet  essai  de  communication.  Dans  leur  marche, 
ils  avaient  rétréci  pour  ainsi  dire  la  circonférence  maintenant  à  peu 
♦  près  ininterrompue  de  gens,  et  un  certain  nombre  de  vagues 
formes  noires  les  suivaient  à  un  intervalle  discret. 

Tout  à  coup  il  y  eut  un  soudain  jet  de  lumière 
et  une  fumée  grisâtre  et  lumineuse  sortit  du  trou 
en  trois  bouffées  distinctes,  qui,  l'une  après  l'autre, 
montèrent  se  perdre  dans  l'air  tranquille. 

Cette  fumée  —  il  serait  peut-être  plus  exact  de 
dire  cette  flamme  —  était  si  brillante  que  le  ciel, 
d'un  bleu  profond  au-dessus  de  nos  têtes,  et  que  la 
lande,  sombre   et   brumeuse    avec    ses   bouquets  de 


pins  du  côté  de  Chcrtsey,  parurent  s'obscurcir  brusquement  quand  ces  bouffées 
s'élevèrent,  et  rester  plus  sombre  après  leur  disparition.  Au  même  moment,  une 
sorte  de  bruit  pareil  à  un  sifflement  devint  perceptible. 

De  l'autre  côté  de  la  fosse  la  petite  troupe  de  gens  que  précédait  le  drapeau 
blanc  s'était  arrêtée  à  la  vue  du  phénomène,  poignée  de  petites  formes  verticales  et 
sombres  sur  le  sol  noirâtre.  Quand  la  fumée  verte  monta,  leurs  faces  s'éclairèrent 
d'un  vert  pâle  et  s'effacèrent  à  nouveau  dès  qu'elle  se  fut  évanouie. 

Alors,  lentement,  le  sifflement  devint  un  bourdonnement,  un  interminable  bruit 
retentissant  et  monotone.  Lentement,  un  objet  de  forme  bossue  s'éleva  hors  du  trou 
et  une  sorte  de  rayon  lumineux  s'élança  en  tremblotant. 

Aussitôt  des  jets  de  réelle  flamme,  des  lueurs  brillantes  sautant  de  l'un  à 
l'autre,  jaillirent  du  groupe  d'hommes  dispersés.  On  eût  dit  que  quelque  invisible 
jet  se  heurtait  contre  eux  et  que  du  choc  naissait  une  flamme  blanche.  Il  semblait 
que  chacun  d'eux  fût  soudain  et  momentanément  changé  en  flamme. 

A  la  clarté  de  leur  propre  destruction,  je  les  vis  chanceler  et  s'affaisser  et  ceux 
qui  les  suivaient  s'enfuirent  en  courant. 

Je  demeurai  stupéfait,  ne  comprenant  pas  encore  que  c'était  la  mort  qui  sautait 
d'un  homme  à  un  autre  dans  cette  petite  troupe  éloignée.  J'avais  seulement  l'impression 
que  c'était  quelque  chose  d'étrange,  un  jet  de  lumière  sans  bruit  presque  et  aveuglant, 
qui  faisait  s'affaisser,  inanimés,  tous  ceux  qu'il  atteignait,  et  de  même,  quand  l'invisible 
trait  ardent  passait  sur  eux,  les  pins  flambaient  et  tous  les  buissons  de  genêts  secs 
s'enflammaient  avec  un  bruit  sourd.  Dans  le  lointain,  vers  Knaphill,  j'apercevais  les 
lueurs  soudaines  d'arbres,  de  haies  et  de  chalets  de  bois  qui  prenaient  feu. 

Rapidement  et  régulièrement,  cette  mort  flamboyante,  cette  invisible,  inévitable 
épée  de  flamme,  décrivait  sa  courbe.  Je  m'aperçus  qu'elle  venait  vers  moi  aux 
buissons  enflammés  qu'elle  touchait,  et  j'étais  trop  effrayé  et  stupéfié  pour  bouger. 
J'entendis  les  crépitements  du  feu  dans  les  carrières  et  le  soudain  hennissement  de 
douleur  d'un  cheval  qui  fut  immobilisé  aussitôt.  Il  semblait  qu'un  doigt  invisible  et 
pourtant  intensément  brûlant  était  tendu  à  travers  la  bruyère  entre  les  Marsiens  et 
moi,  et  tout  au  long  d'une  ligne  courbe,  au-delà  des  carrières,  le  sol  sombre  fumait 
et  craquait.  Quelque  chose  tomba  avec  fracas,  au  loin  sur  la  gauche,  où  la  route 
qui  va  à  la  gare  de  Woking  entre  sur  la  lande.  Presque  aussitôt  le  sifflement  et 
le  bourdonnement  cessèrent  et  l'objet  noir  en  forme  de  dôme  s'enfonça  lentement 
dans  le  trou  où  il  disparut. 

Tout  ceci  s'était  produit  avec  une  telle  rapidité  que  je  restais  là  immobile, 
abasourdi  et  ébloui  par  les  jets  de  lumière.  Si  cette  mort  avait  décrit  un  cercle 
entier,  j'aurais  été  certainement  tué  par  surprise.  Mais  elle  s'arrêta  et  m'épargna, 
laissant  tomber  sur  moi  la  nuit  soudainement  sombre  et  hostile. 

La  lande  ondulée  semblait  maintenant  obscurcie  jusqu'aux  pires  ténèbres,  excepté 
aux  endroits  où  les  routes  qui  la  parcouraient  s'étendaient  grises  et  pâles  sous  le 
ciel  bleu-foncé  de  la  nuit.  Tout  était  noir  et  désert.  Au-dessus  de  ma  tête,  une  à 


33 


une  les  étoiles  s^assemblaîent  et  dans  Fouest  le  ciel  brillait  encore,  pâle  et  presque 
verdâtre.  Les  cimes  des  pins  et  les  toits  de  Horsell  se  découpaient  nets  et  noirs 
contre  Farrière-clarté  occidentale. 

Les  Marsiens  et  leur  matériel  étaient  complètement  invisibles,  excepté  la  tige 
mince  sur  laquelle  leur  miroir  s^agitait  incessamment  en  un  mouvement  irrégulicr. 
Des  taillis  de  buissons  et  d^arbres  isolés  fumaient  et  brûlaient  encore,  ici  et  là,  et 
les  maisons,  du  côté  de  la  gare  de  Woking,  envoyaient  des  spirales  de  flamme 
dans  la  tranquillité  de  Fair  nocturne. 

A  part  cela  et  ma  terrible  stupéfaction,  rien  d^autre  n'était  changé.  Le  petit 
groupe  de  taches  noires  qui  suivaient  le  drapeau  blanc  avait  été  simplement  supprimé 
de  l'existence  et  le  calme  du  soir,  me  semblait-il,  avait  à  peine  été  troublé. 

Je  m'aperçus  que  fêtais  là,  sur  cette  lande  obscure,  sans  aide,  sans  secours 
et  seul.  Soudain,  comme  quelque  chose  qui  tombe  sur  vous  à  Fimproviste,  la  peur 
me  prit. 

Avec  un  effort  je  me  retournai  et  m'élançai,  en  une  course  trébuchante,  à 
travers  la  bruyère. 

La  peur  que  j'avais  n'était  pas  une  crainte  rationnelle  —  mais  une  terreur 
panique,  non  seulement  des  Marsiens,  mais  de  l'obscurité  et  du  silence  qui  m'entouraient. 
Elle  produisit  sur  moi  un  si  extraordinaire  effet  d'abattement  qu'en  courant  je  pleurais 
silencieusement,  comme  un  enfant.  Maintenant  que  j'avais  tourné  le  dos,  je  n'osais 
plus  regarder  en  arrière. 

Je  me  souviens  d'avoir  eu  la  singulière  impression  que  l'on  se  jouait  de  moi 
et  qu'au  moment  où  j'atteindrais  la  limite  du  danger,  cette  mort  mystérieuse  —  aussi 
soudaine  que  l'éclair  —  allait  surgir  du  cylindre  et  me  frapper. 


O7 


Aassîtôt  des  jets  de  réelle  flamme,  des  lueurs 
brillantes  sautant  de  Tun  à  l'autre,  jaillirent  du 
groupe  d'hommes  dispersés.  On  eût  dit  que 
quelque  invisible  jet  se  heurtait  contre  eux  et 
que  du  choc  naissait  une  flamme  blanche.  Il 
semblait  que  chacun  d'eux  fût  soudain  et 
momentanément  changé  en  flamme. 


(CHAPITRE  V) 


La  façon  dont  les  Marsîens  peuvent  si  rapidement  et  silencieusement  donner  la 
mort  est  encore  un  sujet  d'étonnement.  Certains  pensent  qu^ils  parviennent,  d^une 
manière  quelconque,  à  produire  une  chaleur  intense  dans  unerchambre  de  non-conductivité 
pratiquement  absolue.  Cette  chaleur  intense,  ils  la  projettent  en  un  rayon  parallèle, 
contre  tels  objets  qu'ils  veulent,  au  moyen  d'un  miroir  parabolique  d'une  composition 
inconnue  —  à  peu  près  comme  le  miroir  parabolique  d'un  phare  projette  un  rayon 
de  lumière.  Mais  personne  n'a  pu  prouver  ces  détails  d'une  façon  irréfutable.  De 
quelque  façon  qu'il  soit  produit,  il  est  certain  qu'un  rayon  de  chaleur  est  l'essence 
de  la  chose  —  une  chaleur  invisible  au  lieu  d'une  lumière  visible.  Tout  ce  qui 
est  combustible  s'enflamme  à  son  contact,  le  plomb  coule  comme  de  l'eau,  le  fer 
s'amollit,  le  verre  craque  et  fond,  et  l'eau  se  change  immédiatement  en  vapeur. 

Cette  nuit-là,  sous  les  étoiles,  près  de  quarante  personnes  gisaient  autour  du 
trou,  carbonisées,  défigurées,  méconnaissables,  et  jusqu'au  matin  la  lande,  de  Horsell 
jusqu'à  Maybury,  resta  déserte  et  en  feu. 

La  nouvelle  du  massacre  parvint  probablement  en  même  temps  à  Chobham,  à 
Woking  et  à  Ottershaw.  A  Woking,  les  boutiques  étaient  fermées  quand  le  tragique 
événement  se  produisit  et  un  grand  nombre  de  gens,  boutiquiers  et  autres,  attirés 


37 


par  les  histoires  qu^ils  avaient  entendu  raconter, 
avaient  traversé  le  pont  de  Horsell  et  s^avan- 
çaient  sur  la  route  entre  les  haies  qui  viennent 
aboutir  à  la  lande.  Vous  pouvez  vous  imaginer 
les  jeunes  gens  et  les  jeunes  filles,  après  les 
travaux  de  la  journée,  prenant  occasion  de  cette 
nouveauté  comme  de  toute  autre,  pour  faire  une  prome- 
nade ensemble  et  fleureter  à  loisir.  Vous  pouvez  vous 
figurer  le  bourdonnement  des  voix  au  long  de  la  route,  dans  le 
crépuscule. 

Jusqu^alors  sans  doute,  peu  de  gens,  dans  Woking  même, 
^savaient  que  le  cylindre  était  ouvert,  bien  que  le  pauvre  Henderson 
envoyé  un  messager  porter  à  bicyclette,  au  bureau  de  poste, 
un  télégramme  spécial  pour  un  journal  du  soir. 
Les  ctirjeux  débouchaient  par  deux  et  trois,  sur  la  lande,  et  ils  trouvaient  de  petits 
groupes  de  gens  causant  avec  animation,  en  observant  le  miroir  tournant,  au-dessus  des 
carrières  de  sable,  et  la  même  excitation  gagnait  rapidement  les  nouveaux  venus. 

Vers  huit  heures  et  demie,  quand  la  députation  fut  détruite,  il  pouvait  y  avoir 
environ  trois  cents  personnes  à  cet  endroit,  sans  compter  ceux  qui  avaient  quitté 
la  route  pour  s^approcher  plus  près  des  Marsîens.  Il  y  avait  aussi  trois  agents  de 
police,  dont  l'un  était  à  cheval,  faisant  de  leur  mieux,  d'après  les  instructions  de 
Stent,  pour  maintenir  la  foule  et  Fempêcher  d'approcher  du  cylindre,  non  sans 
soulever  quelques  protestations  de  la  part  de  ces  personnes  excitables  et  irréfléchies, 
pour  lesquelles  un  rassemblement  est  toujours  une  occasion  de  tapage  et  de  brutalités. 

Stent  et  Ogilvy,  redoutant  les  possibilités  d'une  collision,  avaient  télégraphié  de 
Horsell  aux  forces  militaires  aussitôt  que  les  Marsîens  avaient  paru,  demandant 
l'aide  d'une  compagnie  de  soldats  pour  protéger,  contre  toute  tentative  de  violence, 
les  étranges  créatures  ;  c'est  après  cela  qu'ils  avaient  fait  leurs  si  malheureuses 
avances.  La  description  de  leur  mort  telle  que  la  vit  la  foule  s'accorde  de  très 
près  avec  mes  propres  impressions  :  les  trois  bouffées  de  fumée  verte,  le  sourd 
ronflement  et  les  jets  de  flamme. 

Bien  plus  que  moi,  cette  foule  de  gens  l'échappa  belle.  Le  seul  fait  qu'un 
monceau  de  sable  couvert  de  bruyère  intercepta  la  partie  inférieure  du  rayon  les 
sauva.  Si  l'élévation  du  miroir  parabolique  avait  été  de  quelque  mètres  plus  haute, 
aucun  d'eux  n'aurait  survécu  pour  raconter  l'événement.  Ils  virent  les  jets  de  lumière, 
les  hommes  tomber  et  une  main,  invisible  pour  ainsi  dire,  allumer  les  buissons 
en  s'avançant  vers  eux  dans  l'ombre  qui  gagnait.  Alors,  avec  un  sifflement  qui 
s'éleva  par-dessus  le  ronflement  venant  du  trou,  le  rayon  oscilla  juste  au-dessus  de 
leurs  têtes,  enflammant  les  cimes  des  hêtres  qui  bordaient  la  route,  faisant  éclater 
les  briques,  fracassant  les  carreaux,  enflammant  les  boiseries  des  fenêtres  et  faisant 
s'écrouler  en  miettes  le  pignon  d'une  maison  située  au  coin  de  la  route. 


38 


Dans  le  crépitement,  le  sifflement  et  Féclat  aveuglant  des  arbres  en  feu,  la 
foule  frappée  de  terreur  sembla  hésiter  pendant  quelques  instants.  Des  étincelles  et 
des  brindilles  commencèrent  à  tomber  sur  la  route,  avec  des  feuilles,  comme  des 
bouffées  de  flamme.  Les  chapeaux  et  les  habits  prenaient  feu.  Puis  de  la  lande 
vint  un  appel. 

Il  y  eut  des  cris  et  des  clameurs  et  tout  à  coup  l'agent  de  police  à  cheval 
arriva,  galopant  vers  la  foule  confuse,  la  main  sur  sa  tête  et  hurlant  de  douleur. 

—  Ils  viennent!  cria  une  femme,  et  immédiatement  chacun  tourna  les  talons, 
et,  poussant  ceux  qui  se  trouvaient  derrière,  tâcha  de  regagner  au  plus  vite  la 
route  de  Woking.  Tous  s'enfuirent  aussi  confusément  qu'un  troupeau  de  moutons. 
A  l'endroit  où  la  route  était  plus  étroite  et  plus  obscure  entre  les  talus,  la  foule 
s'écrasa  et  une  lutte  désespérée  s'ensuivit.  Tous  n'échappèrent  pas  :  trois  personnes 
—  deux  femmes  et  un  petit  garçon  —  furent  renversées,  piétinées,  et  laissées  pour 
mortes  dans  la  terreur  et  les  ténèbres. 


VII 


COMMENT  JE  RENTRAI  CHEZ  MOI 

Pour  ma  part,  je  ne  me  rappelle  rien  de  ma  fuite,  sinon  des  heurts  violents 
contre  des  arbres  et  des  culbutes  dans  la  bruyère.  Tout  autour  de  moi  s'assemblait 
la  terreur  invisible  des  Marsiens.  Cette  impitoyable  épée  ardente  semblait  tournoyer 
partout,  brandie  au-dessus  de  ma  tête  avant  de  s'abattre  et  de  me  frapper  à  mort. 
J'arrivai  sur  la  route  entre  le  carrefour  et  Horsell  et  je  courus  jusqu'au  chemin 
de  traverse. 

A  la  fin,  il  me  fut  impossible  d'avancer;  épuisé  par  la  violence  de  mes  émotions 
et  l'élan  de  ma  course,  je  chancelai  et  m'affaissai  inanimé  sur  le  bord  du  chemin. 
C'était  au  coin  du  pont  qui  traverse  le  canal  près  de  l'usine  à  gaz. 

Je  dus  rester  ainsi  quelque  temps.  Puis  je  m'assis,  étrangement  perplexe.  Pendant 
un  bon  moment  je  ne  pus  clairement  me  rappeler  comment  j'étais  venu  là.  Ma 
terreur  s'était  détachée  de  moi  comme  un  manteau.  J'avais  perdu  mon  chapeau 
et  mon  faux-col  était  déboutonné.  Quelques  instants  plus  tôt,  il  n'y  avait  eu  pour 
moi  que  trois  choses  réelles  :  —  l'immensité  de  la  nuit,  de  l'espace  et  de  la  nature  — 
ma  propre  faiblesse  et  mon  angoisse  —  l'approche  certaine  de  la  mort.  Maintenant, 
il  me  semblait  que  quelque  chose  s'était  retourné,  que  le  point  de  vue  s'était 
changé  brusquement.  II  n'y  avait  eu,  d'un  état  d'esprit  à  l'autre,  aucune  transition 
sensible.  J'étais  immédiatement  redevenu  le  moi  de  chaque  jour,  l'ordinaire  et  convenable 
citoyen.  La  lande  silencieuse,  le  motif  de  ma  fuite,  les  flammes  qui  s'élevaient 
étaient  comme  un  rêve.  Je  me  demandais  si  toutes  ces  choses  étaient  vraiment 
arrivées.  Je  n'y  pouvais  croire. 

Je  me  levai  et  gravis  d'un  pas  mal  assuré  la  pente  raide  du  pont.  Mon  esprit 


40 


. .  ♦  un  jet  de  lumière  sans  bruit  presque  et 
aveuglant,  qui  faisait  s'affaisser,  inanimés, 
tous  ceux  qu'il  atteignait,  et  de  même,  quand 
l'invisible  trait  ardent  passait  sur  eux,  les  pins 
flambaient  et  tous  les  buissons  de  genêts  secs 
s'enflammaient  avec  un  bruit  sourd. 


(CHAPITRE  V) 


était  envahi  par  une  morne  stupéfaction.  Mes  muscles  et  mes  nerfs  semblaient 
privés  de  toute  force.  Je  devais  tituber  comme  un  homme  ivre.  Une  tête  apparut 
au-dessus  du  parapet  et  un  ouvrier  portant  un  panier  s^avança.  Auprès  de  lui 
courait  un  petit  garçon.  En  passant  près  de  moi  il  me  souhaita  le  bonsoir.  J'eus 
l'intention  de  lui  causer,  sans  le  faire.  Je  répondis  à  son  salut  par  un  vague 
marmottement  et  traversai  le  pont. 

Sur  le  viaduc  de  Maybury,  un  train,  tumulte  mouvant  de  fumée  blanche  aux 
reflets  de  flammes,  continuait  son  vaste  élan  vers  le  sud,  longue  chenille  de  fenêtres 
brillantes  :  fracas,  tapage,  tintamarre,  et  il  était  déjà  loin.  Un  groupe  indistinct  de 
gens  causait  près  d'une  barrière  de  la  jolie  avenue  de  chalets  qu'on  appelait  Oriental 
Terrace  „ .  Tout  cela  était  si  réel  et  si  familier  !  Et  ce  que  je  laissais  derrière  moi 
était  si  affolant,  si  fantastique  !  De  telles  choses,  me  disais-je,  étaient  impossibles. 

Peut-être  suis-je  un  homme  d'humeur  exceptionnelle.  Je  ne  sais  jusqu'à  quel 
point  mes  expériences  sont  celles  du  commun  des  mortels.  Parfois,  je  souffre  d'une 
fort  étrange  sensation  de  détachement  de  moi-même  et  du  monde  qui  m'entoure.  II 
me  semble  observer  tout  cela  de  l'extérieur,  de  quelque  endroit  inconcevablement 
éloigné,  hors  du  temps,  hors  de  l'espace,  hors  de  la  vie  et  de  la  tragédie  de  toutes 
choses.  Ce  sentiment  me  possédait  fortement  cette  nuit-là.  C'était  un  autre  aspect 
de  mon  rêve. 

Mais  mon  inquiétude  provenait  de  l'absurdité  déconcertante  de  cette  sécurité, 
et  de  la  mort  rapide  qui  voltigeait  là-bas,  à  peine  à  trois  kilomètres.  Il  me  vint 
des  bruits  de  travaux  à  l'usine  à  gaz  et  les  lampes  électriques  étaient  toutes  allumées. 
Je  m'arrêtai  devant  le  groupe  de  gens. 

—  Quelles  nouvelles  de  la  lande?  demandai-je. 

II  y  avait  contre  la  barrière  deux  hommes  et  une  femme. 

—  Quoi?  dit  un  des  hommes  en  se  retournant. 

—  Quelles  nouvelles  de  la  lande?  répétai-je. 

—  Est-ce  que  vous  n'en  revenez  pas?  demandèrent  les  hommes. 

—  On  dirait  que  tous  ceux  qui  y  vont  en  reviennent  fous,  dit  la  femme  en 
se  penchant  par-dessus  la  barrière.  Qu'est-ce  qu'il  peut  bien  y  avoir? 

—  Vous  ne  savez  donc  rien  des  hommes  de  Mars?  demandai-je?  des  créatures 
tombées  de  la  planète  Mars? 

—  Oh  I  si,  bien  assez  !  Merci  !  dit  la  femme,  et  ils  éclatèrent  de  rire  tous  les  trois. 
J'étais  ridicule  et  vexé.  Sans  y  réussir,  j'essayai  de  leur  raconter  ce  que  j'avais 

vu.  Ils  rirent  de  plus  belle  à  mes  phrases  sans  suite. 

—  Vous  en  saurez  bientôt  davantage  !  leur  dis-je  en  me  remettant  en  route. 
J'avais  l'air  si  hagard  qu'en  m'apcrcevant  du  seuil  ma  femme  tressaillit.  J'entrai 

dans  la  salle  à  manger;  je  m'assis,  bus  un  verre  de  vin,  et  aussitôt  que  j'eus  pu 
suffisamment  rassembler  mes  esprits,  je  lui  racontai  les  événements  dont  j'avais  été 
témoin.  Le  dîner,  un  dîner  froid,  était  déjà  servi  et  resta  sur  la  table  sans  que 
nous  y  touchions  pendant  que  je  narrai  mon  histoire. 


43 


—  II  y  a  une  chose  rassurante,  dîs-je  pour  pallier  les  craintes  que  j^avais  fait 
naître,  ce  sont  les  créatures  les  plus  maladroites  que  j'aie  jamais  vues  grouiller. 
Elles  peuvent  s'agiter  dans  le  trou  et  tuer  les  gens  qui  s'approcheront,  pourtant 
elles  ne  pourront  jamais  sortir  de  là...  Mais  quelles  horribles  choses  ! 

—  Calme  toi,  mon  ami,  dit  ma  femme  en  fronçant  les  sourcils  et  en  posant 
sa  main  sur  la  mienne. 

—  Ce  pauvre  Ogilvy!  dis-je.  Penser  qu'il  est  resté  mort,  là-bas! 

Ma  femme,  du  moins,  ne  trouva  pas  mon  récit  incroyable.  Quand  je  vis 
combien  sa  figure  était  mortellement  pâle,  je  me  tus  brusquement. 

—  Ils  peuvent  venir  ici,  répétait-elle  sans  cesse. 

J'insistai  pour  qu'elle  bût  un  peu  de  vin  et  j'essayai  de  la  rassurer. 

—  Mais  ils  peuvent  à  peine  remuer,  dis-jc. 

Je  lui  redonnai,  ainsi  qu'à  moi-même,  un  peu  de  courage  en  lui  répétant  tout 
ce  qu'Ogilvy  m'avait  dit  de  l'impossibilité  pour  les  Marsiens  de  s'établir  sur  la 
terre.  En  particulier,  j'insistai  sur  la  difficulté  gravitationnelle.  A  la  surface  de  la 
terre,  la  pesanteur  est  trois  fois  ce  qu'elle  est  à  la  surface  de  Mars.  Donc,  un 
Marsien,  quand  même  sa  force  musculaire  resterait  la  même,  pèserait  ici  trois  fois 
plus  que  sur  Mars,  et  par  conséquent  son  corps  lui  serait  comme  une  enveloppe 
de  plomb.  Ce  fut  là  réellement  l'opinion  générale.  Le  lendemain  matin,  le  Times  „ 
et  le  Daily  Telegraph  „  entre  autres,  attachèrent  une  grande  importance  à  ce 
point,  sans  plus  que  moi  prendre  garde  à  deux  influences  modificatrices  pourtant 
évidentes. 

L'atmosphère  de  la  terre,  nous  le  savons  maintenant,  contient  beaucoup  plus 
d'oxygène  ou  beaucoup  moins  d'argone  —  peu  importe  la  façon  dont  on  l'explique  —  que 
celle  de  Mars.  L'influence  fortifiante  de  l'oxygène  sur  les  Marsiens  fit  indiscutablement 
beaucoup  pour  contrebalancer  l'accroissement  de  poids  de  leur  corps.  En  second 
lieu,  nous  ignorions  tous  ce  fait  que  la  puissance  mécanique  que  possédaient  les 
Marsiens  était  parfaitement  capable,  au  besoin,  de  compenser  la  diminution  d'activité 
musculaire. 

Mais  je  ne  réfléchis  pas  à  ces  choses  alors;  aussi  mon  raisonnement  concluait-il 
entièrement  contre  les  chances  des  envahisseurs;  le  vin  et  la  nourriture,  la  confiance 
de  l'appétit  satisfait  et  la  nécessité  de  rassurer  ma  femme  me  rendirent,  par  degrés 
insensibles,  mon  courage  et  me  firent  croire  à  ma  sécurité. 

—  Ils  ont  fait  là  une  chose  stupide,  assurai-je,  le  verre  à  la  main.  Ils  sont 
dangereux,  parce  que  sans  aucun  doute  la  peur  les  affole.  Peut-être  ne  s'attendaient-ils 
pas  à  trouver  des  êtres  vivants  —  et  certainement  pas  des  êtres  intelligents.  Si 
les  choses  en  viennent  au  pire,  un  obus  dans  le  trou,  et  nous  en  serons  débarrassés. 

L'intense  surexcitation  des  événements  avait  sans  aucun  doute  laissé  mes  facultés 
perceptives  en  état  d'éréthisme.  Maintenant  encore,  je  me  rappelle  avec  une  extraordinaire 
vivacité  ce  dîner.  La  figure  douce  et  anxieuse  de  ma  femme  tournée  vers  moi, 
sous  l'abat-jour  rose,  la  nappe  blanche  avec  l'argenterie  et  la  verrerie  —  car,  en 


44 


jours-là,  même  les  écrivains  philosophiques  se  permettaient  maints  petits  luxes  — 
le  vin  pourpre  dans  mon  verre,  tous  ces  détails  sont  photographiquement  distincts. 
Au  dessert,  je  m'attardai,  combinant  le  goût  des  noix  à  une  cigarette,  regrettant 
l'imprudence  d'Ogilvy  et  déplorant  la  peu  clairvoyante  pusillanimité  des  Marsiens. 

Ainsi  quelque  respectable  dodo  de  Fîle  Maurice  aurait  pu,  de  son  nid,  envisager 
de  cette  façon  les  circonstances  et,  discutant  l'arrivée  d'un  navire  en  quête  de 
nourriture  animale,  aurait  dit  :  Nous  les  mettrons  à  mort  à  coups  de  bec,  demain, 
ma  chère! 

Sans  le  savoir,  c'était  le  dernier  dîner  civilisé  que  je  devais  faire  pendant 
d'étranges  et  terribles  jours. 


VENDREDI  SOIR 

De  toutes  les  choses 
surprenantes  et  merveilleuses 
qui  arrivèrent  ce  vendredi-là, 
la  plus  étrange  à  mon  esprit 
fut  la  combinaison  des  habi- 
tudes ordinaires  et  banales  de  notre  ordre  social  avec  les  premiers 
débuts  de  la  série  d^événements  qui  devaient  jeter  à  bas  ce  même 
ordre  social.  Si,  le  vendredi  soir,  prenant  un  compas,  vous  eussiez 
décrit  un  cercle  d^un  rayon  de  cinq  milles  autour  des  carrières  de  Woking,  il  est 
douteux  que  vous  ayez  pu  trouver,  en  dehors  de  cet  espace,  un  seul  être  humain 
—  à  moins  que  ce  ne  fût  quelque  parent  de  Stent,  ou  des  trois  ou  quatre  cyclistes 
et  des  gens  venus  de  Londres  dont  les  cadavres  étaient  demeurés  sur  la  lande  — 
qui  eût  été  en  rien  affecté  dans  ses  émotions  et  ses  habitudes  par  les  nouveaux 
venus.  Beaucoup  de  gens,  certes,  avaient  entendu  parler  du  cylindre,  en  avaient 
même  causé  à  leurs  moments  de  loisir,  mais  cela  n'avait  certainement  pas  produit 
la  sensation  qu'aurait  soulevée  un  ultimatum  à  l'Allemagne. 


46 


Alors,  avec  un  sifflement  le  rayon  oscilla, 
enflammant  les  cimes  des  hêtres  qui  bordaient 
la  route,  faisant  éclater  les  briques,  fracassant 
les  carreaux,  enflammant  les  boiseries  des 
fenêtres  et  faisant  s'écrouler  en  miettes  le 
pig-non  d'une  maison. , . 


(CHAPITRE  VI) 


/ 


\ 


A  Londres,  ce  soîr-Ià,  le  télégramme  du  malheureux  Henderson,  décrivant  le 
dévissage  graduel  du  projectile,  fut  reçu  comme  un  canard  et  le  journal  du  soir 
auquel  il  avait  été  adressé  —  ayant,  sans  obtenir  de  réponse,  télégraphié 
pour  une  confirmation  de  la  nouvelle  —  décida  de  ne  pas  lancer  d'édition 
spéciale. 

Même  dans  ce  cercle  fictif  de  cinq  milles,  la  majorité  des  gens  restaient  indifférents. 
J'ai  déjà  décrit  la  conduite  de  ceux,  hommes  et  femmes,  auxquels  je  m'étais  adressé. 
Dans  tout  le  district,  les  gens  dînaient  et  soupaient;  les  ouvriers  jardinaient  après 
les  travaux  du  jour  ;  on  couchait  les  enfants  ;  les  jeunes  gens  erraient  amoureusement 
par  les  chemins  et  les  savants  compulsaient  leurs  livres. 

Peut-être  y  avait-il  dans  les  rues  du  village  un  murmure  inaccoutumé;  un  sujet 
de  causerie  nouveau  et  absorbant,  dans  les  tavernes  ;  ici  et  là  un  messager,  ou 
même  un  témoin  des  derniers  incidents,  occasionnait  quelque  agitation,  des  cris  et 
des  allées  et  venues.  Mais  presque  partout  sans  exception,  la  routine  quotidienne  : 
travailler,  manger,  boire  et  dormir,  continuait  ainsi  que  depuis  d'innombrables  années 
—  comme  si  nulle  planète  Mars  n'eût  existé  dans  les  cieux.  Même  à  Woking,  à 
Horsell  et  à  Chobham,  tel  était  le  cas. 

A  la  gare  de  Woking,  jusqu'à  une  heure  tardive,  les  trains  s'arrêtaient  et  repartaient, 
d'autres  se  garaient  sur  les  voies  d'évitement,  les  voyageurs  descendaient  ou  attendaient 
et  toutes  choses  suivaient  leur  cours  ordinaire.  Un  gamin  de  la  ville,  empiétant 
sur  le  monopole  des  bibliothèques  de  chemin  de  fer,  vendait  sur  les  quais  des 
journaux  renfermant  les  nouvelles  de  l'après-midi.  Le  vacarme  des  trucks,  le  sifflet 
aigu  des  locomotives,  se  mêlaient  à  ses  cris  de  :  l'arrivée  des  habitants  de  Mars  „. 
Des  groupes  agités  envahirent  la  station  vers  neuf  heures,  racontant  d'incroyables 
nouvelles  et  ne  causèrent  pas  plus  de  trouble  que  des  ivrognes  n'auraient  pu  faire. 
Les  gens  en  route  vers  Londres  cherchaient,  à  travers  les  fenêtres  des  wagons,  à 
apercevoir  quelque  chose  dans  les  ténèbres  du  dehors  et  voyaient  seulement  de  rares 
étincelles  scintiller  et  s'élever  en  dansant  dans  la  direction  de  Horsell,  puis  disparaître, 
une  lueur  rougeâtre  et  une  mince  traînée  de  fumée  se  promener  contre  l'écran 
du  ciel,  et  ils  en  concluaient  que  rien  n'arrivait  de  plus  sérieux  que  quelque  incendie 
dans  les  bruyères.  Ce  n'était  que  sur  les  confins  de  la  lande  qu'on  pouvait  voir 
réellement  quelque  désordre.  Là,  sur  la  lisière  du  côté  de  Woking,  une  douzaine 
de  villas  étaient  en  flammes.  Des  lumières  restèrent  allumées  dans  toutes  les  maisons 
des  trois  villages  proches  de  la  lande  et  les  gens  y  veillèrent  jusqu'à  l'aurore. 

Une  foule  curieuse  s'attardait,  incessamment  renouvelée,  à  la  fois  sur  le  pont  de 
Chobham  et  sur  celui  de  Horsell.  Une  ou  deux  âmes  aventureuses  —  ainsi  qu'on  s'en 
aperçut  après  —  s'avancèrent  à  la  faveur  des  ténèbres  et  se  faufilèrent  jusqu'auprès  des 
Marsiens.  Mais  elles  ne  revinrent  pas,  car  de  temps  en  temps  un  rayon  de  lumière, 
semblable  aux  feux  électriques  d'un  vaisseau  de  guerre,  balayait  la  lande  et  le  rayon 
brûlant  le  suivait  immédiatement.  A  part  cela,  l'immense  étendue  demeura  silencieuse  et 
désolée,  et  les  corps  carbonisés  y  restèrent  épars  toute  la  nuit  sous  les  étoiles  et  tout  le 


49 


jour  suivant.  Un  bruit  de  métal  qu'on  martèle  venait  du  cylindre  et  fut  entendu  par 
beaucoup  de  gens. 

Tel  était  Tétat  des  choses  ce  vendredi  soir.  Au  centre,  enfoncé  dans  la  peau 
de  notre  vieille  planète  comme  une  écharde  empoisonnée,  était  ce  cylindre.  Mais 
le  poison  avait  à  peine  commencé  son  œuvre.  Autour  de  lui  s'étendait  la  lande 
silencieuse,  mal  éteinte  par  places,  avec  quelques  objets  sombres,  à  peine  visibles, 
gisant  en  attitudes  contorsionnées  ici  et  là.  De  distance  en  distance  un  arbre  ou 
un  buisson  brûlait  encore.  Plus  loin,  c'était  comme  une  frontière  d'activité  au  delà 
de  laquelle  les  flammes  n'étaient  pas  encore  parvenues.  Dans  le  reste  du  monde, 
le  cours  de  la  vie  allait  son  train  comme  depuis  d'immémoriales  années.  La  fièvre 
de  la  lutte,  qui  allait  bientôt  venir  obstruer  les  veines  et  les  artères,  user  les  nerfs 
et  détruire  les  cerveaux,  était  latente  encore. 

Tout  au  long  de  la  nuit,  les  Marsiens  s'agitèrent  et  martelèrent,  infatigables 
et  sans  sommeil,  à  l'œuvre  après  les  machines  qu'ils  apprêtaient,  et  de  temps  en 
temps  une  bouffée  de  fumée  grisâtre  tourbillonnait  vers  le  ciel  étoilé. 

Vers  onze  heures  une  compagnie  d'infanterie  traversa  Horsell  et  se  déploya 
en  cordon  à  la  lisière  de  la  lande.  Plus  tard  une  seconde  compagnie  vint  par 
Chobham  occuper  le  côté  nord.  Plusieurs  officiers  des  baraquements  voisins  étaient 
venus  dans  la  journée  examiner  les  lieux  et  l'un  d'entre  eux,  disait-on,  le  major 
Eden,  manquait.  Le  colonel  du  régiment  s'avança  jusqu'au  pont  de  Chobham  vers 
minuit  et  questionna  minutieusement  la  foule.  Les  autorités  militaires  se  rendaient 
certainement  compte  du  sérieux  de  l'affaire.  A  la  même  heure,  ainsi  que  l'indiquèrent 
les  journaux  du  lendemain,  un  escadron  de  hussards,  deux  Maxims  et  environ 
quatre   cents   hommes   du   régiment    de   Cardigan   quittaient  le  camp  d'AIdershot. 

Quelques  secondes  après  minuit,  la  foule  qui  encombrait  la  route  de  Chertsey 
à  Woking  vit  une  étoile  tomber  du  ciel  dans  un  bois  de  sapins  vers  le  nord-ouest. 
Une  lumière  verdâtre  et  des  lueurs  soudaines  comme  les  éclairs  des  nuits  d'été 
accompagnaient  le  météore.  C'était  un  second  cylindre. 


LA  LUTTE  COMMENCE 


La  journée  du  samedi  est  restée  dans  ma  mémoire  comme  un  jour  de  répit. 
Ce  fut  aussi  un  jour  de  lassitude,  lourd  et  étouffant,  avec,  m'a-t-on  dit,  de  rapides 
fluctuations  du  baromètre.  J^avais  peu  dormi,  encore  que  ma  femme  eût  réussi  à 
le  faire,  et  je  me  levai  de  bonne  heure.  Avant  le  déjeuner,  je  descendis  dans  le 
jardin  et  j'écoutai  :  mais  rien  autre  que  le  chant  d'une  alouette  ne  venait  de  la  lande. 

Le  laitier  passa  comme  d'habitude.  J'entendis  le  bruit  de  son  chariot  et  j'allai 
jusqu'à  la  barrière  pour  avoir  de  lui  les  dernières  nouvelles.  II  me  dit  que  pendant 
la  nuit  les  Marsiens  avaient  été  cernés  par  des  troupes  et  qu'on  attendait  des  canons. 
Alors,  comme  une  note  familière  et  rassurante,  j'entendis  un  train  qui  traversait 
Woking. 

—  On  tâchera  de  ne  pas  les  tuer,  dit  le  laitier,  si  on  peut  l'éviter  sans  trop 
de  difficultés. 

J'aperçus  mon  voisin  qui  jardinait  et  je  devisai  un  instant  avec  lui,  avant  de 
rentrer  pour  déjeuner.  C'était  une  matinée  des  plus  ordinaires.  Mon  voisin  émit 
l'opinion  que  les  troupes  pourraient,  ce  jour-là,  détruire  ou  capturer  les  Marsiens. 

—  Quel  malheur  qu'ils  se  rendent  si  peu  approchables,  dit-il.  Il  serait  curieux 
de  savoir  comment  on  vit  sur  une  autre  planète;  on  pourrait  en  apprendre  quelque 
chose. 

Il  vint  jusqu'à  la  haie  et  m'offrit  une  poignée  de  fraises,  car  il  était  aussi 
généreux  que  fier  des  produits  de  son  jardin.  En  même  temps,  il  me  parla  de 
l'incendie  des  bois  de  pins,  au  delà  des  prairies  de  Byfleet. 

—  On  prétend,  dît-il,  qu'il  est  tombé  par  là  une  autre  de  ces  satanées  choses 
—  le  numéro  deux.  Mais  il  y  en  a  assez  d'une,  à  coup  sûr.  Cette  affaire-là  va 
coûter  une  jolie  somme  aux  compagnies  d'assurances,  avant  que  tout  soit  remis 
en  place. 


51 


En  disant  cela,  il  riait  avec  un  air  de  parfaite  bonne  humeur.  Les  bois  brûlaient 
encore,  me  dit-il  en  indiquant  un  nuage  de  fumée. 

—  Ça  couvera  longtemps  sous  les  pieds  à  cause  de  l'épaisseur  des  herbes  et 
des  aiguilles  de  pins. 

Puis  avec  gravité,  il  ajouta  diverses  réflexions  au  sujet  du  "  pauvre  Ogilvy  „. 

Après  déjeuner,  au  lieu  de  me  mettre  au  travail,  je  décidai  de  descendre  jusqu'à 
la  lande.  Sous  le  pont  du  chemin  de  fer,  je  trouvai  un  groupe  de  soldats  —  du 
génie,  je  crois,  —  avec  de  petites  toques  rondes,  des  jaquettes  rouges,  sales  et 
déboutonnées,  laissant  voir  leurs  chemises  bleues,  des  pantalons  de  couleur  foncée 
et  des  bottes  montant  jusqu'au  mollet.  Ils  me  dirent  que  personne  ne  devait  franchir 
le  canal,  et,  sur  la  route  au  delà  du  pont,  j'aperçus  un  des  hommes  du  régiment 
de  Cardigan  placé  là  en  sentinelle*  Pendant  un  instant,  je  causai  avec  ces  soldats. 
Je  leur  racontai  ce  que  j'avais  vu  des  Marsiens  le  soir  précédent.  Aucun  d'eux 
ne  les  avait  vus  jusqu'à  présent  et  ils  n'avaient  à  ce  sujet  que  des  idées  très 
vagues,  en  sorte  qu'ils  m'accablèrent  de  questions.  Ils  ne  savaient  pas,  me  dirent-ils, 
le  but  de  ces  mouvements  de  troupes  ;  ils  avaient  cru  d'abord  qu'une  mutinerie  avait 
éclaté  au  campement  des  Horse  Guards.  Le  simple  sapeur  du  génie  est  en  général 
mieux  informé  que  le  troupier  ordinaire  et  ils  se  mirent  à  discuter,  avec  une  certaine 
intelligence,  les  conditions  particulières  de  la  lutte  possible.  Je  leur  fis  une  description 
du  Rayon  Ardent  et  ils  commencèrent  à  argumenter  entre  eux  à  ce  sujet. 

—  Se  glisser  aussi  près  que  possible  en  restant  à  l'abri,  et  se  jeter  sur  eux, 
voilà  ce  qu'il  faut  faire,  dit  l'un. 

—  Tais-toi  donc,  répondit  un  autre.  Qu'est-ce  que  tu  feras  avec  ton  abri 
contre  leur  diable  de  Rayon  Ardent?  Tu  iras  te  faire  cuire!  Ce  qu'il  y  a  à  faire, 
c'est  de  s'approcher  autant  que  le  terrain  le  permettra  et  là  creuser  une  tranchée. 

—  Un  beau  moyen,  les  tranchées!  Il  ne  parle  tout  le  temps  que  de  creuser 
des  tranchées,  celui-là.  C'est  pas  un  homme,  c'est  un  lapin. 

—  Alors,  ils  n'ont  pas  de  cou?  me  demanda  brusquement  un  troisième,  petit 
homme  brun  et  silencieux,  qui  fumait  sa  pipe. 

Je  répétai  ma  description. 

—  Des  pieuvres,  tout  simplement,  dit-il.  On  dit  que  ça  pêche  les  hommes 
—  maintenant  on  va  se  battre  avec  des  poissons. 

—  Il  n'y  a  pas  de  crime  à  massacrer  des  bêtes  comme  ça,  remarqua  le  premier 
qui  avait  parlé. 

—  Pourquoi  ne  pas  bombarder  tout  de  suite  ces  sales  animaux  et  en  finir  d'un  seul 
coup?  dit  le  petit  brun.  On  ne  peut  pas  savoir  ce  qu'ils  sont  capables  de  faire. 

—  Où  sont  tes  obus?  demanda  le  premier.  Il  n'y  a  pas  de  temps  à  perdre. 
Il  faut  charger  dessus  et  tout  de  suite,  c'est  mon  avis. 

Ils  continuèrent  à  discuter  la  chose  sur  ce  ton.  Après  un  certain  temps,  je  les 
quittai  et  me  dirigeai  vers  la  gare  pour  y  chercher  autant  de  journaux  du  matin 
que  j'en  pourrais  trouver. 


52 


Tout  au  long  de  la  nuit,  les  Marsiens  s'agi- 
tèrent et  martelèrent,  infatigables  et  sans  som- 
meil, à  Fœuvre  après  les  machines  qu'ils 
apprêtaient,  et  de  temps  en  temps  une  bouffée 
grisâtre  tourbillonnait  vers  le  ciel  étoile. 


(CHAPITRE  VIII) 


I 


Mais  je  ne  fatiguerai  pas  le  lecteur  par  une  description  plus  détaillée  de  cette 
longue  matinée  et  de  Taprès-midi  plus  longue  encore.  Je  ne  pus  parvenir  à  jeter 
le  moindre  coup  d'œil  sur  la  lande,  car  même  les  clochers  des  églises  de  Horsell 
et  de  Chobham  étaient  aux  mains  des  autorités  militaires.  Les  soldats  auxquels  je 
m'adressai  ne  savaient  rien;  les  officiers  étaient  aussi  mystérieux  que  préoccupés.  Je 
trouvai  les  gens  de  la  ville  en  pleine  sécurité  à  cause  de  la  présence  des  forces 
militaires  et  j'appris  alors,  de  la  bouche  même  de  Marshall,  le  marchand  de  tabac, 
que  son  fils  était  parmi  les  morts,  autour  du  cylindre.  Les  soldats  avaient  obligé 
les  habitants,  sur  la  lisière  de  Horsell,  à  fermer  et  à  quitter  leurs  maisons. 

Je  revins  chez  moi,  pour  déjeuner,  vers  deux  heures,  très  fatigué,  car,  ainsi 
que  je  Fai  dit,  la  journée  était  extrêmement  chaude  et  lourde,  et  afin  de  me  rafraîchir, 
je  pris  un  bain  froid.  Vers  quatre  heures  et  demie,  je  retournai  à  la  gare  chercher 
les  journaux  du  soir,  car  ceux  du  matin  ne  donnaient  qu'un  récit  très  inexact  de 
la  mort  de  Stent,  d'Henderson,  d'Ogilvy  et  des  autres.  Mais  ils  ne  renfermaient 
rien  que  je  ne  connusse  déjà.  Les  Marsiens  ne  laissaient  rien  voir  d'eux-mêmes. 
Ils  semblaient  très  affairés  dans  leur  trou,  d'où  sortaient  continuellement  un  bruit  de 
marteaux  et  une  longue  traînée  de  fumée.  Apparemment  ils  activaient  leurs  préparatifs 
pour  la  lutte. 

**  De  nouvelles  tentatives  pour  communiquer  avec  eux  ont  été  faites  sans  succès  „ 
—  tel  était  le  cliché  que  reproduisaient  tous  les  journaux.  Un  sapeur  me  dit  que 
ces  tentatives  étaient  faites  par  un  homme  qui  d'un  fossé  agitait  un  drapeau  au 
bout  d'une  perche.  Les  Marsiens  accordaient  autant  d'attention  à  ces  avances  que 
nous  en  prêterions  aux  mugissements  d'un  bœuf. 

Je  dois  avouer  que  la  vue  de  tout  cet  armement,  de  tous  ces  préparatifs, 
m'excitait  grandement.  Mon  imagination  devint  belligérante  et  infligea  aux  envahisseurs 
des  défaites  remarquables;  les  rêves  de  batailles  et  d'héroïsme  de  mon  enfance  me 
revinrent.  A  ce  moment  même,  il  me  semblait  que  la  lutte  allait  être  inégale,  tant 
les  Marsiens  me  paraissaient  impuissants  dans  leur  trou. 

Vers  trois  heures,  on  entendit  des  coups  de  canon,  à  intervalles  réguliers,  dans 
la  direction  de  Chertsey  ou  d'Addlestone.  J'appris  que  le  bois  de  pins  incendié, 
dans  lequel  était  tombé  le  second  cylindre,  était  canonné  dans  l'espoir  de  détruire 
l'objet  avant  qu'il  ne  s'ouvrît.  Ce  ne  fut  pas  avant  cinq  heures,  cependant,  qu'une 
pièce  de  campagne  arriva  à  Chobham  pour  être  braquée  sur  les  premiers  Marsiens. 

Vers  six  heures  du  soir,  je  prenais  le  thé  avec  ma  femme  dans  la  vérandah, 
causant  avec  chaleur  de  la  bataille  qui  nous  menaçait,  lorsque  j'entendis,  venant 
de  la  lande,  le  bruit  assourdi  d'une  détonation,  et  immédiatement  une  rafale  d'explosions. 
Aussitôt  suivit,  tout  près  de  nous,  un  violent  et  retentissant  fracas  qui  fit  trembler 
le  sol,  et,  me  précipitant  au  dehors  sur  la  pelouse,  je  vis  les  cimes  des  arbres, 
autour  du  Collège  Oriental,  enveloppées  de  flammes  rougeâtres  et  de  fumée,  et  le 
clocher  de  la  chapelle  s'écrouler.  La  tourelle  de  la  mosquée  avait  disparu  et  le  toit 
du  collège  lui-même  semblait  avoir  subi  les  effets  de  la  chute  d'un  obus  de  cent 


55 


tonnes.  Une  de  nos  cheminées  craqua  comme  si  elle  avait  été  frappée  par  un 
boulet;  elle  vola  en  éclats  et  les  fragments  dégringolèrent  le  long  des  tuiles  pour 
venir  s'entasser  sur  le  massif  de  fleurs,  près  de  la  fenêtre  de  mon  cabinet  de  travail. 

Ma  femme  et  moi  restâmes  stupéfaits.  Je  me  rendis  compte  alors  que  la  crête 
de  la  colline  de  Maybury  était  à  portée  du  Rayon  Ardent  des  Marsiens,  maintenant 
que  le  collège  avait  été  débarrassé  du  chemin  comme  un  obstacle  gênant. 

Je  saisis  ma  femme  par  le  bras  et,  sans  cérémonie,  l'entraînai  jusque  sur  la 
route.  Puis  fallai  chercher  la  servante,  en  lui  disant  que  j'irais  prendre  moi-même 
la  malle  qu'elle  réclamait  avec  insistance. 

—  Nous  ne  pouvons  pas  rester  ici,  dis-je. 

Au  moment  même,  la  canonnade  reprit  un  instant  sur  la  lande. 

—  Mais  où  allons-nous  aller?  demanda  ma  femme  terrifiée. 

Je   réfléchissais,  perplexe.  Puis   je  me  souvins  de  ses  cousins  à  Leatherhead. 

—  A  Leatherhead,  criai-jc,  dans  le  fracas  qui  recommençait. 

Elle  regarda  vers  le  bas  de  la  colline.  Les  gens  surpris  sortaient  de  leurs  maisons. 

—  Mais  comment  irons-nous  jusque-là?  s'enquit-elle. 

Au  bas  de  la  route,  j'aperçus  un  peloton  de  hussards  qui  passaient  au  galop 
sous  le  pont  du  chemin  de  fer;  quelques-uns  entrèrent  dans  la  cour  du  Collège 
Oriental,  les  autres  mirent  pied  à  terre  et  commencèrent  à  courir  de  maison  en 
maison.  Le  soleil,  brillant  à  travers  la  fumée  qui  montait  des  cimes  des  arbres, 
semblait  rouge-sang  et  jetait  sur  les  choses  une  clarté  lugubre  et  sinistre. 

—  Reste  ici,  tu  es  en  sûreté,  dis-je  à  ma  femme,  et  je  me  mis  à  courir  vers 
l'hôtel  du  Chien-Tigré,  car  je  savais  que  l'hôtelier  avait  un  cheval  et  un  dogcart. 
Je  courais  de  toutes  mes  forces,  car  je  me  rendais  compte  que,  dans  un  moment, 
tout  le  monde,  sur  ce  penchant  de  la  colline,  serait  en  mouvement.  Je  trouvai 
l'hôtelier  derrière  son  comptoir,  absolument  ignorant  de  ce  qui  se  passait  derrière 
sa  maison.  Un  homme  qui  me  tournait  le  dos  lui  parlait. 

—  Ce  sera  une  livre,  disait  l'hôtelier,  et  je  n'ai  personne  pour  vous  le  mener. 

—  J'en  donne  deux  livres,  dis-je  par  dessus  l'épaule  de  l'homme. 

—  Quoi?... 

—  ...  Et  je  vous  le  ramène  avant  minuit,  achevai-je. 

—  Mais,  diable,  dit  l'hôtelier,  qu'est-ce  qui  presse?  Je  suis  en  train  de  vendre 
un  quartier  de  porc.  Deux  livres  et  vous  me  le  rapportez  ?  Qu'est-ce  qui  se  passe  donc  ? 

Je  lui  expliquai  rapidement  que  je  devais  partir  immédiatement  de  chez  moi 
et  je  m'assurai  ainsi  la  location  du  dogcart.  A  ce  moment,  il  ne  me  sembla  pas 
le  moins  du  monde  urgent  pour  l'hôtelier  qu'il  quittât  son  hôtel.  Je  m'arrangeai 
pour  avoir  la  voiture  sur-le-champ,  la  conduisis  à  la  main  le  long  de  la  route, 
puis,  la  laissant  à  la  garde  de  ma  femme  et  de  la  servante,  me  précipitai  dans 
la  maison  et  empaquetai  divers  objets  de  valeur,  argenterie  et  autres.  Les  hêtres  du 
jardin  brûlaient  pendant  ce  temps,  et,  des  palissades  du  bord  de  la  route,  s'élevaient 
des  flammes  rouges.  Tandis  que  j'étais  ainsi  occupé,  l'un  des  hussards  à  pied  arriva. 


56 


II  courait  de  maison  en  maison,  avertissant  les  gens  du  danger  et  les  invitant  à 
sortir.  II  passait  justement  comme  je  sortais,  traînant  mes  trésors  enveloppés  dans 
une  nappe.  Je  lui  criai  : 
—  Quelles  nouvelles? 

II  se  retourna,  les  yeux  effarés,  brailla  quelque  chose  comme  "  sortis  du  trou 
dans  une  chose  pareille  à  un  couvercle  de  plat  „  et  se  dirigea  en  courant  vers  la 
porte  de  la  maison  située  au  sommet  de  la  montée.  Un  soudain  tourbillon  de  fumée 
parcourant  la  route  le  cacha  pendant  un  moment.  Je  courus  jusqu'à  la  porte  de 
mon  voisin,  frappai  par  acquit  de  conscience,  car  je  savais  que  sa  femme  et  lui 
étaient  partis  pour  Londres  et  qu'ils  avaient  fermé  leur  maison.  J'entrai  de  nouveau 
chez  moi,  car  j'avais  promis  à  la  servante  d'aller  chercher  sa  malle  et  je  la  ramenai 
dehors,  la  casai  auprès  d'elle  sur  l'arrière  du  dogcart;  puis  je  pris  les  rênes  et 
sautai  sur  le  siège  à  côté  de  ma  femme.  En  un  instant  nous  étions  hors  de  la 
fumée  et  du  bruit  et  descendions  vivement  la  pente  opposée  de  la  colline  de  Maybury, 
vers  Old  Woking. 

Devant  nous  s'étendait  un  tranquille  paysage  ensoleillé,  des  champs  de  blé  de 
chaque  côté  de  la  route  et  l'auberge  de  Maybury  avec  son  enseigne  oscillante.  J'aperçus 
la  voiture  du  docteur  devant  nous.  Au  pied  de  la  colline,  je  tournai  la  tête  pour 
jeter  un  coup  d'œil  sur  ce  que  je  quittais.  D'épais  nuages  de  fumée  noire,  coupés 
de  longues  flammes  rouges,  s'élevaient  dans  l'air  tranquille  et  projetaient  des  ombres 
obscures  sur  les  cimes  vertes  des  arbres,  vers  l'est.  La  fumée  s'étendait  déjà  fort 
loin,  jusqu'aux  bois  de  sapins  de  Byfleet  vers  l'est  et  jusqu'à  Woking  à  l'ouest. 
La  route  était  pleine  de  gens  accourant  vers  nous.  Très  affaibli  maintenant,  mais 
très  distinct  à  travers  l'air  tranquille  et  lourd,  on  entendait  le  bourdonnement  d'un 
canon  qui  cessa  tout  d'un  coup  et  les  détonations  intermittentes  des  fusils.  Apparemment 
les  Marsiens  mettaient  le  feu  à  tout  ce  qui  se  trouvait  à  portée  de  leur  Rayon  Ardent. 

Je   ne  suis   pas  un  cocher  expert,  et 
il   me  fallut   bien   vite   donner   toute  mon 
attention  au  cheval.  Quand  je  me 
tournai  une  fois  encore,  la 
seconde  colline  cachait  com- 
plètement la  fumée  noire.  D'un  , 
coup  de   fouet,   j'enlevai   le  ^ 
cheval,    lui    lâchant  les 
rênes  jusqu'à  ce  que  Wo- 
king et  Send  fussent  entre 
nous  et  tout  ce  tumulte. 
Entre  ces  deux  localités, 
j'avais  rattrapé  et  dépassé 
la  voiture  du  docteur. 


delà  de  Pyrford  et  de  chaque  côté,  les  haïes  étaient  revêtues  de  la  douceur  et  de 
la  gaîté  de  multitudes  d^aubépines.  La  sourde  canonnade  qui  avait  éclaté  tandis 
que  nous  descendions  la  route  de  Maybury  avait  cessé  aussi  brusquement  qu^elle 
avait  commencé,  laissant  le  crépuscule  paisible  et  calme.  Nous  arrivâmes  sans 
mésaventure  à  Leatherhead  vers  neuf  heures,  et  le  cheval  eut  une  heure  de  repos, 
tandis  que  je  soupais  avec  mes  cousins  et  recommandais  ma  femme  à  leurs  soins. 

Pendant  tout  le  voyage,  ma  femme  était  restée  silencieuse  et  elle  semblait  encore 
tourmentée  de  mauvais  pressentiments.  Je  m'efforçai  de  la  rassurer,  insistant  sur  ce 
fait  que  les  Marsiens  étaient  retenus  dans  leur  trou  par  leur  excessive  pesanteur, 
qu'ils  ne  pourraient,  à  tout  prendre,  que  se  glisser  à  quelques  pas  à  Fentour  de 
leur  cylindre  ;  mais  elle  ne  répondit  que  par  monosyllabes.  Si  ce  n'avait  été  de 
ma  promesse  à  l'hôtelier,  elle  m'aurait,  je  crois,  supplié  de  demeurer  à  Leatherhead 
cette  nuit-là.  Que  ne  l'ai-je  donc  fait  I  Son  visage,  je  me  souviens,  était  affreusement 
pâle  quand  nous  nous  séparâmes. 

Pour   ma   part,  j'avais    été,   toute   la   journée,   fébrilement    surexcité.  Quelque 


58 


chose  d'assez  semblable  à  la  fièvre  guerrière,  qui,  à  ^occasion,  s'empare  de  toute 
une  communauté  civilisée,  me  courait  dans  le  sang  et  au  fond  je  n'étais  pas  autrement 
fâché  d'avoir  à  retourner  à  Maybury  ce  soir-là.  Je  craignais  même  que  cette  fusillade 
que  j'avais  entendue  n'ait  été  le  dernier  signe  de  l'extermination  des  Marsiens.  Je 
ne  peux  mieux  exprimer  mon  état  d'esprit  qu'en  disant  que  j'éprouvais  l'irrésistible 
envie  d'assister  à  la  curée. 

II  était  presque  onze  heures  quand  je  me  mis  en  route.  La  nuit  était 
exceptionnellement  obscure;  sortant  de  l'antichambre  éclairée,  elle  me  parut  même 
absolument  noire  et  il  faisait  aussi  chaud  et  aussi  lourd  que  dans  la  journée.  Au-dessus 
de  ma  tête,  les  nuages  passaient  rapides,  encore  qu'aucune  brise  n'agitât  les  arbustes 
d'alentour.  Le  domestique  alluma  les  deux  lanternes.  Heureusement  la  route  m'était 
très  familière.  Ma  femme  resta  debout  dans  la  clarté  du  seuil  et  me  suivit  du  regard 
jusqu'à  ce  que  je  fusse  installé  dans  le  dogcart.  Tout  à  coup  elle  rentra,  laissant 
là  mes  cousins  qui  me  souhaitaient  bon  retour. 

Je  me  sentis  d'abord  quelque  peu  déprimé  à  la  contagion  des  craintes  de  ma 
femme,  mais  très  vite  mes  pensées  revinrent  aux  Marsiens.  A  ce  moment,  j'étais 
absolument  ignorant  du  résultat  de  la  lutte  de  la  soirée.  Je  ne  savais  même  rien 
des  circonstances  qui  avaient  précipité  le  conflit.  Comme  je  traversais  Ockham 
—  car  au  lieu  de  revenir  par  Send  et  Old  Woking,  j'avais  pris  cette  autre  route  — 
je  vis  au  bord  de  l'horizon,  à  l'ouest,  des  reflets  d'un  rouge-sang,  qui,  à  mesure 
que  j'approchais,  montèrent  lentement  dans  le  ciel.  Les  nuages  d'un  orage  menaçant 
s'amoncelaient  et  se  mêlaient  aux  masses  de  fumée  noire  et  rougeâtre. 

La  grand'rue  de  Ripley  était  déserte  et  à  part  une  ou  deux  fenêtres  éclairées, 
le  village  n'indiquait  aucun  autre  signe  de  vie;  mais  je  faillis  causer  un  accident 
au  coin  de  la  route  de  Pyrford  où  un  groupe  de  gens  se  trouvait,  me  tournant 
le  dos.  Ils  ne  m'adressèrent  pas  la  parole  quand  je  passai  et  je  ne  pus  par  conséquent 
savoir  s'ils  connaissaient  les  événements  qui  se  produisaient  au  delà  de  la  colline, 
si  les  maisons  devant  lesquelles  je  passais  étaient  désertées  et  vides,  si  des  gens 
y   dormaient   tranquillement   ou   si,  harassés,  ils   épiaient   les   terreurs   de  la  nuit. 

De  Ripley  jusqu'à  Pyrford,  il  me  fallait  traverser  un  vallon  du  fond  duquel 
je  ne  pouvais  apercevoir  les  reflets  de  l'incendie.  Comme  j'arrivais  au  haut  de  la 
côte,  après  l'église  de  Pyrford,  les  lueurs  reparurent  et  les  arbres  furent  agités 
des  premiers  frémissements  de  l'orage.  J'entendis  alors  minuit  sonner  derrière  moi 
au  clocher  de  Pyrford;  puis  la  silhouette  des  coteaux  de  Maybury,  avec  leurs  cimes 
de  toits  et  d'arbres,  se  détacha  noire  et  nette  contre  le  ciel  rouge. 

Au  même  moment,  une  sinistre  lueur  verdâtre  éclaira  la  route  devant  moi, 
laissant  voir  dans  la  distance  les  bois  d'Addlestone.  Le  cheval  donna  une  secousse 
aux  rênes.  Je  vis  les  nuages  rapides  percés,  pour  ainsi  dire,  par  un  ruban  de 
flamme  verte  qui  illumina  soudain  leur  confusion  et  vint  tomber  au  milieu  des 
champs,  à  ma  gauche.  C'était  le  troisième  projectile. 

Immédiatement  après  sa  chute  et  d'un  violet  aveuglant,  par  contraste,  le  premier 


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éclair  de  Torage  menaçant  dansa  dans  le  ciel  et  le  tonnerre  retentit  longuement 
au-dessus  de  ma  tête.  Le  cheval  prit  le  mors  aux  dents  et  s'emballa. 

Une  pente  modérée  descend  jusqu'au  pied  de  la  colline  de  Maybury  et  nous 
la  descendîmes  à  une  vitesse  vertigineuse.  Une  fois  que  les  éclairs  eurent  commencé, 
ils  se  succédèrent  avec  une  rapidité  inimaginable;  les  coups  de  tonnerre,  se  suivant 
sans  interruption  avec  d'effrayants  craquements,  semblaient  bien  plutôt  produits  par 
une  gigantesque  machine  électrique  que  par  un  orage  ordinaire.  Les  rapides  scintillements 
étaient  aveuglants  et  des  rafales  de  fine  grêle  me  fouettaient  le  visage. 

D'abord,  je  ne  regardai  guère  que  la  route  devant  moi;  puis,  tout  à  coup, 
mon  attention  fut  arrêtée  par  quelque  chose  qui  descendait  impétueusement  à  ma 
rencontre  la  pente  de  Maybury  Hill;  je  crus  voir  le  toit  humide  d'une  maison, 
mais  un  éclair  me  permit  de  constater  que  la  chose  était  douée  d'un  vif  mouvement 
de  rotation.  Ce  devait  être  une  illusion  d'optique  —  tour  à  tour  d'effarantes  ténèbres 
et  d'éblouissantes  clartés  troublaient  la  vue.  Puis  la  masse  rougeâtre  de  l'Orphelinat, 
presque  au  sommet  de  la  colline,  les  cimes  vertes  des  pins  et  ce  problématique 
objet  apparurent  clairs,  nets  et  brillants. 

Quel  spectacle!  Comment  le  décrire?  Un  monstrueux  tripode,  plus  haut  que 
plusieurs  maisons,  enjambait  les  jeunes  sapins  et  les  écrasait  dans  sa  course;  un 
engin  mobile,  de  métal  étincelant,  s'avançait  à  travers  les  bruyères;  des  câbles 
d'acier,  articulés,  pendaient  aux  côtés  et  l'assourdissant  tumulte  de  sa  marche  se 
mêlait  au  vacarme  du  tonnerre.  Un  éclair  le  dessina  vivement,  en  équilibre  sur  un 
de  ses  appendices,  les  deux  autres  en  l'air,  disparaissant  et  réapparaissant  presque 
instantanément,  semblait-il,  avec  l'éclair  suivant,  cent  mètres  plus  près.  Figurez-vous 
un  tabouret  à  trois  pieds  tournant  sur  lui-même  et  d'un  pied  sur  l'autre  pour  avancer 
par  bonds  violents!  Ce  fut  l'impression  que  j'en  eus  à  la  lueur  des  éclairs  incessants. 
Mais  au  lieu  d'un  simple  tabouret,  imaginez  un  grand  corps  mécanique  supporté 
par  trois  pieds. 

Soudain,  les  sapins  du  petit  bois  qui  se  trouvait  juste  devant  moi  s'écartèrent, 
comme  de  fragiles  roseaux  sont  séparés  par  un  homme  se  frayant  un  chemin.  Ils 
furent  arrachés  net  et  jetés  à  terre  et  un  deuxième  tripode  immense  parut,  se  précipitant, 
semblait-il,  à  toute  vitesse  vers  moi  —  et  le  cheval  galopait  droit  à  sa  rencontre. 
A  la  vue  de  ce  second  monstre,  je  perdis  complètement  la  tête.  Sans  prendre  le 
temps  de  mieux  regarder,  je  tirai  violemment  sur  la  bouche  du  cheval  pour  le  faire 
tourner  à  droite  et  au  même  instant  le  dogcart  versa  par-dessus  la  bête,  les  brancards 
se  brisèrent  avec  fracas,  je  fus  lancé  de  côté  et  tombai  lourdement  dans  un  large 
fossé  plein  d'eau. 

Je  m'en  tirai  bien  vite  et  me  blottis,  les  pieds  trempant  encore  dans  l'eau, 
sous  un  bouquet  d'ajoncs.  Le  cheval  était  immobile  —  le  cou  rompu,  la  pauvre 
bête,  —  et  à  chaque  nouvel  éclair  je  voyais  la  masse  noire  du  dogcart  renversé 
et  la  silhouette  des  roues  tournant  encore  lentement.  Presque  aussitôt,  le  colossal 
mécanisme  passa  à  grandes  enjambées  près  de  moi,  montant  la  colline  vers  Pyrford. 


60 


Vue  de  près,  la  chose  était  incomparablement  étrange,  car  ce  n'était  pas 
simplement  une  machine  insensée  passant  droit  son  chemin.  C'était  une  machine 
cependant,  avec  une  allure  mécanique  et  un  fracas  métallique,  avec  de  longs  tentacules 
flexibles  et  luisants  —  Fun  d'entre  eux  tenait  un  jeune  sapin  —  se  balançant 
bruyamment  autour  de  ce  corps  étrange.  Elle  choisissait  ses  pas  en  avançant  et 
l'espèce  de  chapeau  d'airain  qui  la  surmontait  se  mouvait  en  tous  sens  avec  l'inévitable 
suggestion  d'une  tête  regardant  tout  autour  d'elle.  Derrière  la  masse  principale  se 
trouvait  une  énorme  chose  de  métal  blanchâtre,  semblable  à  un  gigantesque  panier 
de  pêcheur,  et  je  vis  des  bouffées  de  fumée  s'échapper  des  interstices  de  ses 
membres  quand  le  monstre  passa  près  de  moi.  En  quelques  pas,  il  était  déjà  loin. 

C'est  tout  ce  que  j'en  vis  alors,  très  vaguement,  dans  l'éblouissement  des  éclairs, 
pendant  les  intervalles  consécutifs  de  lumière  intense  et  d'épaisses  ténèbres. 

Quand  il  passa  près  de  moi,  le  monstre  poussa  une  sorte  de  hurlement  violent  et 
assourdissant  qui  s'entendit  par-dessus  le  tonnerre  :  Alouh  !  Alouh  !  —  au  même  instant, 
il  rejoignait  déjà  son  compagnon,  à  un  demi-mille  de  là,  et  ils  se  penchaient  maintenant 
au-dessus  de  quelque  chose  dans  un  champ.  Je  ne  doute  pas  que  l'objet  de  leur  attention 
n'ait  été  le  troisièm.e  des  dix  cylindres  qu'ils  nous  avaient  envoyés  de  leur  planète. 

Pendant  quelques  minutes,  je  restai  là  dans  les  ténèbres  et  sous  la  pluie,  épiant, 
aux  lueurs  intermittentes  des  éclairs,  ces  monstrueux  êtres  de  métal,  se  mouvant 
dans  la  distance,  par-dessus  les  haies.  Une  fine  grêle  commença  de  tomber,  et, 
suivant  qu'elle  était  plus  ou  moins  épaisse,  leurs  formes  s'embrumaient  ou  redevenaient 
claires.  De  temps  en  temps  les  éclairs  cessaient  et  l'obscurité  les  engloutissait. 

Je  fus  bientôt  trempé  par  la  grêle  qui  fondait  et  par  l'eau  bourbeuse.  Il  se 
passa  quelque  temps  avant  que  ma  stupéfaction  me  permît  de  me  relever  contre  le 
talus  dans  une  position  plus  sèche  et  de  songer  au  péril  imminent. 

Non  loin  de  moi,  dans  un  petit  champ  de  pommes  de  terre,  se  trouvait  une 
cabane  en  bois;  je  parvins  à  me  relever,  puis,  courbé  et  profitant  du  moindre  abri, 
je  l'atteignis  en  hâte.  Je  frappai  à  la  porte  mais  personne  —  s'il  était  quelqu'un 
à  l'intérieur  —  ne  m'entendit  et  au  bout  d'un  instant  j'y  renonçai;  en  suivant  un 
fossé  je  parvins,  à  demi  rampant  et  sans  être  aperçu  des  monstrueuses  machines, 
jusqu'au  bois  de  sapins. 

A  l'abri,  maintenant,  je  continuai  ma  route,  trempé  et  grelottant,  jusqu'à  ma 
maison.  J'avançais  entre  les  troncs,  tâchant  de  retrouver  le  sentier.  Il  faisait  très 
sombre  dans  le  bois,  car  les  éclairs  devenaient  de  moins  en  moins  fréquents  et  la 
grêle,  par  rafales,  tombait  en  colonnes  épaisses  à  travers  les  interstices  des  branchages. 

Si  je  m'étais  pleinement  rendu  compte  de  la  signification  de  toutes  les  choses 
que  j'avais  vues,  j'aurais  dû  immédiatement  essayer  de  retrouver  mon  chemin  par 
Byfleet  vers  Street  Cobham  et  aller  par  ce  détour  rejoindre  ma  femme  à  Leatherhead. 
Mais,  cette  nuit-là,  l'étrangeté  des  choses  qui  survenaient  et  mon  misérable  état 
physique  m'ahurissaient,  car  j'étais  meurtri,  accablé,  trempé  jusqu'aux  os,  assourdi 
et  aveuglé  par  l'orage. 


6Ï 


:'r^'^  J'avais   la   vague   idée  de  rentrer  chez  moi  et  ce  fut  un 

mobile  suffisant  pour  me  déterminer.  Je  trébuchai  au  milieu  des 
arbres,  tombai  dans  un  fossé,  me  cognai  le  genou  contre  un 
pieu  et  finalement  barbotai  dans  le  chemin  qui  descend  de 
Collège  Arms.  Je  dis  :  barbotai,  car  des  flots  d'eau  coulaient, 
entraînant  le  sable  en  un  torrent  boueux.  Là,  dans  les  ténèbres, 
un  homme  vint  se  heurter  contre  moi  et  m'envoya  chanceler 
z      en  arrière. 

Il  poussa  un  cri  de  terreur,  fit  un  bond  de  côté,  et  prit 
~  .  sa  course  à  toutes  jambes  avant  que  j'eusse  pu  me  reconnaître 
^0^^-^  et  lui  adresser  la  parole.  Si  grande  était  la  violence  de  l'orage 
à  cet  endroit  que  j'avais  une  peine  infinie  à  remonter  la  colline.  Je  m'abritai 
enfin  contre  la  palissade  à  gauche  et,  m'y  cramponnant,  je  pus  avancer  plus 
rapidement. 

Vers  le  haut,  je  trébuchai  sur  quelque  chose  de  mou  et  à  la  lueur  d'un  éclair 
j'aperçus  à  mes  pieds  un  tas  de  gros  drap  noir  et  une  paire  de  bottes.  Avant 
que  j'eusse  pu  distinguer  plus  clairement  dans  quelle  position  l'homme  se  trouvait, 
l'obscurité  était  revenue.  Je  demeurai  immobile,  attendant  le  prochain  éclair.  Quand 
il  vint,  je  vis  que  c'était  un  homme  assez  corpulent,  simplement  mais  proprement 
mis.  La  tête  était  ramenée  sous  le  corps  et  il  gisait  là,  tout  contre  la  palissade, 
comme  s'il  avait  été  violemment  projeté  contre  elle. 

Surmontant  la  répugnance  naturelle  à  quelqu'un  qui  jamais  auparavant  n'avait 
touché  un  cadavre,  je  me  penchai  et  le  tournai  afin  d'écouter  si  son  cœur  battait. 
Il  était  bien  mort.  Apparemment,  les  vertèbres  du  cou  étaient  rompues.  Un  troisième 
éclair  survint  et  je  pus  distinguer  ses  traits.  Je  sursautai.  C'était  l'hôtelier  du 
Chien-Tigré  auquel  j'avais  enlevé  son  moyen  de  fuir. 

Je  l'enjambai  doucement  et  continuai  mon  chemin.  Je  pris  par  le  poste 
de  police  et  Collège  Arms,  pour  gagner  ma  maison.  Rien  ne  brûlait  au  flanc  de 
la  colline,  quoiqu'il  montât  encore  de  la  lande,  avec  des  reflets  rouges,  de 
tumultueuses    volutes   de    fumée,   incessamment  rabattues  par  la   grêle  abondante. 

Aussi  loin  que  la  lueur  des  éclairs  me  permettait  de  voir,  les  maisons  autour 
de  moi  étaient  intactes.  Près  de  Collège  Arms,  quelque  chose  de  noir  s'entassait 
au  milieu  du  chemin. 

Au  bas  de  la  route,  vers  le  pont  de  Maybury,  il  y  avait  des  voix  et  des 
bruits  de  pas,  mais  je  n'eus  pas  le  courage  d'appeler  ni  d'aller  les  rejoindre. 
J'entrai  avec  mon  passe-partout,  fermai  la  porte  à  double  tour  et  au  verrou  derrière 
moi,  chancelai  au  pied  de  l'escalier  et  m'assis  sur  les  marches.  Mon  imagination 
était  hantée  par  ces  monstres  de  métal  à  l'allure  si  terriblement  rapide  et  par  le 
souvenir  du  cadavre  écrasé  contre  la  palissade. 

—  Je  me  blottis  au  pied  de  l'escalier,  le  dos  contre  le  mur  et  frissonnant 
violemment. 


62 


Mon  îmagmation  était  hantée  par  ces 
nionsti-es  de  métal  à  Fallure  si  temblement 
rapide  et  par  le  souvenir  du  cadavre  écrasé 
contre  la  palissade. 


(  CHAPITRE  X  ) 


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J 
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y  aï  déjà  dît  que  mes  plus  violentes  émotions  ont  le  don  de  s'épuiser  d'elles-mêmes. 
Au  bout  d'un  moment,  je  m'aperçus  que  j'étais  glacé  et  trempé,  et  que  de  petites 
flaques  d'eau  se  formaient  autour  de  moi,  sur  le  tapis  de  l'escalier.  Je  me  levai 
presque  machinalement,  entrai  dans  la  salle  à  manger  et  bus  un  peu  de  whisky; 
puis  j'eus  l'idée  de  changer  de  vêtements. 

Quand  ce  fut  fait,  je  montai  jusqu'à  mon  cabinet  de  travail,  mais  je  ne  saurais 
dire  pour  quelle  raison.  La  fenêtre  donne,  par-dessus  les  arbres  et  le  chemin  de 
fer,  vers  la  lande  d'Horsell.  Dans  la  hâte  de  notre  départ,  elle  avait  été  laissée 
ouverte.  Le  palier  était  sombre,  et,  contrastant  avec  le  tableau  qu'encadrait  la  fenêtre, 
le  reste  de  la  pièce  était  impénétrablement  obscur.  Je  m'arrêtai  court  sur  le  pas 
de  la  porte. 

L'orage  avait  passé.  Les  tours  du  Collège  Oriental,  et  les  sapins  d'alentour 
n'existaient  plus  et  tout  au  loin,  éclairée  par  de  vifs  reflets  rouges,  la  lande,  du 
côté  des  carrières  de  sable,  était  visible.  Contre  ces  reflets,  d'énormes  formes  noires, 
étranges  et  grotesques,  s'agitaient  activement  de  ci  de  là. 

II  semblait  vraiment  que,  dans  cette  direction,  la  contrée  entière  fût  en  flammes  : 


65 


j'avais  sous  les  yeux  un  vaste  flanc  de  colline,  parsemé  de  langues  de  feu  agitées 
et  tordues  par  les  rafales  de  la  tempête  qui  s'apaisait  et  projetait  de  rouges  réflexions 
sur  la  course  fantastique  des  nuages.  De  temps  à  autre,  une  masse  de  fumée, 
venant  de  quelque  incendie  plus  proche,  passait  devant  la  fenêtre  et  cachait  les 
silhouettes  des  Marsiens.  Je  ne  pouvais  voir  ce  qu'ils  faisaient,  ni  leur  forme  distincte, 
non  plus  que  reconnaître  les  objets  noirs  qui  les  occupaient  si  activement.  Je  ne 
pouvais  voir  non  plus  où  se  trouvait  l'incendie  dont  les  réflexions  dansaient  sur 
le   mur   et   le   plafond  de  mon  cabinet.  Une  âcre  odeur  résineuse  emplissait  l'air. 

Je  fermai  la  porte  sans  bruit  et  me  glissai  jusqu'à  la  fenêtre.  A  mesure  que 
j'avançais,  la  vue  s'élargissait  jusqu'à  atteindre,  d'un  côté,  les  maisons  situées  près 
de  la  gare  de  Woking,  et,  de  l'autre,  les  bois  de  sapins  consumés  et  carbonisés 
près  de  Byfleet.  Il  y  avait  des  flammes  au  bas  de  la  colline,  sur  la  voie  du 
chemin  de  fer,  près  du  pont,  et  plusieurs  des  maisons  qui  bordaient  la  route  de 
Maybury  et  les  chemins  menant  à  la  gare,  n'étaient  plus  que  des  ruines  ardentes. 
Les  flammes  de  la  voie  m'intriguèrent  d'abord.  Il  y  avait  un  amoncellement  noir 
et  de  vives  lueurs,  avec,  sur  la  droite,  une  rangée  de  formes  oblongues.  Je  m'aperçus 
alors  que  c'étaient  les  débris  d'un  train,  l'avant  brisé  et  en  flammes,  les  wagons 
d'arrière  encore  sur  les  rails. 

Entre  ces  trois  principaux  centres  de  lumière,  les  maisons,  le  train,  et  la  contrée 
incendiée  vers  Chobham,  s'étendaient  des  espaces  irréguliers  de  campagne  sombre 
interrompus  ici  et  là  par  des  intervalles  de  champs  fumant  et  brûlant  faiblement; 
c'était  un  fort  étrange  spectacle,  cette  étendue  noire,  coupée  de  flammes,  qui  rappelait 
plus  qu'autre  chose  les  fourneaux  des  verreries  dans  la  nuit.  D'abord,  je  ne  pus 
distinguer  la  moindre  personne  vivante,  bien  que  je  fusse  très  attentionné  à  en 
découvrir.  Plus  tard  j'aperçus  contre  la  clarté  de  la  gare  de  Woking  un  certain 
nombre  de  formes  noires  qui  traversaient  en  hâte  la  ligne  les  unes  derrière  les  autres. 

Ce  chaos  ardent,  c'était  le  petit  monde  dans  lequel  j'avais  vécu  en  sécurité 
pendant  des  années  !  Je  ne  savais  pas  encore  ce  qui  s'était  produit  pendant  ces 
sept  dernières  heures,  et  j'ignorais,  bien  qu'un  peu  de  réflexion  m'eût  permis  de 
le  deviner,  quelle  relation  existait  entre  ces  colosses  mécaniques  et  les  êtres  indolents 
et  massifs  que  j'avais  vu  vomir  par  le  cylindre.  Poussé  par  une  bizarre  et  impersonnelle 
curiosité,  je  tournai  mon  fauteuil  vers  la  fenêtre  et  contemplai  la  contrée  obscure, 
observant  particulièrement  dans  les  carrières  les  trois  gigantesques  silhouettes  qui 
s'agitaient  en  tous  sens  à  la  clarté  des  flammes. 

Elles  semblaient  extraordinairement  affairées.  Je  commençai  à  me  demander  ce 
que  ce  pouvait  bien  être.  Etaient-ce  des  mécanismes  intelligents?  Une  pareille  chose, 
je  le  savais,  était  impossible.  Ou  bien  un  Marsien  était-il  installé  à  l'intérieur  de 
chacun,  le  gouvernant,  le  dirigeant,  s'en  servant  à  la  façon  dont  un  cerveau 
d'homme  gouverne  et  dirige  son  corps?  Je  cherchai  à  comparer  ces  choses  à  des 
machines  humaines;  je  me  demandai,  pour  la  première  fois  de  ma  vie,  quelle  idée 
pouvait  se  faire  d'une  machine  à  vapeur  ou  d'un  cuirassé,  un  animal  inférieur  intelligent. 

6é 


L'orage  avait  débarrassé  le  ciel  et,  par-dessus  la  fumée  de  la  campagne  incendiée, 
Mars,  comme  un  petit  point,  brillait  d'une  lueur  affaiblie  en  descendant  vers  Touest. 
Tout  à  coup  un  soldat  entra  dans  le  jardin.  J'entendis  un  léger  bruit  contre  la 
palissade  et,  sortant  de  l'espèce  de  léthargie  dans  laquelle  j'étais  plongé,  je  regardai 
et  je  l'aperçus  vaguement,  escaladant  la  clôture.  A  la  vue  d'un  être  humain,  ma 
torpeur  disparut  et  je  me  penchai  vivement  à  la  fenêtre. 

—  Psstt,  fis-je  aussi  doucement  que  je  pus. 

Il  s'arrêta,  surpris,  à  cheval  sur  la  palissade.  Puis  il  descendit  et  traversa  la 
pelouse  jusqu'au  coin  de  la  maison;  il  courbait  l'échinc  et  marchait  avec  précaution. 

—  Qui  est  là?  demanda-t-il,  à  voix  basse  aussi,  debout  sous  la  fenêtre  et 
regardant  en  l'air. 

—  Où  allez-vous?  questionnai-je. 

—  Du  diable  si  je  le  sais! 

—  Vous  cherchez  à  vous  cacher? 

—  Justement! 

—  Entrez  dans  la  maison,  dis-je. 

Je  descendis,  débouclai  la  porte,  le  fis  entrer,  la  bouclai  de  nouveau.  Je  ne 
pouvais  voir  sa  figure.  Il  était  nu-tête  et  sa  tunique  était  déboutonnée. 

—  Mon   Dieu!   mon   Dieu!   s'exclamait-il,  comme   je   lui  montrais  le  chemin. 

—  Qu'est-il  arrivé?  lui  demandai-je. 

—  Tout  et  le  reste  ! 

Dans  l'obscurité,  je  le  vis  qui  faisait  un  geste  de  désespoir. 

—  Ils  nous  ont  balayés  d'un  seul  coup  —  tout  simplement  balayés.  —  Et  il 
répéta  ces  mots  à  plusieurs  reprises. 

Il  me  suivit,  presque  machinalement,  dans  la  salle  à  manger. 

—  Prenez  ceci,  dis-je  en  lui  versant  une  forte  dose  de  whisky. 

Il  la  but.  Puis  brusquement  il  s'assit  devant  la  table,  pris  sa  tête  dans  ses 
mains  et  se  mit  à  pleurer  et  à  sangloter  comme  un  enfant,  secoué  d'une  véritable 
crise  de  désolation,  tandis  que  je  restais  devant  lui,  intéressé,  dans  un  singulier 
oubli  de  mon  récent  accès  de  désespoir. 

Il  fut  longtemps  à  retrouver  un  calme  suffisant  pour  pouvoir  répondre  à  mes 
questions  et  il  ne  le  fit  alors  que  d'une  façon  confuse  et  fragmentaire.  Il  conduisait 
une  pièce  d'artillerie  qui  n'avait  pris  part  au  combat  qu'à  sept  heures.  A  ce  moment, 
la  canonnade  battait  son  plein  sur  la  lande  et  l'on  disait  qu'une  première  troupe 
de  Marsiens  se  dirigeait  lentement,  à  l'abri  d'un  bouclier  de  métal,  vers  le  second  cylindre. 

Un  peu  plus  tard,  ce  bouclier  se  dressa  sur  trois  pieds  et  devint  la  première 
des  machines  que  j'avais  vues.  La  pièce  que  l'homme  conduisait  avait  été  mise  en 
batterie  près  de  Horsell,  afin  de  commander  les  carrières  et  son  arrivée  avait  précipité 
l'engagement.  Comme  les  canonniers  d'avant-train  gagnaient  l'arrière,  son  cheval 
mit  le  pied  dans  un  terrier  et  s'abattit,  lançant  son  cavalier  dans  une  dépression 
de   terrain.  Au  même  moment,  le  canon  faisait  explosion,  le  caisson  sautait,  tout 


67 


était  en  flammes  autour  de  lui  et  il  se  trouva  renversé  sous  un  tas  de  cadavres  1 

carbonisés  et  de  chevaux  morts.  | 

— -  Je   ne   bougeai   pas,  dit-il,  ne    comprenant  rien  à  ce  qui  se  passait,  avec  j 

un  poitrail  de  cheval  qui  m'écrasait.  Nous  avions  été  balayés  d'un  seul  coup.  Et  | 
Todeur  —  bon  Dieu!  comme  de  la  viande  brûlée.  En  tombant  de  cheval,  je  m'étais 

tordu   les   reins   et   il   me   fallut   rester  là  jusqu'à  ce  que  le  mal  fût  passé.  Une  [ 

minute  auparavant,  on  aurait  cru  être  à  la  revue,  —  puis  patatras,  bing,  pani  —  ] 
Balayés  d'un  seul  coup!  répéta-t-il. 


II  était  demeuré  fort  longtemps  sous  le  cheval  mort,  essayant  de  jeter  des  regards 
furtifs  sur  la  lande.  Les  hussards  avaient  tenté,  en  s'éparpillant,  une  charge  contre 
le  cylindre,  mais  ils  avaient  été  simplement  supprimés  en  un  instant.  C'est  alors 
que  le  monstre  s'était  dressé  sur  ses  pieds  et  s'était  mis  à  aller  et  venir  tranquillement 
à  travers  la  lande,  parmi  les  rares  fugitifs,  avec  son  espèce  de  tête  se  tournant 
de  côté  et  d'autre  exactement  comme  une  tête  d'homme  capuchonnée.  Une  sorte  de 
bras  portait  une  boîte  métallique  compliquée,  autour  de  laquelle  des  flammes  vertes 
scintillaient,  et,  hors  d'une  espèce  d'entonnoir  qui  s'y  trouvait  adapté,  jaillissait  le 
Rayon  Ardent. 

En  quelques  minutes  il  n'y  eut  plus,  autant  que  le  soldat  put  s'en  rendre 
compte,  un  seul  être  vivant  sur  la  lande  et  tout  buisson  et  tout  arbre  qui  n'était 
pas  encore  consumé  brûlait.  Les  hussards  étaient  sur  la  route  au  delà  de  la  courbure 
du  terrain  et  il  ne  put  voir  ce  qui  leur  arrivait.  Il  entendit  les  Maxims  craquer 
pendant  un  moment,  puis  ils  se  turent.  Le  géant  épargna  jusqu'à  la  fin  la  gare  de 

68 


Wokîng  et  son  groupe  de  maisons,  puis  le  Rayon  Ardent  y  fut  braqué  et  tout 
fut  en  un  instant  changé  en  un  monceau  de  ruines  enflammées.  Enfin,  le  monstre 
éteignit  le  Rayon  et,  tournant  le  dos  à  Tartilleur,  de  son  allure  déhanchée,  il  se 
dirigea  vers  le  bois  de  sapins  consumés  qui  abritait  le  second  cylindre.  Comme  il 
s^éloignait,  un  second  Titan  étincelant  surgit  tout  agencé  hors  du  trou. 

Le  second  monstre  suivit  le  premier;  alors  Tartilleur  parvint  à  se  dégager  et 
se  traîna  avec  précaution  à  travers  les  cendres  brûlantes  des  bruyères  vers  Horsell. 
II  réussit  à  parvenir  vivant  jusqu^au  fossé  qui  bordait  la  route,  et  put  s'échapper 
ainsi  jusqu'à  Woking,  —  Ici  son  récit  devint  à  chaque  instant  coupé  d'exclamations.  — 
L'endroit  était  inabordable.  Fort  peu  de  gens,  semble-t-il,  y  étaient  demeurés  vivants, 
affolés  pour  la  plupart  et  couverts  de  brûlures.  L'incendie  l'obligea  à  faire  un  détour 
et  il  se  cacha  parmi  les  décombres  d'un  mur  calciné  au  moment  où  l'un  des  géants 
Marsiens  revenait  sur  ses  pas.  II  le  vit  poursuivre  un  homme,  l'enlever  dans  un 
de  ses  tentacules  d'acier  et  lui  briser  la  tête  contre  le  tronc  d'un  sapin.  Enfin,  à 
la  tombée  de  la  nuit,  l'artilleur  risqua  une  course  folle  et  arriva  jusque  sur  les 
quais  de  la  gare.  Depuis  ce  moment,  il  avait  avancé  furtivement  le  long  de  la 
voie  dans  la  direction  de  Maubury,  dans  l'espoir  d'échapper  au  danger  en  se  rapprochant 
de  Londres.  Beaucoup  de  gens  étaient  blottis  dans  des  fossés  et  dans  des  caves, 
et  le  plus  grand  nombre  des  survivants  s'étaient  enfuis  vers  le  village  de  Woking 
et  vers  S  end.  La  soif  le  dévorait  :  enfin,  près  du  pont  du  chemin  de  fer,  il 
trouva  une  des  grosses  conduites  crevée  d'où  l'eau  jaillissait  en  bouillonnant  sur 
la  route,  comme  une  source. 

Tel  est  le  récit  que  j'obtins  de  lui,  fragment  par  fragment.  Peu  à  peu,  il 
s'était  calmé  en  me  racontant  ces  choses  et  en  essayant  de  me  dépeindre  exactement 
les  spectacles  auxquels  il  avait  assisté.  Il  n'avait  rien  mangé  depuis  midi,  m'avait-il 
dit  au  début  de  son  récit,  et  je  trouvai  à  l'office  un  peu  de  pain  et  de  mouton 
que  j'apportai  dans  la  salle  à  manger.  Nous  n'allumâmes  pas  de  lampe,  de  crainte 
d'attirer  les  Marsiens  et  à  chaque  instant  nos  mains  s'égaraient  à  la  recherche  du 
pain  et  de  la  viande.  A  mesure  qu'il  parlait,  les  objets  autour  de  nous  se  dessinèrent 
obscurément  dans  les  ténèbres  et  les  arbustes  écrasés  et  les  rosiers  brisés  de 
l'autre  côté  de  la  fenêtre  devinrent  distincts.  II  semblait  qu'une  troupe  d'hommes 
ou  d'animaux  eût  passé  dans  le  jardin  en  saccageant  tout.  Je  commençai  à  apercevoir 
sa  figure,  noircie  et  hagarde,  comme  aussi  devait  l'être  la  mienne. 

Quand  nous  eûmes  fini  de  manger,  nous  montâmes  doucement  jusqu'à  mon 
cabinet  et  de  nouveau  j'observai  ce  qui  se  passait,  par  la  fenêtre  ouverte.  En  une 
seule  soirée,  la  vallée  avait  été  transformée  en  vallée  de  ruines.  Les  incendies  avaient 
maintenant  diminué;  des  traînées  de  fumée  remplaçaient  les  flammes,  mais  les  ruines 
innombrables  des  maisons  démolies  et  délabrées,  des  arbres  abattus  et  consumés, 
que  la  nuit  avait  cachées,  se  détachaient  maintenant  dénudées  et  terribles  dans 
l'impitoyable  lumière  de  l'aurore.  Pourtant,  de  place  en  place,  quelque  objet  avait 
eu   la   chance  d'échapper  —  ici,  un   signal  blanc  sur  la  voie  du  chemin  de  fer. 


69 


là,  le  bout  d^une  serre  claire  et  fraîche  au  milieu  des  décombres.  Jamais  encore, 
dans  rhistoire  des  guerres,  la  destruction  n'avait  été  aussi  insensée  ni  aussi  indistinctement 
générale.  Scintillants  aux  lueurs  croissantes  de  FOrient,  trois  des  géants  métalliques 
se  tenaient  autour  du  trou,  leur  tête  tournant  incessamment,  comme  s'ils  surveillaient 
la  désolation  qu'ils  avaient  causée. 

Il  me  sembla  que  le  trou  avait  été  agrandi  et  de  temps  en  temps  des  bouffées 
de  vapeur  d'un  vert  vif  en  sortaient,  montaient  vers  les  clartés  de  l'aube  —  montaient 
;ourbillonnaient,  s'étalaient  et  disparaissaient. 

Au  delà,  vers  Chobham,  se  dressaient  des  colonnes  de  flamme.  Aux  premières 
lueurs  du  four,  elles  se  changèrent  en  colonnes  de  fumée  rougeâtre. 


de  la  fenêtre  d'où  nous  avions  observé  les  Marsîens,  et  nous  descendîmes  doucement 
au  rez-de-chaussée. 


L'artîUeur  convînt  avec  moi  que  la  maison  n'était  pas  un  endroit  où  demeurer. 
II  se  proposait,  dit-il,  de  se  mettre  en  route  vers  Londres  et  de  rejoindre  sa  batterie. 
Mon  plan  était  de  retourner  sans  délai  à  Leatherhead,  et  la  puissance  des  Marsiens 
m'avait  si  grandement  impressionné  que  j'étais  décidé  à  emmener  ma  femme  à 
Newhaven  et  de  là  j'espérais  quitter  immédiatement  le  pays  avec  elle.  Car  je  me 
rendais  déjà  clairement  compte  que  les  environs  de  Londres  allaient  être  inévitablement 
le  théâtre  d'une  lutte  désastreuse,  avant  que  de  pareilles  créatures  pussent  être  détruites. 

Entre  nous  et  Leatherhead,  cependant,  il  y  avait  le  troisième  cylindre  avec 
ses  gardiens  gigantesques.  Si  j'avais  été  seul,  je  crois  que  j'aurais  tenté  la  chance 
de  passer  quand  même.  Mais  l'artilleur  m'en  dissuada. 

—  Quand  on  a  une  femme  supportable,  il  n'y  a  pas  de  raison  pour  la  rendre 
veuve,  dit-il. 

Enfin  je  consentis  à  aller  avec  lui,  en  nous  abritant  dans  les  bois,  et  de  remonter 
vers  le  nord  jusqu'à  Street  Cobham  avant  de  nous  séparer.  De  là,  je  devais  faire 
un  grand  détour  par  Epsom  pour  rejoindre  Leatherhead. 

Je  me  serais  mis  en  route  sur-le-champ,  mais  mon  compagnon  avait  plus 
d'expérience.  II  me  fit  chercher  dans  toute  la  maison  pour  trouver  un  flacon  qu'il 


71 


emplît  de  whisky  et  nous  garnîmes  toutes  nos  poches  de  paquets  de  biscuits  et  de 
tranches  de  viande.  Ensuite,  nous  nous  glissâmes  hors  de  la  maison  et  courûmes 
de  toutes  nos  forces  jusqu'au  bas  du  chemin  raboteux  par  où  j'étais  venu  la  nuit 
précédente.  Les  maisons  paraissaient  désertes.  En  route,  nous  rencontrâmes  un 
groupe  de  trois  cadavres  carbonisés,  tombés  ensemble  quand  le  Rayon  Ardent  les 
atteignit;  ici  et  là,  des  objets  que  les  gens  avaient  laissé  tomber  —  une  pendule, 
une  pantoufle,  une  cuiller  d'argent  et  de  pauvres  choses  précieuses  de  ce  genre. 
Au  coin  de  la  rue,  qui  monte  vers  la  poste,  une  petite  voiture  non  attelée,  chargée 
de  malles  et  de  meubles,  était  renversée  sur  ses  roues  brisées.  Une  cassette,  dont 
on  avait  fait  sauter  le  couvercle,  avait  été  jetée  sous  les  débris. 

A  part  la  loge  de  l'orphelinat  qui  brûlait  encore,  aucune  des  maisons  n'avait 
souffert  beaucoup  de  ce  côté-ci.  Le  Rayon  Ardent  n'avait  fait  que  raser  les  cheminées 
en  passant.  Cependant,  hormis  nous  deux,  il  ne  semblait  pas  y  avoir  une  seule 
personne  vivante  dans  Maybury.  Les  habitants  s'étaient  enfuis  en  grande  partie, 
par  la  route  d'Old  Woking,  je  suppose,  —  la  même  route  que  j'avais  suivie  pour 
aller  à  Leatherhead  —  ou  bien  ils  s'étaient  cachés. 

Nous  descendîmes  le  chemin,  passant  de  nouveau  près  du  cadavre  de  l'homme 
en  noir,  trempé  par  la  grêle  de  la  nuit  précédente,  et  nous  entrâmes  dans  les  bois, 
au  pied  de  la  colline.  Nous  arrivâmes  ainsi  jusqu'au  chemin  de  fer  sans  rencontrer 
âme  qui  vive.  De  l'autre  côté  de  la  ligne,  les  bois  n'étaient  plus  que  des  débris 
consumés  et  noircis.  Pour  la  plupart,  les  arbres  étaient  tombés,  mais  un  certain 
nombre  étaient  encore  debout,  troncs  gris  et  désolés,  avec  un  feuillage  roussi  au 
lieu  de  leur  verdure  de  la  veille. 

Du  côté  que  nous  suivions,  le  feu  n'avait  rien  fait  de  plus  qu'écorcher  les 
arbres  les  plus  proches,  sans  réussir  à  prendre  de  pires  proportions.  A  un  endroit, 
les  bûcherons  avaient  laissé  leur  travail  interrompu.  Des  arbres,  abattus  et  fraîchement 
émondés,  étaient  entassés  dans  une  clairière,  avec,  auprès  d'une  scie  à  vapeur,  des 
tas  de  sciure.  Tout  près  de  là  était  une  hutte  de  terre  et  de  branchages,  désertée. 
Il  n'y  avait,  à  cette  heure,  le  moindre  souffle  de  vent  et  toutes  choses  étaient  étrangement 
tranquilles.  Même  les  oiseaux  se  taisaient  et  dans  notre  marche  précipitée,  l'artilleur 
et  moi  parlions  à  voix  basse  en  jetant  de  temps  en  temps  un  regard  furtif  par-dessus 
notre  épaule.  Une  fois  ou  deux  nous  nous  arrêtâmes  pour  écouter. 

Au  bout  d'un  certain  temps,  nous  eûmes  rejoint  la  route;  à  ce  moment  nous 
entendîmes  un  bruit  de  sabots  de  chevaux  et  nous  aperçûmes,  à  travers  les  troncs 
d'arbres,  trois  cavaliers  avançant  lentement  vers  Woking.  Nous  les  hélâmes  et  ils 
firent  halte,  tandis  que  nous  accourions  en  toute  hâte  vers  eux.  C'était  un  lieutenant 
et  deux  cavaliers  du  8^  hussards,  avec  un  instrument  semblable  à  un  théodolite, 
que  l'artilleur  me  dit  être  un  héliographe. 

—  Vous  êtes  les  premiers  que  j'ai  rencontrés  ce  matin  venant  de  cette  direction, 
me  dit  le  lieutenant.  Que  se  prépare-t-il  par  là? 

Sa   voix   et    son   regard   disaient   toute  son  inquiétude.  Les  hommes,  derrière 


72 


Un  peu  plus  tard,  ce  bouclier  se  dressa  sur 
trois  pieds  et  devint  la  première  des  machines 
que  j'avais  vues. 


(CHAPITRE  XI) 


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lui,  nous  dévisageaient  curieusement.  Uartilleur  sauta  du  talus  sur  la  route,  rectifia 
la  position  et  salua. 

—  Ma  pièce  a  été  détruite  hier  soir,  mon  lieutenant.  Je  me  suis  caché.  Je 
tâche  maintenant  de  rejoindre  ma  batterie.  Vous  apercevrez  les  Marsiens,  je  pense, 
à  un  demi-mille  d^ici  en  suivant  cette  route. 

—  Comment  diable  sont-ils?  demanda  le  lieutenant. 

—  Des  géants  en  armure,  mon  lieutenant.  Trente  mètres  de  haut,  trois  jambes 
et  un  corps  comme  de  Faîuminium,  avec  une  grosse  tête  effrayante  dans  une 
espèce  de  capuchon. 

—  Allons  donc  !  dit  le  lieutenant,  quelles  sottises  ! 

—  Vous  verrez  vous-même,  mon  lieutenant.  Ils  portent  une  sorte  de  boîte  qui 
envoie  du  feu  et  qui  vous  tue  d'un  seul  coup. 

—  Que  voulez-vous  dire?...  Un  canon? 

—  Non,  mon  lieutenant  —  et  Fartilleur  entama  une  copieuse  description  du 
Rayon  Ardent.  Au  milieu  de  son  récit,  le  lieutenant  l'interrompit  et  se  tourna  vers 
moi.  J'étais  resté  sur  le  talus  qui  bordait  la  route. 

—  Vous  avez  vu  cela?  demanda  le  lieutenant. 

—  C'est  parfaitement  exact,  répondis-je. 

—  C'est  bien,  fit  le  lieutenant.  Mon  devoir  est  d'aller  m'en  assurer.  Ecoutez, 
dit-il  à  l'artilleur,  nous  sommes  détachés  ici  pour  avertir  les  gens  de  quitter  leurs 
maisons.  Vous  ferez  bien  d'aller  raconter  la  chose  vous-même  au  général  de  brigade 
et  lui  dire  tout  ce  que  vous  savez.  Il  est  à  Weybridge.  Vous  savez  le  chemin? 

—  Je  le  connais,  répondis-je. 

Et  il  tourna  son  cheval  du  côté  d'où  nous  venions. 

—  Vous  dites  à  un  demi-mille  ?  demanda-t-il. 

—  Au  plus,  répondis-je,  et  j'indiquai  les  cimes  des  arbres  vers  le  sud. 
Il  me  remercia  et  se  mit  en  route.  Nous  ne  le  revîmes  plus. 
Plus  loin,  un  groupe  de  trois  femmes  et  de  deux  enfants  étaient  en 

train  de  déménager  une  maison  de  laboureur.  Ils  surchargeaient  une  charrette 
à  bras  de  ballots  malpropres  et  d'un  mobilier  misérable.  Ils  étaient  bien 
trop  affairés  pour  nous  adresser  la  parole,  et  nous  passâmes. 

Près  de  la  gare  de  Byfleet,  en  sortant  du  bois,  ^^^'^"''^X 
nous   trouvâmes   la    contrée    calme  et  paisible  sous     %.ri,^  ^ 
le   soleil   matinal.  Nous   étions  bien  au  delà  de  la 
portée  du  Rayon  Ardent  et,  n'eût  été  le  silence^  _ -^^aprz,  ^ 
désert    de    quelques-unes    des    maisons,  le 
mouvement  et  l'agitation  de  départs  précipités 
dans   d'autres,  la   troupe   de    soldats  campée 
sur   le   pont   du  chemin  de  fer  et  regardant 
au  long  de  la  ligne  vers  Woking,  ce  dimanche 
eût  semblé  pareil  à  tous  les  autres  dimanches. 


Plusieurs  chariots  et  voitures  de  fermes  s'avançaient,  avec  d'incessants  craquements, 
sur  la  route  d'AddIestone  et  tout  à  coup  par  la  barrière  d'un  champ,  nous  aperçûmes, 
au  milieu  d'une  prairie  plate,  six  canons  énormes,  strictement  disposés  à  intervalles 
égaux  et  pointés  sur  Woking.  Les  caissons  étaient  à  la  distance  réglementaire  et 
les  canonniers  à  leur  poste  auprès  des  pièces.  On  eût  dit  qu'ils  étaient  prêts  pour 
une  inspection. 

—  Voilà  qui  est  parfait,  dis-je.  Ils  seront  bien  reçus  par  ici,  en  tous  cas. 
L'artilleur  s'arrêta,  hésitant,  devant  la  barrière. 

—  Non,  je  continue,  fit-il. 

Plus  loin,  vers  Weybridge,  juste  à  l'entrée  du  pont,  il  y  avait  un  certain 
nombre  de  soldats  en  petite  tenue  élevant  une  longue  barricade  devant  d'autres  canons. 

—  Ce  sont  des  arcs  et  des  flèches  contre  le  tonnerre,  dit  l'artilleur.  Ils  n'ont 
pas  encore  vu  ce  diable  de  rayon  de  feu. 

Les  officiers  que  leur  service  ne  retenait  pas  s'étaient  groupés  et  examinaient 
l'horizon  par-dessus  les  sommets  des  arbres  vers  le  sud-ouest,  et  les  hommes  s'arrêtaient 
de  temps  à  autre  pour  regarder  dans  la  même  direction. 

Byflcet  était  rempli  de  tumulte.  Des  gens  faisaient  des  paquets  et  une  vingtaine 
de  hussards,  quelques-uns  à  pied,  les  autres  à  cheval,  les  obligeaient  à  se  hâter. 
Trois  ou  quatre  camions  administratifs,  un  vieil  omnibus  et  beaucoup  d'autres  véhicules 
étaient  alignés  dans  la  rue  du  village  et  on  les  chargeait  de  tout  ce  qui  semblait 
utile  ou  précieux.  Il  y  avait  aussi  des  gens  en  grand  nombre  qui  avaient  été  assez 
respectueux  des  coutumes  pour  revêtir  leurs  habits  du  dimanche  et  les  soldats  avaient 
toutes  les  peines  du  monde  à  leur  faire  comprendre  la  gravité  de  la  situation. 
Nous  vîmes  un  vieux  bonhomme  ridé,  avec  une  immense  malle  et  plus  d'une 
vingtaine  de  pots  contenant  des  orchidées,  faire  de  violents  reproches  au  caporal 
qui  ne  voulait  pas  s'en  charger.  Je  m'arrêtai  et  le  saisis  par  le  bras. 

—  Savez-vous  ce  qui  vient  là-bas?  lui  dis-je  en  montrant  les  bois  de  sapin 
qui  cachaient  la  vue  des  Marsiens. 

—  Eh!   fit-il   en   se  retournant.  Croyez-vous,  il  ne  veut  pas  comprendre  que 

mes  plantes  ont  une  grande  valeur. 

—  La    Mort  !    criai-je.    La    Mort    qui   vient  ! 
T.a  Mort! 

Le  laissant  digérer  cela,  s'il  le  pouvait,  je 
m'élançai  à  la  suite  de  l'artilleur.  Au 
coin,  je  me  retournai.  Le  caporal  avait 
planté  là  le  pauvre  homme  qui,  debout 
auprès  de  sa  malle,  sur  le  couvercle 
de  laquelle  il  avait  posé  ses  pots,  regar- 
dait d'un  air  hébété  du  côté  des  arbres. 

Personne  à  Weybridge  ne  put  nous 
dire  où  se  trouvait  le  quartier  général  ; 


je  n'avais  encore  jamais  vu  de  pareille  confusion  :  des 
chariots,  des  voitures  partout,  formant  le  plus  étonnant 
mélange  de  moyens  de  transport  et    de  chevaux.  Les 
gens  honorables  de  Fendroit,  en  costume  de  sports,  leurs 
épouses  élégamment  mises,  se  hâtaient  de  faire  leurs 
paquets,  énergiquement  aidés  par  tous  les  fainéants  des 
environs,  tandis  que  les  enfants  s'agitaient,  absolument  \ 
ravis,  pour  la  plupart,  de  cette  diversion  inattendue  â^-^ 
leurs    ordinaires    distractions    dominicales.    Au  milieu 
de  tout  cela,  le   digne  prêtre  de  la  paroisse  célébrait 
fort  courageusement  un  service  matinal  et  le  vacarme   de  sa  cloche  s'efforçait  de 
surmonter  le  tapage  et  le  tumulte  qui  remplissaient  le  village. 

L'artilleur  et  moi,  assis  sur  les  marches  de  la  fontaine,  nous  fîmes  un  repas 
suffisamment  réconfortant  avec  les  provisions  que  nous  avions  emportées  dans 
nos  poches.  Des  patrouilles  de  soldats,  non  plus  de  hussards  ici,  mais  de  grenadiers 
blancs,  invitaient  les  gens  à  partir  au  plus  vite  ou  à  se  réfugier  dans  leurs  caves 
sitôt  que  la  canonnade  commencerait.  En  passant  sur  le  pont  du  chemin  de  fer, 
nous  vîmes  qu'une  foule,  augmentant  à  chaque  instant,  s'était  rassemblée  dans  la 
gare  et  les  environs  et  que  les  quais  fourmillants  étaient  encombrés  de  malles  et 
de  ballots  innombrables.  On  avait,  je  crois,  arrêté  le  mouvement  des  trains  afin 
de  procéder  au  transport  des  troupes  et  des  canons,  et  j'ai  su  depuis  qu'une  lutte 
sauvage  avait  eu  lieu  quand  il  s'était  agi  de  trouver  place  dans  les  trains  spéciaux 
organisés  plus  tard. 

Nous  restâmes  à  Weybridge  jusqu'à  midi,  et  à  cette  heure  nous  nous  trouvâmes 
à  l'endroit  où,  près  de  l'écluse  de  Shepperton,  la  Wey  se  jette  dans  la  Tamise. 
Nous  employâmes  une  partie  de  notre  temps  en  aidant  deux  vieilles  femmes  à 
charger  une  petite  voiture.  La  Wey  a  trois  bras  à  son  embouchure  :  il  y  a  là 
un  grand  nombre  de  loueurs  de  bateaux  et  de  plus  un  bac  qui  traverse  la  rivière. 
Du  côté  de  Shepperton  se  trouvait  une  auberge  avec,  sur  le  devant,  une  pelouse  ; 
et,  au  delà,  la  tour  de  l'église  —  on  l'a  depuis  remplacée  par  un  clocher  — 
s'élevait  par-dessus  les  arbres. 

Là  se  pressait,  surexcitée  et  tumultueuse,  une  foule  de  fugitifs.  Jusqu'ici  ce 
n'était  pas  encore  devenu  une  panique,  mais  il  y  avait  déjà  beaucoup  plus  de 
monde  que  les  bateaux  ne  parviendraient  à  en  traverser.  Des  gens  arrivaient 
chancelant  sous  de  lourds  fardeaux.  Deux  personnes  même,  le  mari  et  la  femme, 
s'avançaient  avec  une  petite  porte  de  cabane  sur  laquelle  ils  avaient  entassé  tout 
ce  qu'ils  avaient  pu  trouver  d'objets  domestiques.  Un  homme  nous  confia  qu'il 
allait  essayer  de  se  sauver  en  prenant  le  train  à  la  station  de  Shepperton. 

On  n'entendait  partout  que  des  cris  et  quelques  farceurs  même  plaisantaient. 
L'idée  que  semblaient  avoir  les  habitants  de  l'endroit,  c'était  que  les  Marsiens  ne 
pouvaient  être  que  de  formidables  êtres  humains  qui  attaqueraient  et  saccageraient 


77 


le  bourg,  pour  être  immanquablement  détruits  à  la  fin.  De  temps  à  autre,  des  gens 
regardaient  avec  une  certaine  impatience  par  delà  la  Wey,  vers  les  prairies  de 
Chertsey,  mais  tout,  de  ce  côté,  était  tranquille. 

Sur  l'autre  rive  de  la  Tamise,  excepté  à  Tendroit  où  les  bateaux  abordaient, 
il  n'y  avait  de  même  aucun  trouble,  ce  qui  faisait  un  contraste  violent  avec  la 
rive  du  Surrey.  En  débarquant,  les  gens  partaient  immédiatement  par  le  petit  chemin. 
L'énorme  bac  n'avait  encore  fait  qu'un  seul  voyage.  Trois  ou  quatre  soldats,  de 
la  pelouse  de  l'auberge,  regardaient  ces  fugitifs  et  les  raillaient,  sans  songer  à  offrir 
leur   aide.  L'auberge    était   close,  car   on   était   maintenant  aux   heures  prohibées. 

—  Qu'est-ce  que  c'est  que  tout  cela?  s'exclamait  un  batelier. 
Puis,  plus  près  de  moi  : 

—  Tais-toi  donc,  sale  bête  !  criait  un  homme  à  un  chien  qui  hurlait. 

A  ce  moment,  on  entendit  de  nouveau,  mais  cette  fois  dans  la  direction  de 
Chertsey,  un  son  assourdi  —  la  détonation  d'un  canon. 

La  lutte  commençait.  Presque  immédiatement,  d'invisibles  batteries,  cachées  par 
des  bouquets  d'arbres  sur  l'autre  rive  du  fleuve,  à  notre  droite,  firent  chorus,  crachant 
leurs  obus  régulièrement  l'une  après  l'autre.  Une  femme  s'évanouit.  Tout  le  monde 
sursauta,  avec,  en  suspens,  le  soudain  émoi  de  la  bataille  si  proche  et  que  nous 
ne  pouvions  voir  encore.  Le  regard  ne  parcourait  que  des  prairies  unies,  où  des 
bœufs  paissaient  avec  indifférence  entre  des  saules  argentés  au  feuillage  immobile 
sous  le  chaud  soleil. 

—  Les  soldats  les  arrêteront  bien,  dit  une  femme,  d'un  ton  peu  rassuré. 
Une  brume  monta  au-dessus  des  arbres.  Puis  soudain  nous  vîmes  un  énorme 

flot  de  fumée  qui  envahit  rapidement  le  ciel;  au  même  moment,  le  sol  trembla 
sous  nos  pieds  et  une  explosion  immense  secoua  l'atmosphère,  brisant  les  vitres 
des  maisons  proches  et  nous  plongeant  dans  la  stupéfaction. 

—  Les  voilà!  cria  un  homme  vêtu  d'un  jersey  bleu.  Là-bas!  Les  voyez-vous? 
Là-bas  ! 

Rapidement,  l'un  après  l'autre,  parurent  deux,  trois,  puis  quatre  Marsiens,  bien 
loin  par  delà  les  arbres  bas,  à  travers  les  prés  s'étendant  jusqu'à  Chertsey  et  ils 
se  dirigeaient  avec  d'énormes  enjambées  vers  la  rivière.  Ils  parurent  être,  d'abord, 
de  petites  formes  encapuchonnées,  s'avançant  à  une  allure  aussi  rapide  que  le  vol 
des  oiseaux. 

Puis,  arrivant  obliquement  dans  notre  direction,  un  cinquième  monstre  parut. 
Leur  masse  cuirassée  scintillait  au  soleil,  tandis  qu'ils  accouraient  vers  les  pièces 
d'artillerie  et  ils  paraissaient  de  plus  en  plus  grands  à  mesure  qu'ils  approchaient. 
L'un  d'eux,  le  plus  éloigné  vers  la  gauche,  brandissait  aussi  haut  qu'il  pouvait 
une  sorte  d'immense  étui,  et  ce  terrible  et  sinistre  Rayon  Ardent,  que  j'avais  vu 
à  l'œuvre  le  vendredi  soir,  jaillit  soudain  dans  la  direction  de  Chertsey  et  attaqua  la  ville. 

A  la  vue  de  ces  étranges,  rapides  et  terribles  créatures,  la  foule  qui  se  pressait 
sur  les  rives  sembla  un  instant  frappée  d'horreur.  Il  n'y  eut  pas  un  mot,  pas  un 

78 


cri  —  mais  le  silence.  Puis  un  rauque  murmure,  une  poussée  —  et  Téclaboussement 
de  Teau.  Un  homme,  trop  effrayé  pour  poser  la  malle  qu'il  portait  sur  Tépaule,  se 
retourna  et  me  fit  chanceler  en  me  heurtant  avec  le  coin  de  son  fardeau.  Une 
femme  me  repoussa  violemment  et  se  mit  à  courir.  Je  me  retournai  aussi,  dans 
l'élan  de  la  foule,  mais  la  terreur  ne  m'empêcha  pas  de  réfléchir.  Je  pensais  au 
terrible  Rayon  Ardent.  Se  jeter  dans  l'eau,  voilà  ce  qu'il  fallait  faire. 

—  Tout  le  monde  à  l'eau!  criai-je  sans  être  entendu. 

Je  fis  de  nouveau  face  à  la  rivière  et,  me  précitant,  dans  la  direction  du 
Marsicn  qui  approchait,  jusqu'à  la  rive  de  sable,  j'entrai  dans  l'eau.  D'autres  firent 
de  même.  Une  barque  pleine  de  gens,  revenant  vers  le  bord,  chavira  presque,  au 
moment  où  je  passais.  Les  pierres  sous  mes  pieds  étaient  boueuses  et  glissantes 
et  le  niveau  des  eaux  était  si  bas  que  j'avançai  pendant  plus  de  cinq  mètres  avant 
d'avoir  de  l'eau  jusqu'à  la  ceinture.  L'éclaboussement  des  gens  des  bateaux  sautant 
dans  l'eau  résonnait  à  mes  oreilles  comme  un  tonnerre.  On  abordait  en  toute  hâte 
sur  les  deux  rives. 

Mais  pour  le  moment,  les  Marsiens  ne  faisaient  pas  plus  attention  aux  gens 
courant  de  tous  côtés  qu'un  homme,  qui  aurait  heurté  du  pied  une  fourmilière, 
ne  ferait  attention  à  la  débandade  des  fourmis.  Quand,  à  demi  suffoqué,  je  me 
soulevai  hors  de  l'eau,  la  tête  du  Marsien  semblait  considérer  attentivement  les 
batteries  qui  tiraient  encore  par-dessus  la  rivière,  et,  tout  en  avançant,  il  abaissa 
et  éteignit  ce  qui  devait  être  le  générateur  du  Rayon  Ardent. 

Un  instant  après,  il  avait  atteint  la  rive  et,  d'une  enjambée,  à  demi  traversé 
le  courant;  les  articulations  de  ses  pieds  d'avant  se  plièrent  en  atteignant  le  bord 
opposé,  mais  presque  aussitôt,  à  l'entrée  du  village  de  Shepperton,  il  reprit  toute 
sa  hauteur.  Immédiatement,  les  six  canons  de  la  rive  droite  qui,  ignorés  de  tous, 
avaient  été  dissimulés  à  l'extrémité  du  village  tirèrent  à  la  fois.  Les  détonations  si 
proches  et  soudaines,  presque  simultanées,  me  firent  tressaillir.  Le  monstre  élevait 
déjà  l'étui  générateur  du  Rayon  Ardent,  quand  le  premier  obus  éclata  à  six  mètres 
au-dessus  de  sa  tête. 

Je  poussai  un  cri  d'étonnement.  Je  ne  pensais  plus  aux  quatre  autres  monstres  : 
mon  attention  était  rivée  sur  cet  incident  si  rapproché.  Simultanément  deux  obus 
éclatèrent  en  l'air,  mais  près  du  corps  du  Marsien,  au  moment  où  la  tête  se 
tortillait  juste  à  temps  pour  recevoir,  et  trop  tard  pour  esquiver,  un  quatrième  obus. 
Celui-ci  éclata  en  plein  contre  la  tête  du  monstre.  L'espèce  de  capuchon  de  métal 
fut  crevé,  éclata  et  alla  tournoyer  dans  l'air  en  une  douzaine  de  fragments  de 
métal  brillant  et  de  lambeaux  de  chair  rougeâtre. 

—  Touché  ! 

Ce   fut   mon   seul  cri,  quelque  chose  entre  une  acclamation  et  un  hurlement. 

J'entendis  des  cris  répondant  au  mien,  poussés  par  les  gens  qui  étaient  dans 
l'eau  autour  de  moi.  Je  fus,  dans  cet  instant  de  passagère  exultation,  sur  le  point 
d'abandonner  mon  refuge. 


79 


Le  colosse  décapité  chancela  comme  un  géant  ivre  ;  maïs  il  ne  tomba  pas. 
Par  un  véritable  miracle,  il  recouvra  son  équilibre  et  sans  plus  prendre  garde  où 
il  allait,  Fétui  générateur  du  Rayon  Ardent  maintenu  rigide  en  Tair,  il  s'élança 
rapidement  dans  la  direction  de  Shepperton.  L'intelligence  vivante,  le  Marsien  qui 
habitait  la  tête,  avait  été  tué  et  lancé  aux  quatre  vents  du  ciel,  et  l'appareil  n'était 
plus  maintenant  qu'un  simple  assemblage  de  mécanismes  compliqués  tournoyant 
vers  la  destruction.  Il  s'avançait,  suivant  une  ligne  droite,  incapable  de  se  guider. 
Il  heurta  la  tour  de  l'église  de  Shepperton  et  la  démolit,  comme  le  choc  d'un  bélier 
aurait  pu  le  faire;  il  fut  jeté  de  côté,  trébucha  et  s'écroula  dans  la  rivière  avec 
un  fracas  formidable. 

Une  violente  explosion  ébranla  l'atmosphère,  et  une  trombe  d'eau,  de  vapeur, 
de  vase  et  d'éclats  de  métal  bondit  dans  l'air  à  une  hauteur  considérable.  Au 
moment  où  l'étui  du  Rayon  Ardent  avait  touché  l'eau,  celle-ci  avait  incontinent 
jailli  en  vapeur.  Un  instant  après,  une  vague  immense,  comme  un  mascaret  vaseux 
mais  presque  bouillant,  contourna  le  coude  de  la  rive  et  remonta  le  courant.  Je 
vis  des  gens  s'efforcer  de  regagner  les  bords  et  j'entendis  vaguement,  par-dessus 
le  grondement  et  le  bouillonnement  que  causait  la  chute  du  Marsien,  leurs  cris  et 
leurs  clameurs. 

Pour  le  moment,  je  ne  pris  point  garde  à  la  chaleur  et  oubliai  même  tout 
instinct  de  conservation.  Je  barbotai  au  milieu  des  eaux  tumultueuses,  poussant 
les  gens  de  côté  pour  aller  plus  vite,  jusqu'à  ce  que  je  pusse  voir  ce  qui  se 
passait  dans  l'autre  bras  de  la  rivière.  Une  demi-douzaine  de  bateaux  chavirés 
dansaient  au  hasard  sur  la  confusion  des  vagues.  J'aperçus  enfin,  plus  bas,  en 
plein  courant,  le  Marsien  tombé  en  travers  du  fleuve  et  en  grande  partie  submergé. 

D'énormes  jets  de  vapeur  s'échappaient  de  l'épave  et,  à  travers  leur  tourbillons 
tumultueux,  je  pouvais  voir,  d'une  façon  intermittente  et  vague,  les  membres  gigantesques 
battre  le  flot  et  lancer  dans  l'air  d'immenses  gerbes  d'eau  et  d'écume  vaseuses. 
Les  tentacules  s'agitaient  et  frappaient  comme  des  bras  humains  et,  à  part  l'impuissante 
inutilité  de  ces  mouvements,  on  eût  dit  quelque  énorme  bête  blessée,  se  débattant 
au  milieu  des  vagues.  Des  torrents  de  fluide  d'un  brun  roussâtre  s'élançaient  de  la 
machine  en  jets  bruyants. 

Mon  attention  fut  détournée  de  cette  vue  par  un  hurlement  furieux,  ressemblant 
au  bruit  de  ce  qu'on  appelle  une  sirène  dans  les  villes  manufacturières.  Un  homme 
à  genoux  dans  l'eau  près  du  chemin  de  halage,  m'appela  à  voix  basse  et  m'indiqua 
quelque  chose  du  doigt.  Me  retournant,  je  vis  les  autres  Marsiens  s'avancer  avec 
de  gigantesques  enjambées  au  long  de  la  rive,  venant  de  Chertsey.  Cette  fois,  les 
canons  parlèrent  sans  résultat. 

A  cette  vue,  je  m'enfonçai  immédiatement  sous  l'eau,  et,  retenant  mon  souffle 
jusqu'à  ce  que  le  moindre  mouvement  me  fût  devenu  une  agonie,  je  tâchai  de 
fuir  entre  deux  eaux,  aussi  loin  que  je  le  pus.  Autour  de  moi  la  rivière  était  un 
véritable  tumulte  et  devenait  rapidement  plus  chaude. 


80 


Quand,  pendant  un  moment,  je  soulevais  ma  tête  hors  de  Teau  pour  respirer 
et  écarter  les  cheveux  qui  me  tombaient  sur  les  yeux,  la  vapeur  s^élevait  en  un 
tourbillonnant  brouillard  blanchâtre  qui  cacha  d^abord  entièrement  les  Marsiens.  Le 
vacarme  était  assourdissant.  Enfin,  je  distinguai  faiblement  de  colossales  figures 
grises,  amplifiées  par  la  brume  vaporeuse.  Ils  avaient  passé  tout  près  de  moi  et 
deux  d^entre  eux  étaient  penchés  sur  les  ruines  écumeuses  et  tumultueuses  de  leur 
camarade. 

Les  deux  autres  étaient  debout  dans  Teau  auprès  de  lui,  Fun  à  deux  cents 
mètres  de  moi,  Fautre  vers  Laleham.  Ils  agitaient  violemment  les  générateurs  du 
Rayon  Ardent  et  le  jet  sifflant  frappait  en  tous  sens  et  de  toutes  parts. 

L'air  n'était  que  vacarme  :  un  conflit  confus  et  assourdissant  de  bruits  ;  le 
fracas  cliquetant  des  Marsiens,  les  craquements  des  maisons  qui  s'écroulaient,  le 
crépitement  des  arbres,  des  haies,  des  hangars  qui  s'enflammaient,  le  pétillement 
et  le  grondement  du  feu.  Une  fumée  dense  et  noire  montait  se  mêler  à  la  vapeur 
de  la  rivière,  et  tandis  que  le  Rayon  Ardent  allait  et  venait  sur  Weybridge,  ses 
traces  étaient  marquées  par  de  soudaines  lueurs  d'un  blanc  incandescent  qui  faisaient 
aussitôt  place  à  une  danse  fumeuse  de  flammes  livides.  Les  maisons  les  plus 
proches  étaient  encore  intactes,  attendant  leur  sort,  ténébreuses,  indistinctes  et  blafardes 
à  travers  la  vapeur,  avec  les  flammes  allant  et  venant  derrière  elles. 

Pendant  un  certain  temps,  je  demeurai  ainsi  enfoncé  jusqu'au  cou  dans  l'eau 
presque  bouillante,  ébahi  de  ma  position  et  désespérant  de  m'échapper.  A  travers 
la  vapeur  et  la  fumée,  j'apercevais  les  gens  qui  s'étaient  jetés  avec  moi  dans  la 
rivière,  jouant  des  pieds  et  des  mains  pour  s'enfuir  à  travers  les  roseaux  et  les 
herbes,  comme  de  petites  grenouilles  dans  le  gazon,  fuyant  en  toute  hâte  le  passage 
de  quelque  faucheur,  ou  remplis  d'épouvante,  courant  en  tous  sens  sur  le  chemin 
de  halage. 

Tout  à  coup,  le  jet  blême  du  Rayon  Ardent  arriva  en  bondissant  vers  moi. 
Les  maisons  semblaient  s'enfoncer  dans  le  sol,  s'écroulant  à  son  contact  et  lançant 
de  hautes  flammes.  Les  arbres  prenaient  feu  avec  un  soudain  craquement.  II 
tremblota  de  ci  de  là  sur  le  chemin  de  halage,  caressant  au  passage  les  gens 
affolés  ;  il  descendit  sur  la  rive  à  moins  de  cinquante  mètres  de  l'endroit  où  j'étais, 
traversa  la  rivière,  pour  attaquer  Shepperton,  et  l'eau  sous  sa  trace  se  souleva 
en  un  épais  bouillonnement  empanaché  d'écume.  Je  me  précipitai  du  côté  du  bord. 

Presque  au  même  instant,  l'énorme  vague,  presque  en  ébullition,  fondait  sur 
moi.  Je  poussai  un  cri  de  douleur,  et  échaudé,  à  demi  aveuglé,  agonisant,  je 
m'avançai  jusqu'à  la  rive  en  chancelant,  à  travers  l'eau  bondissante  et  sifflante. 
Si  j'avais  fait  un  faux  pas,  c'eût  été  la  fin.  J'allai  choir,  épuisé,  en  pleine  vue 
des  Marsiens,  sur  une  langue  de  sable,  large  et  nue,  qui  se  trouvait  au  confluent 
de  la  Wey  et  de  la  Tamise.  Je  n'espérais  rien  que  la  mort. 

J'ai  le  vague  souvenir  du  pied  d'un  Marsien  qui  vint  se  poser  à  vingt  mètres 
de  ma  tête,  s'enfonça  dans  le  sable  fin  en  le  lançant  de  tous  côtés,  et  se  souleva 


81 


de  nouveau  ;  d^un  long  répit,  puis  des  quatre  monstres,  emportant  les  débris  de 
leur  camarade,  tour  à  tour  vagues  et  distincts  à  travers  les  nuages  de  fumée  et 
reculant  interminablement,  me  semblait-il,  à  travers  une  étendue  immense  d'eau 
et  de  prairies. 

Puis,  très   lentement,  Je   me   rendis   compte   que   par  miracle  favais  échappe. 


Simultanément  deux  obus  éclatèrent  en  l'air, 
mais  près  du  corps  du  Marsien,  au  moment  où 
la  tête  se  tortillait  juste  à  temps  pour  recevoir, 
et  trop  tard  pour  esquiver,  un  quatrième  obus. 
Celui-ci  éclata  en  plein  contre  la  tête  du 
monstre.  L'espèce  de  capuchon  de  métal  fut 
crevé,  éclata  et  alla  tournoyergdans  l'air  en  une 
douzaine  de  fragments  de  métal  brillant  et  de 
lambeaux  de  chair  rougfeâtre. 

—  Touché  I 


(CHAPITRE  XII) 


^ïioysDa-ï  ..  .ro'  é  stau^  tî^îlitioï  3a  stUt  fil 

.2îîdo  ■s.rn^nt;;  'î3vmpa3  tuoq  fetst  qotl  Js 

sb  ia^lnfilîkcî  Ifitàm  sb  atn^sm^fiïi  sb  sniBSwoib 


(IIX  HJîTîqAHD) 


I 


PAR 

UEL  HASARD 
%^  RENCONTRAI 

VICAIRE. 


Après  avoir  donné  aux  humains  cette  brutale  leçon  sur  la  puissance  de  leurs 
armes,  les  Marsiens  regagnèrent  leur  première  position  sur  la  lande  de  Horsell, 
et  dans  leur  hâte  —  encombrés  des  débris  de  leur  compagnon  —  ils  négligèrent 
sans  doute  plus  d'une  fortuite  et  inutile  victime  telle  que  moi.  S'ils  avaient  abandonné 
leur  camarade  et,  sur  Fheure,  poussé  en  avant,  il  n'y  avait  alors,  entre  eux  et 
Londres,  que  quelques  batteries  de  campagne  et  ils  seraient  certainement  tombés 
sur  la  capitale  avant  l'annonce  de  leur  approche  ;  leur  arrivée  eût  été  aussi  soudaine 
aussi  terrible  et  funeste  que  le  tremblement  de  terre  qui  détruisit  Lisbonne. 

Mais  ils  n'éprouvaient  sans  doute  aucune  hâte.  Un  par  un,  les  cylindres  se 
suivaient  dans  leur  course  interplanétaire;  chaque  vingt- quatre  heures  leur  amenait 
des  renforts.  Pendant  ce  temps  les  autorités  militaires  et  navales,  se  rendant  pleinement 
compte  de  la  formidable  puissance  de  leurs  antagonistes,  se  préparaient  à  la  défense 
avec  une  fiévreuse  énergie.  On  disposait  incessamment  de  nouveaux  canons,  si 
bien   qu'avant  le   soir   chaque  taillis,  chaque  groupe  de  villas  suburbaines,  étagés 


85 


aux  flancs  des  collines  des  environs  de  Richmond  et  de  Kingston,  masquait  de 
noires  et  menaçantes  bouches  à  feu.  Dans  Tespace  incendié  et  désolé  —  en  tout 
peut-être  une  trentaine  de  kilomètres  carrés  —  qui  entourait  le  campement  des 
Marsiens,  sur  la  lande  de  Horsell,  à  travers  les  ruines  et  les  décombres  des  villages, 
les  arcades  calcinées  et  fumantes,  qui,  un  jour  seulement  auparavant,  avaient  été 
des  bosquets  de  sapins,  se  glissaient  d^intrépides  éclaireurs  munis  d^héîiographcs 
pour  avertir  les  canonniers  de  Fapprochc  des  Marsiens.  Mais  les  Marsiens  connaissaient 
maintenant  la  portée  de  notre  artillerie  et  le  danger  de  toute  proximité  humaine, 
et  nul  ne  s'aventura  qu'au  prix  de  sa  vie  dans  un  rayon  d'un  mille  autour  des  cylindres. 

Il  paraît  que  ces  géants  passèrent  une  partie  de  l'après-midi  à  aller  et  venir, 
transportant  le  matériel  des  deux  autres  cylindres  —  le  second  tombé  dans  les  pâturages 
d'Addlestone,  et  le  troisième  à  Pyrford  —  à  leur  place  primitive  sur  la  lande 
d'Horsell.  Au-dessus  des  bruyères  incendiées  et  des  édifices  écroulés,  commandant 
une  vaste  étendue,  l'un  d'eux  se  tint  en  sentinelle,  tandis  que  les  autres,  abandonnant 
leurs  énormes  machines  de  combat,  descendirent  dans  leur  trou.  Ils  y  travaillèrent 
ferme  bien  avant  dans  la  nuit  et  la  colonne  de  fumée  dense  et  verte  qui  s'élevait 
et  planait  au-dessus  d'eux  se  voyait  des  collines  de  Merrow  et  même,  dit-on,  de 
Banstead  et  d'Epsom  Downs.  i  '  i 

'■  i 


Alors,  tandis  que  derrière  moi  les  Marsiens  se  préparaient  ainsi  à  leur  prochaine 
sortie,  et  que  devant  moi  l'Humanité  se  ralliait  pour  la  bataille,  avec  une  peine 
et  une  fatigue  infinies,  à  travers  les  flammes  et  la  fumée  de  Weybridge  incendié, 
je  me  mis  en  route  vers  Londres. 

J'aperçus,  lointaine  et  minuscule,  une  barque  abandonnée  qui  suivait  le  fil  de 


86 


l'eau;  je  quittai  la  plupart  de  mes  vêtements  bouillis  et  quand  elle  passa  devant 
moi,  je  l'atteignis  et  pus  ainsi  m'échapper  de  cette  destruction.  II  n'y  avait  dans  la 
barque  aucun  aviron,  mais,  autant  que  mes  mains  aux  trois  quarts  cuites  me  le 
permirent,  je  réussis  à  pagayer  en  quelque  sorte  en  descendant  le  courant  vers 
Halliford  et  Walton,  d'une  allure  fort  pénible,  et,  comme  on  peut  bien  le  comprendre 
en  regardant  continuellement  derrière  moi.  Je  suivis  la  rivière  parce  que  je  considérais 
qu'un  plongeon  serait  ma  meilleure  chance  de  salut,  si  les  géants  revenaient. 

L'eau,  que  la  chute  du  Marsien  avait  portée  à  une  température  très  élevée, 
descendait  en  même  temps  que  moi,  avec  un  nuage  de  vapeur,  de  sorte  que 
pendant  plus  d'un  kilomètre  il  me  fut  presque  impossible  de  rien  distinguer  sur  les 
rives.  Une  fois  cependant,  je  pus  entrevoir  une  file  de  formes  noires  s'enfuyant 
de  Weybridge  à  travers  les  près.  Halliford  me  sembla  absolument  désert,  et  plusieurs 
maisons  riveraines  flambaient.  11  était  étrange  de  voir  la  contrée  si  parfaitement 
tranquille  et  entièrement  désolée  sous  le  chaud  ciel  bleu,  avec  des  nuées  de  fumée 
et  des  langues  de  flamme  montant  droit  dans  l'atmosphère  ardente  de  l'après-midi. 
Jamais  encore  je  n'avais  vu  des  maisons  brûler  sans  l'ordinaire  accompagnement 
d'une  foule  gênante.  Un  peu  plus  loin,  les  roseaux  desséchés  de  la  rive  se  consumaient 
et  fumaient,  et  une  ligne  de  feu  s'avançait  rapidement  à  travers  les  chaumes  d'un 
champ  de  luzerne. 

Je  dérivai  longtemps,  endolori  et  épuisé  par  tout  ce  que  j'avais  enduré,  au 
milieu  d'une  chaleur  intense  réverbérée  par  l'eau.  Puis  mes  craintes  reprirent  le 
dessus  et  je  me  remis  à  pagayer.  Le  soleil  écorchait  mon  dos  nu.  Enfin,  comme 
j'arrivais  en  vue  du  pont  de  Walton,  au  coude  du  fleuve,  ma  fièvre  et  ma  faiblesse 
l'emportèrent  sur  mes  craintes  et  j'abordai  sur  la  rive  gauche  où  je  m'étendis, 
inanimé,  parmi  les  grandes  herbes.  Je  suppose  qu'il  devait  être  à  ce  moment  entre 
quatre  et  cinq  heures.  Au  bout  d'un  certain  temps  je  me  relevai,  fis,  sans  rencon- 
trer âme  qui  vive,  un  bon  demi-kilomètre  et  finis  par  m'étendre  de  nouveau  à 
l'ombre  d'une  haie.  Je  crois  me  souvenir  d'avoir  prononcé  à  haute  voix  des  phrases 
incohérentes,  pendant  ce  dernier  effort.  J'avais  aussi  très  soif  et  regrettais  amère- 
ment n'avoir  pas  bu  plus  d'eau.  Alors,  chose  curieuse,  je  me  sentis  irrité  contre  ma 
femme,  sans  parvenir  à  m'expliquer  pourquoi,  mais  mon  désir  impuissant  d'atteindre 
Leatherhead  me  tourmentait  à  l'excès. 

Je  ne  me  rappelle  pas  clairement  l'arrivée  du  vicaire,  parce  qu'alors  probable- 
ment je  devais  être  assoupi.  Je  l'aperçus  soudain,  assis,  les  manches  de  sa  chemise 
souillées  de  suie  et  de  fumée  et  sa  figure  glabre  tournée  vers  le  ciel  où  ses  yeux 
semblaient  suivre  une  petite  lueur  vacillante  qui  dansait  dans  les  nuages  pommelés, 
un  léger  duvet  de  nuages,  à  peine  teinté  du  couchant  d'été. 

.  Je  me  soulevai  et  au  bruit  que  je  fis  il  ramena  vivement  ses  regards  sur  moi. 

—  Avez-vous  de  l'eau  ?  demandai-je  brusquement. 
Il  secoua  la  tête. 

—  Vous  n'avez  fait  qu'en  demander  depuis  une  heure,  dit-il. 


87 


Un  instant  nous  nous  regardâmes  en  silence,  procédant  l'un  et  Tautre  à  un 
réciproque  inventaire  de  nos  personnes.  Je  crois  bien  qu'il  me  prit  pour  un  être 
assez  étrange,  ainsi  vêtu  seulement  d'un  pantalon  trempé  et  de  chaussettes,  la  peau 
rouge  et  brûlée,  la  figure  et  les  épaules  noircies  par  la  fumée.  Quant  à  lui,  son 
visage  dénotait  une  honorable  simplicité  cérébrale  :  sa  chevelure  tombait  en  boucles 
blondes  crépues  sur  son  front  bas  et  ses  yeux  étaient  plutôt  grands,  d'un  bleu 
pâle,  et  sans  regard.  II  se  mit  à  parler  par  phrases  saccadées,  sans  plus  faire  atten- 
tion à  moi,  les  yeux  égarés  et  vides. 

—  Que  signifie  tout  cela  ?  Que  signifient  ces  choses  ?  demandait-il. 
Je  le  regardai  avec  étonnement  sans  lui  répondre. 

Il  étendit  en  avant  une  main  maigre  et  blanche  et  continua  sur  un  ton  lamentable  : 

—  Pourquoi  ces  choses  sont-elles  permises  ?  Quels  péchés  avons-nous  commis  ? 
Le  service  divin  était  terminé  et  je  faisais  une  promenade  pour  m'éclaircir  les  idées, 
quand  tout  à  coup  éclatèrent  l'incendie,  la  destruction  et  la  mort  !  Comme  à  Sodome 

et  à  Gomorrhe  !  Toute  notre  œuvre  détruite,  toute  notre  œuvre        Qui  sont  ces 

Marsiens  ? 

—  Qui  sommes-nous  ?  lui  répondis-je,  toussant  pour  dégager  ma  gorge  embar- 
rassée et  sèche. 

Il  empoigna  ses  genoux  et  tourna  de  nouveau  ses  yeux  vers  moi.  Pendant 
une  demi-minute,  il  me  contempla  sans  rien  dire. 

—  Je  me  promenais  par  les  routes  pour  éclaircir  mes  idées,  reprit-il,  et  tout 
à  coup  éclatèrent  l'incendie,  la  destruction  et  la  mort  I 

Il  retomba  dans  le  silence,  son  menton  maintenant  presque  enfoncé  entre  ses 
genoux.  Bientôt  il  continua,  en  agitant  sa  main  : 

—  Toute  notre  œuvre,  toutes  nos  réunions  pieuses!  Qu'avons-nous  fait?  Quelles 
fautes  a  commises  Weybridge  ?  Tout  est  perdu  !  tout  est  détruit  !  L'Eglise  I  —  il 
y  a  trois  ans  seulement  que  nous  l'avions  rebâtie  !  —  Détruite  !  Emportée  comme 
un  fétu  I  Pourquoi  ? 

Il  fit  une  autre  pause,  puis  il  éclata  de  nouveau  comme  un  dément. 

—  La  fumée  de  son  embrasement  s'élèvera  sans  cesse  !  cria-t-il. 

Ses  yeux  flamboyaient  et  il  étendit  son  doigt  maigre  dans  la  direction  de  Weybridge. 

Je  commençais  maintenant  à  connaître  ses  mesures.  L'épouvantable  tragédie  dont 
il  avait  été  le  spectateur  —  il  était  évidemment  un  fugitif  de  Weybridge  —  l'avait 
amené  jusqu'aux  dernières  limites  de  sa  raison. 

—  Sommes-nous  loin  de  Sunbury  ?  lui  demandai-je  d'un  ton  naturel  et  positif. 

—  Qu'allons-nous  devenir  ?  continua-t-il.  Y  a-t-il  partout  de  ces  créatures  ?  Le 
Seigneur  leur  a-t-il  livré  la  terre  ? 

—  Sommes-nous  loin  de  Sunbury  ? 

—  Ce  matin  encore  j'officiais  à... 

—  Les  temps  sont  changés,  lui  dis-je  paisiblement.  Il  ne  faut  pas  perdre  la 
tête.  Il  y  a  encore  de  l'espoir. 


88 


—  De  Tespoir  ? 

—  Oui.  Beaucoup  d^espoir  —  malgré  tous  ces  ravages  ! 

Je  commençai  alors  à  lui  expliquer  mes  vues  sur  la  situation.  II  m'écouta 
d'abord  en  silence,  mais  à  mesure  que  je  parlais,  l'intérêt  qu'indiquait  son  regard  fit 
de  nouveau  place  à  l'égarement  et  ses  yeux  se  détournèrent  de  moi. 

—  Ce  doit  être  le  commencement  de  la  fin,  reprit-il  en  m'interrompant.  La  fin  I 
Le  grand  et  terrible  jour  du  Seigneur  !  Lorsque  les  hommes  imploreront  les  rochers 
et  les  montagnes  de  tomber  sur  eux  et  de  les  cacher  —  les  cacher  à  la  face  de 
Celui  qui  est  assis  sur  le  Trône  ! 

Je  me  rendis  compte  de  la  position.  Renonçant  à  tout  raisonnement  sérieux, 
je  me  remis  péniblement  debout  et,  m'inclinant  vers  lut,  je  lui  posai  la  main  sur 
l'épaule. 

—  Soyez  un  homme,  dis-je.  La  peur  vous  a  fait  perdre  la  boussole.  A  quoi 
sert  la  religion  si  elle  n'est  d'aucun  secours  quand  viennent  les  calamités  ?  Pensez 
un  peu  à  ce  que  les  tremblements  de  terre,  les  inondations,  les  guerres  et  les  vol- 
cans ont  fait  aux  hommes  jusqu'à  présent.  Pourquoi  voudriez-vous  que  Dieu  eût 
épargné  Weybridge?  Il  n'est  pas  agent  d'assurances. 

Un  instant  il  garda  un  silence  effaré. 

—  Mais  comment  échapperons-nous?  demanda-t-il  brusquement.  Ils  sont  invul- 
nérables. Ils  sont  impitoyables... 

—  Ni  l'un  ni  l'autre,  peut-être,  répondis-je.  Plus  puissants  ils  sont,  plus  réflé- 
chis et  plus  prudents  nous  faut-il  être.  L'un  d'entre  eux  a  été  tué,  là-bas,  il  n'y 
a  pas  trois  heures. 

—  Tué  !  dit-il,  en  promenant  ses  regards  autour  de  lui.  Comment  les  envoyés 
du  Seigneur  peuvent-ils  être  tués  ? 

—  Je  l'ai  vu  de  mes  yeux,  continuai-je  à  lui  conter.  Nous  avons  eu  la  male- 
chance  de  nous  trouver  au  plus  fort  de  la  mêlée,  voilà  tout. 

—  Qu'est-ce  que  cette  petite  lueur  dansante  dans  le  ciel?  demanda-t-il  soudain. 
Je  lui  dis  que  c'était  le  signal  de  l'héliographe  —  le  signe  du  secours  et  de 

l'effort  humain. 

—  Nous  sommes  encore  au  beau  milieu  de  la  lutte,  si  paisibles  que  soient  les 
choses.  Cette  lueur  dans  le  ciel  prévient  de  la  tempête  qui  se  prépare.  Là-bas,  selon 
moi,  sont  les  Marsiens,  et  du  côté  de  Londres,  là  où  les  collines  s'élèvent  vers 
Richmond  et  Kingston  et  où  les  bouquets  d'arbres  peuvent  les  dissimuler,  des  ter- 
rassements sont  faits  et  des  batteries  disposées.  Bientôt  les  Marsiens  vont  revenir  de 
ce  côté... 

Au  moment  où  je  disais  cela,  il  se  dressa  d'un  bond  et  m'arrêta  d'un  geste. 

—  Ecoutez  !  dit-il. 

De  par  delà  les  collines  basses  de  la  rive  opposée  du  fleuve,  nous  arriva  le 
son  étouffé  d'une  canonnade  éloignée  et  de  cris  sinistres  et  lointains.  Puis  tout  rede- 
vint tranquille.  Un  hanneton  passa  en  bourdonnant  par-dessus   la  haie  auprès  de 


89 


nous.  A  Touest,  le  croissant  de  la  lune,  timide  et  pâle,  était  suspendu,  très  haut 
dans  le  ciel,  au-dessus  des  fumées  de  Weybridge  et  de  Shepperton,  par-dessus  la 
splendeur  calme  et  ardente  du  couchant. 

Nous  ferons  mieux  de  suivre  ce  sentier,  vers  îe  nord,  dis-je. 


XIV 


A  LONDRES 

Mon  frère  cadet  se  trouvait  à  Londres  quand  les  Marsîens  tombèrent  à  Woking, 
II  était  étudiant  en  médecine  et,  absorbé  par  la  préparation  d^un  examen  imminent, 
il  n'apprit  cette  arrivée  que  dans  la  matinée  du  samedi.  Ce  jour-là,  les  journaux 
du  matin  contenaient,  en  plus  de  longs  articles  spéciaux  sur  la  planète  Mars,  sur 
la  vie  possible  dans  les  planètes  et  autres  sujets  de  ce  genre,  un  bref  télégramme 
rédigé  de  façon  très  vague,  mais,  à  cause  de  cela  même,  d'autant  plus  frappant. 

Les  Marsiens,  contait  le  récit,  alarmés  par  Fapproche  d'une  foule  de  gens,  en 
avaient  tués  un  certain  nombre  avec  une  sorte  de  canon  à  tir  rapide.  Le  tété- 
gramme  se  terminait  par  ces  mots  :  **  Formidables  comme  ils  semblent  l'être,  les 
Marsiens  n'ont  pas  encore  bougé  du  trou  dans  lequel  ils  sont  tombés  et  ils  semblent 
même,  à  vrai  dire,  incapables  de  le  faire  ♦  ce  qui  serait  dû  probablement  à  la 
pesanteur  relativement  plus  grande  à  la  surface  de  la  terre.  „  Et  les  chroniqueurs 
s'étendaient  à  loisir  sur  ces  derniers  mots  rassurants. 

Naturellement,  tous  les  étudiants  qui  assistaient  au  cours  de  biologie  auquel 
mon  frère  se  rendit  ce  jour-là  étaient  extrêmement  intéressés,  mais  il  n'y  avait  dans 
les  rues  aucun  signe  de  surexcitation  anormale.  Les  journaux  du  soir  étalèrent  des 
bribes  de  nouvelles  sous  d'énormes  titres.  Ils  n'apprenaient  rien  d'autre  que  des 
mouvements  de  troupe  aux  environs  de  la  lande  et  l'incendie  du  bois  de  sapins 
entre  Woking  et  Weybridge.  Mais  vers  huit  heures,  la  **  St  James's  Gazette,  „  dans 


n 


une  édition  spéciale,  annonçait  simplement  Tinterruption  des  communications  télégra- 
phiques, en  attribuant  ce  fait  à  la  chute  de  sapins  enflammés  en  travers  des  lignes» 
On  n^apprit  rien  d'autre  de  la  lutte  ce  soir-là,  qui  était  le  soir  de  ma  fuite  à 
Leatherhead  et  de  mon  retour. 

Mon  frère  n'éprouva  aucune  inquiétude  à  notre  égard;  il  savait,  d'après  la 
description  des  journaux,  que  le  cylindre  était  à  deux  bons  milles  de  chez  moi, 
mais  il  décida  cependant  qu'il  viendrait  en  hâte  coucher  à  la  maison  cette  nuit-là, 
afin,  comme  il  le  dit,  d'apercevoir  au  moins  ces  êtres  avant  qu'ils  ne  fussent  tués. 
Vers  quatre  heures,  il  m'envoya  un  télégramme  qui  ne  me  parvint  jamais  et  alla 
passer  la  soirée  au  concert. 

II  y  eut  aussi  à  Londres,  dans  la  soirée  du  samedi,  un  violent  orage  et  mon 
frère  se  rendit  à  la  gare  en  voiture.  Sur  le  quai  d'où  le  train  de  minuit  part 
habituellement,  il  apprit,  après  quelque  attente,  qu'un  accident  empêchait  les  trains 
d'arriver  cette  nuit-là  jusqu'à  Woking.  On  ne  put  lui  indiquer  la  nature  de  l'acci- 
dent ;  à  dire  vrai,  les  autorités  compétentes  ne  savaient  encore  à  ce  moment  rien 
de  précis.  Il  y  avait  très  peu  d'animation  dans  la  gare,  car  les  chefs  de  service,  ne 
pouvant  imaginer  qu'il  se  soit  produit  autre  chose  qu'un  déraillement  entre  Byfleet 
et  l'embranchement  de  Woking,  dirigeaient  sur  Virginia  Water  ou  Guilford  les 
trains  qui  passaient  ordinairement  par  Woking.  Ils  étaient,  de  plus,  fort  préoccupés 
par  les  arrangements  que  nécessitaient  les  changements  de  parcours  des  trains 
d'excursions  pour  Southampton  et  Portsmouth,  organisés  par  la  Ligue  pour  le  Repos 
du  Dimanche.  Un  reporter  nocturne,  prenant  mon  frère  pour  un  ingénieur  de  la 
traction  auquel  il  ressemble  quelque  peu,  l'arrêta  au  passage  et  chercha  à  l'inter- 
viewer. Fort  peu  de  gens,  sauf  quelques  chefs,  ne  pensaient  à  rapprocher  de  l'irrup- 
tion des  Marsiens  l'accident  supposé. 

J'ai  lu  dans  un  autre  récit  de  ces  événements  que,  le  dimanche  matin,  "  tout 
Londres  fut  électrisé  par  les  nouvelles  venues  de  Woking.  „  En  fait,  il  n'y  eut 
rien  qui  pût  justifer  cette  phrase  très  extravagante.  Beaucoup  d'habitants  de  Londres 
ne  surent  rien  des  Marsiens  jusqu'à  la  panique  du  lundi  matin.  Ceux  qui  en  avaient 
entendu  parler  mirent  quelque  temps  à  se  rendre  clairement  compte  de  tout  ce  que 
signifiait  les  télégrammes  hâtivement  rédigés,  paraissant  dans  les  gazettes  spéciales 
du  dimanche  que  la  majorité  des  gens  à  Londres  ne  lisent  pas. 

L'idée  de  sécurité  personnelle  est,  d'ailleurs,  si  profondément  ancrée  dans 
l'esprit  du  Londonien,  et  les  nouvelles  à  sensation  sont  de  telles  banalités  dans  les 
journaux,  qu'on  put  lire  sans  nullement  frissonner  des  nouvelles  ainsi  conçues  : 
**  Hier  soir  vers  sept  heures,  les  Marsiens  sont  sortis  du  cylindre,  et  s'étant  mis 
en  marche  protégés  par  une  cuirasse  de  plaques  métalliques,  ont  complètement 
saccagé  la  gare  de  Woking  et  les  maisons  adjacentes  et  ils  ont  entièrement  massacré 
un  bataillon  du  régiment  de  Cardigan.  Les  détails  manquent.  Les  Maxims  ont  été 
absolument  impuissants  contre  leurs  armures.  Les  pièces  de  campagne  ont  été  mises 
hors  de  combat  par  eux.  Des  détachements  de  hussards  ont  traversé  Chertsey  au 


92 


Ils  avaient  passé  tout  près  de  moi  et  deux 
d^entre  eux  étaient  penchés  sur  les  ruines 
écumeuses  et  tumultueuses  de  leur  camarade. 

Les  deux  autres  étaient  debout  dans  Veau 
auprès  de  lui,  l'un  à  deux  cents  mètres  de  moi, 
l'autre  vers  Laleham.  Ils  agfitaient  violemment 
les  générateurs  du  Rayon  Ardent  et  le  jet 
sifflant  frappait  en  tous  sens  et  de  toutes  parts. 


(CHAPITRE  XII) 


galop.  Les  Marsîens  semblent  s^avancer  lentement  vers  Chertsey  ou  Windsor.  Une 
grande  anxiété  règne  dans  tout  Fouest  du  Surrey  et  des  travaux  de  terrassement 
sont  rapidement  entrepris  pour  faire  obstacle  à  leur  marche  sur  Londres.  „  Ce  fut 
ainsi  que  le  Sunday  Sun  „  annonça  la  chose.  Dans  le  **  Référée  „  un 
artic^  en  style  de  manuel,  M-  habilement   et  rapidement   écrit,    compara   l'affaire  à 


Personne  à  Londres  ne  savait  positivement  de  quelle  nature  étaient  les  Mar- 
siens  cuirassés  et  une  idée  fixe  persistait  que  ces  montres  devaient  être  lents  :  **  se 
traînant,  rampant  péniblement  „  —  étaient  les  expressions  qui  se  répétaient  dans 
presque  tous  les  premiers  rapports.  Aucun  de  ces  télégrammes  ne  pouvait  avoir  été 
écrit  par  un  témoin  oculaire.  Les  journaux  du  dimanche  imprimèrent  des  éditions 
diverses  à  mesure  que  de  nouveaux  détails  leur  parvenaient,  quelques-uns  même 
sans  en  avoir.  Mais  il  n^y  eut  en  réalité  rien  de  sérieux  d'annoncé  jusqu'à  ce  que, 
tard  dans  l'après-midi,  les  autorités  eussent  communiqué  aux  agences  les  nouvelles 
qu'elles  avaient  reçues.  On  disait  seulement  que  les  habitants  de  Walton,  de 
Weybridge  et  de  tout  le  district  accouraient  vers  Londres,  en  foule,  et  c'était  tout. 

Mon  frère  assista  au  service  du  matin  dans  la  chapelle  de  Foundiing  Hospi- 
tal,  ignorant  encore  ce  qui  était  arrivé  le  soir  précédent.  Il  entendit  là  quelques 
allusions  faites  à  l'envahissement,  une  prière  spéciale  pour  la  paix.  En  sortant,  il 
acheta  le  Référée  „.  Les  nouvelles  qu'il  y  trouva  l'alarmèrent  et  il  retourna  à 
la  gare  de  Waterloo  savoir  si  les  communications  étaient  rétablies.  Les  omnibus, 
les  voitures,  les  cyclistes  et  les  innombrables  promeneurs,  vêtus  de  leurs  plus  beaux 
habits,  semblaient  à  peine  affectés  par  les  étranges  nouvelles  que  les  vendeurs  de 
journaux  distribuaient.  Des  gens  s'y  intéressaient,  ou  s'ils  étaient  alarmés,  c'était 
seulement  pour  ceux  qui  se  trouvaient  sur  les  lieux  de  la  catastrophe.  A  la  gare, 


r  ■ 


;1 


95 


il  apprît  que  le  service  des  lignes  de  Windsor  et  de  Chertsey  était  maintenant  inter- 
rompu. Les  employés  lui  dirent  que,  le  matin  même,  les  chefs  de  gare  de  Byfleet 
et  de  Chertsey  avaient  télégraphié  des  nouvelles  surprenantes  qui  avaient  été  brus- 
quement interrompues. 

Mon  frère  ne  put  obtenir  d'eux  que  des  détails  fort  imprécis. 

—  On  doit  se  battre,  là-bas,  du  côté  de  Weybrigde,  fut  à  peu  près  tout  ce 
qu'ils  purent  dire. 

Le  service  des  trains  était  à  cette  heure  grandement  désorganisé  ;  un  grand 
nombre  de  gens  qui  attendaient  des  amis  venant  des  comtés  du  sud-ouest  encom- 
braient les  quais.  Un  vieux  monsieur  à  cheveux  gris  s'approcha  de  mon  frère  et 
se  répandit  en  plaintes  amères  contre  l'insouciance  de  la  compagnie. 

—  On  devrait  réclamer,  il  faut  que  tout  le  monde  fasse  des  réclamations, 
affirmait-il. 

Un  ou  deux  trains  arrivèrent,  venant  de  Richmond,  de  Putney  et  de  Kingston, 
contenant  des  gens  qui,  étant  partis  pour  canoter,  avaient  trouvé  les  écluses  fermées, 
et  un  souffle  de  panique  dans  l'air.  Un  voyageur  vêtu  d'un  costume  de  flanelle  bleue 
et  blanche  donna  à  mon  frère  d'étranges  nouvelles. 

—  II  y  a  des  masses  de  gens  qui  traversent  Kingston  dans  des  voitures  et 
des  chariots  de  toute  espèce,  chargés  de  malles  et  de  ballots  contenant  leurs  affaires 
les  plus  précieuses.  Ils  viennent  de  Molesey,  de  Weybridge  et  de  Walton  et  ils 
disent  qu'on  tire  le  canon  à  Chertsey  —  une  terrible  canonnade  —  et  que  des  cava- 
liers sont  venus  les  avertir  de  se  sauver  immédiatement  parce  que  les  Marsiens 
arrivaient.  A  la  gare  de  Hampton  Court,  **  nous  „,  nous  avons  entendu  le  canon, 
mais  nous  avons  cru  d'abord  que  c'était  le  tonnerre.  Que  diable  cela  peut-il  bien 
vouloir  dire  ?  Les  Marsiens  ne  peuvent  pas  sortir  de  leur  trou,  n'est-ce  pas  ? 

Mon  frère  ne  pouvait  le  renseigner  là-dessus. 

Peu  après,  il  s'aperçut  qu'un  vague  sentiment  de  péril  avait  gagné  les  voya- 
geurs du  réseau  souterrain  et  que  les  excursionnistes  dominicaux  commençaient  à 
revenir  de  tous  lungs  „  du  Sud-Ouest,  —  Barnes,  Wimbledon,  Richmond  Park, 
Kew,  et  ainsi  de  suite  —  à  des  heures  inaccoutumées  ;  mais  ils  n'avaient  à  racon- 
ter que  de  vagues  ouï-dire.  Tout  le  personnel  de  la  gare  terminus  semblait  de 
fort  mauvaise  humeur. 

Vers  cinq  heures,  la  foule,  qui  augmentait  incessamment  aux  alentours  de  la  gare, 
fut  extraordinairement  surexcitée,  quand  elle  vit  ouvrir  la  ligne  de  communication, 
presque  invariablement  close,  qui  relie  entre  eux  les  réseaux  du  Sud-Est  et  du  Sud- 
Ouest,  et  passer  des  trucs  portant  d'immenses  canons  et  des  wagons  bourrés  de 
soldats.  C'était  l'artillerie  qu'on  envoyait  de  Woolwich  et  de  Chatham  pour  pro- 
téger Kingston.  On  échangeait  des  plaisanteries. 

—  Vous  allez  être  mangés  ! 

—  Nous  allons  dompter  les  bêtes  féroces  ! 
Et  ainsi  de  suite. 


96 


Peu  après  cela,  une  escouade  d'agents  de  police  arriva,  qui  se  mit  en  devoir 
de  dégager  les  quais  de  la  gare  et  mon  frère  se  retrouva  dans  la  rue. 

Les  cloches  des  églises  sonnaient  les  vêpres  et  une  bande  de  Salutistes  des- 
cendit Waterloo  Road  en  chantant.  Sur  le  pont,  des  groupes  de  flâneurs  regardaient 
une  curieuse  écume  brunâtre  qui,  par  paquets  nombreux,  descendait  le  courant.  Le 
soleil  se  couchait  :  la  Tour  de  THorloge  et  le  Palais  du  Parlement  se  dr^^aient 


contre  le  ciel  le  plus  paisible  qu'on  pût  imaginer,  un  ciel  d'or,  coupé  de  longues 
bandes  de  nuages  pourpres  et  rougeâtres.  Des  gens  parlaient  d'un  cadavre  qu'on 
aurait  vu  flotter.  Un  homme,  qui  prétendait  être  un  soldat  de  la  réserve,  dit  à  mon 
frère  qu'il  avait  vu  les  taches  lumineuses  de  l'héliographe  trembloter  vers  l'ouest. 

Dans  Wellington  Street,  mon  frère  rencontra  une  couple  de  vigoureux  gaillards 
qui  venaient  juste  de  quitter  Flcet  Street  avec  des  journaux  encore  humides  et 
des  placards  où  s'étalaient  des  titres  sensationnels. 

—  Terrible  catastrophe  !  criaient-ils  l'un  après  l'autre  en  descendant  la  rue. 
Une  bataille  à  Weybridge  !  Détails  complets  !  Les  Marsiens  repoussés  !  Londres 
en  danger  !... 

Il  dut  donner  six  sous  pour  en  avoir  un  numéro. 

Ce  fut  à  ce  moment,  et  alors  seulement,  qu'il  se  fit  une  idée  de  l'énorme 
puissance  de  ces  monstres  et  de  l'épouvante  qu'ils  causaient.  Il  apprit  qu'ils  n'étaient 
pas  seulement  une  poignée  de  petites  créatures  indolentes,  mais  qu'ils  étaient  aussi 
des  intelligences  gouvernant  de  vastes  corps  métalliques,  qu'ils  pouvaient  se  mouvoir 
avec  rapidité  et  frapper  avec  une  force  telle  que  même  les  plus  puissants  canons 
ne  pouvaient  leur  résister. 

On  les  décrivait  comme  de  "  vastes  machines  semblables  à  des  araignées  énormes, 
ayant  près  de  cent  pieds  de  haut,  pouvant  atteindre  la  vitesse  d'un  train  express 
et  capables  de  lancer  un  rayon  de  chaleur  intense  „. 

Des  batteries,  principalement  d'artillerie   de   campagne,  avaient   été  dissimulées 


97 


dans  la  contrée  aux  environs  de  la  lande  de  Horsell. 
ct  spécialement  entre  le  district  de  Woking  et  Londres. 
Cinq  de  leurs  machines  s'étaient  avancées  jusqu'à  la 
'  Tamise  et   Tune   d'elles,   par   un   caprice   du  hasard, 
avait  été  détruite.  Pour  les  autres,  les  obus  n'avaient 
pas   porté  et  les    batteries  avaient  été  immédiatement 
annihilées   par  les  Rayons  Ardents.    On  mentionnait  de 
grosses  pertes   de  soldats,  mais  le  ton  de  la  dépêche 
était  optimiste. 

Les  Marsiens  avaient  été  repoussés  et  ils  n'étaient 
pas  invulnérables.  Ils  s'étaient  retirés  de  nouveau  vers 
leur  triangle  de  cylindres,  aux  environs  de  Woking.  Des 
éclaireurs,  munis  d'héliographes,  s'avançaient  vers  eux, 
les  cernant  dans  tous  les  sens.  On  amenait  des  canons,  en  grande  vitesse,  de  Windsor 
de  Portsmouth,  d'Aldershot,  de  Woolwich  —  et  du  Nord  mîmz  ;  entre  autres,  de 
Woolwich,  des  canons  de  quatre-vingt-quinze  tonnes  à  longue  portée.  Il  y  en  avait 
actuellement,  en  position  ou  disposés  en  hâte,  cent  seize  en  tout,  qui  défendaient  Londres. 
Jamais  encore,  en  Angleterre,  il  n'y  avait  eu  une  aussi  importante  et  soudaine  concen- 
tration de  matériel  militaire. 

Tout  nouveau  cylindre,  espérait-on,  pourrait,  aussitôt  tombé,  êlre  détruit  par 
de  violents  explosifs,  qu'on  manufacturait  et  qu'on  distribuait  rapidement.  Nul  doute, 
continuait  le  compte  rendu,  que  la  situation  ne  fût  des  plus  insolites  et  des  plus 
graves,  mais  le  public  était  exhorté  à  s'abstenir  de  toute  panique  et  à  se  rassurer. 
Certes,  les  Marsiens  étaient  déconcertants  et  terribles  à  l'extrême,  mais  ils  ne 
pouvaient  être  guère  plus  d'une  vingtaine  contre  des  millions  d'humains. 

Les  autorités  avaient  raison  de  supposer,  d'après  la  dimension  des  cylindres, 
qu'il  ne  pouvait  y  en  avoir  plus  de  cinq  dans  chacun  —  soit  quinze  en  tout,  et 
l'on  s'était  déjà  débarrassé  d'un  au  moins  —  peut-être  plus.  Le  public  devait  être 
à  temps,  prévenu  de  l'approche  du  danger  et  des  mesures  sérieuses  seraient  prises 
pour  la  protection  des  habitants  des  banlieues  sud-ouest  menacées.  De  cette  manière, 
avec  l'assurance  réitérée  de  la  sécurité  de  Londres  et  la  promesse  que  les  autorités 
sauraient  tenir  tête  au  péril  cette  quasi-proclamation  se  terminait. 

Tout  ceci  était  imprimé  en  caractères  énormes,  si  fraîchement  que  le  papier 
était  encore  humide  et  on  n'avait  pas  pris  le  temps  d'ajouter  le  moindre  commentaire. 
Il  était  curieux,  dit  mon  frère,  de  voir  comment  on  avait  bouleversé  toute  la  composition 
du  journal  pour  faire  place  à  cette  nouvelle. 

Tout  au  long  de  Wellington  Street,  on  pouvait  voir  les  gens  lisant  les  feuilles 
roses  déployées  et  le  Strand  fut  soudain  empli  de  la  confusion  des  voix  d'une  armée 
de  crieurs  qui  suivirent  les  deux  premiers.  Des  gens  descendaient  précipitamment 
des  omnibus  pour  s'emparer  d'un  numéro.  Enfin,  cette  nouvelle  surexcitait  au  plus 
haut  point  les  gens,  quelle  qu'ait  pu  être  leur  apathie  préalable.  La  boutique  d'un 


98 


marchand  de  cartes  et  de  globes,  dans  le  Strand,  fut  ouverte,  raconte  mon  frère, 
et  un  homme  encore  endimanché,  ayant  même  des  gants  jaune  paille,  parut  derrière 
la  vitrine,  fixant  en  toute  hâte  des  cartes  du  Surrcy  après  les  glaces.  En  suivant 
le  Strand  jusqu'à  Trafalgar  Square,  son  journal  à  la  main,  mon  frère  vit  quelques 
fugitifs  arrivant  du  Surrey.  Un  homme  conduisait  une  voiture  telle  qu'en  ont  les 
maraîchers,  dans  laquelle  se  trouvaient  sa  femme,  ses  deux  fils  et  divers  meubles. 
Ils  venaient  du  pont  de  Westminster  et,  suivant  de  près,  une  grande  charrette  à 
foin  arriva,  contenant  cinq  ou  six  personnes  à  Tair  respectable,  avec  quelques 
malles  et  divers  paquets.  Les  figures  de  ces  gens  étaient  hagardes  et  leur  apparence 
contrastait  singulièrement  avec  Faspect  très  dominical  des  gens  grimpés  sur  les 
omnibus.  D'élégantes  personnes  se  penchaient  hors  des  cabs  pour  leur  jeter  un 
regard.  Ils  s'arrêtèrent  au  Square,  indécis  du  chemin  à  suivre  et  finalement  tournèrent 
à  droite  vers  le  Strand.  Un  instant  après,  parut  un  homme  en  habit  de  travail, 
monté  sur  un  de  ces  vieux  tricycles  démodés  qui  ont  une  petite  roue  devant; 
il  était  sale  et  son  visage  pâle  et  poussiéreux. 

Mon  frère  se  dirigea  du  côté  de  la  gare  de  Victoria  et  rencontra  encore  un 
certain  nombre  de  fuyards  qu'il  examina  avec  l'idée  vague  qu'il  m'aperc  evrait  peut- 
être.  Il  remarqua  un  nombre  inusité  d'agents  assurant  la  circulation  des  voitures. 
Quelques  uns  des  fuyards  échangeaient  des  nouvelles  avec  les  voyageurs  des  omni- 
bus. L'un  déclarait  avoir  vu  les  Marsiens. 

—  Des  chaudières,  sur  de  grandes  échasses,  comme  je  vous  le  dis,  qui  courent 
plus  vite  que  des  hommes. 

La  plupart  d'entre  eux  étaient  animés  et  surexcités  par  leur  étrange  aventure. 

Au  delà  de  Victoria,  les  tavernes  faisaient  un  commerce  actif  avec  les  nouveaux 
arrivants.  A  tous  les  coins  de  rue,  des  groupes  de  gens  lisaient  les  journaux, 
discutant  avec  animation,  en   contemplant  ces   visiteurs  exceptionnels  et  inattendus. 

Ils  semblaient  augmenter  à  mesure  que  la  nuit  venait,  jusqu'à  ce  qu'enfin     y  [ 

I  I  ' 

les  rues  fussent,  comme  le  dit  mon   frère,    semblables    à    la    Grand'Rue  /-.n 
d'Epsom  le  jour  du  Derby.  Il  posa 
quelques  questions   à    plusieurs  des 
fugitifs   et    n'obtint    d'eux    que  des 
réponses  incohérentes. 

Il  ne  put  se  procurer  aucune 
nouvelle  de  Woking;  un  homme  pour- 
tant, lui  assura  que  Woking  avait  été 
entièrement  détruit  la  nuit  précédente. 

—  Je  viens  de  Byfleet,  dit-il  ; 
un  bicycliste  arriva  ce  matin  de 
bonne  heure  dans  le  village  et  courut 
de  porte  en  porte  nous  dire  de  partir. 
Puis    ce   fut    le    tour    des  soldats. 


On  voulait  savoir  ce  qui  se  passait  et  Ton  ne  voyait  rien  que  des  nuages  de  fumée 
sans  que  personne  vint  de  ce  côté.  Ensuite  nous  entendîmes  la  canonnade  à  Chertsey 
et  des   gens  arrivèrent  de  Weybridge.  Alors  j'ai  fermé  ma  maison  et  je  suis  parti. 

II  y  avait  à  ce  moment  dans  la  foule  un  profond  sentiment  d'irritation  contre 
les  autorités,  parce  qu'elles  n'avaient  pas  été  capables  de  se  débarrasser  des  enva- 
hisseurs sans  tout  cet  encombrement. 

Vers  huit  heures,  ont  put  distinctement  percevoir  dans  tout  le  sud  de  Londres 
le  bruit  d'une  sourde  canonnade.  Mon  frère  ne  put  l'entendre  dans  les  voies  prin- 
cipales, à  cause  de  la  circulation  et  du  trafic,  mais,  en  coupant  vers  le  fleuve  par 
des  rues  écartées  et  tranquilles,  il  pouvait  le  distinguer  très  clairement. 

II  revint  à  pied  à  Westminster  jusque  chez  lui,  près  de  Regent's  Park,  vers 
deux  heures.  II  était  maintenant  plein  d'anxiété  à  mon  propos  et  bouleversé  par 
l'importance  évidente  de  la  catastrophe.  Son  esprit,  comme  le  mien  l'avait  été  la 
veille,  était  porté  à  s'occuper  des  détails  militaires.  II  pensa  à  tous  ces  canons  silen- 
cieux et  prêts  à  faire  feu,  à  la  contrée  devenue  soudain  nomade  et  il  essaya  de 
s'imaginer  des  "  chaudières  „  sur  des  échasses  de  cent  pieds  de  haut. 

Deux  ou  trois  voiturées  de  fugitifs  passèrent  dans  Oxford  Street  et  plusieurs 
dans  Marylebone  Road  ;  mais  la  nouvelle  se  propageait  si  lentement  que  les  trottoirs 
de  Regent's  Street  et  de  Portiand  Road  étaient  encombrés  des  habituels  prome- 
neurs du  dimanche  après-midi,  et  l'on  ne  parlait  de  l'affaire  que  dans  de  rares 
groupes;  aux  environs  de  Regent's  Park  les  couples  silencieux  flânaient  aussi  nombreux 
que  de  coutume.  La  soirée  était  chaude  et  tranquille,  bien  qu'un  peu  lourde  ;  le 
canon  s'entendait  encore  par  intervalles,  et,  après  minuit,  le  ciel  fut  éclairé  vers  le 
sud  comme  par  des  éclairs  de  chaleur. 

II  lut  et  relut  le  journal,  craignant  que  les  pires  choses  ne  me  fussent  arrivées. 
11  ne  pouvait  tenir  en  place  et  après  souper  il  erra  de  nouveau  par  les  rues,  au  hasard. 
Rentré  chez  lui,  il  essaya  en  vain  de  détourner  le  cours  de  ses  idées  en  revoyant 
ses  résumés  d'examen.  îl  se  coucha  un  peu  après  minuit  et  fut  éveillé  de  quelque 
lugubre  rêve,  aux  premières  heures  du  lundi  matin,  par  un  tintamarre  de  marteaux 
de  porte,  de  pas  précipités  dans  la  rue,  de  tambour  éloigné  et  de  volées  de  cloches. 
Des  reflets  rouges  dansaient  au  plafond.  Un  instant,  il  resta  immobile,  surpris,  se 
demandant  si  le  jour  était  venu  ou  si  le  monde  était  fou.  Puis  il  sauta  à  bas  du 
lit  et  courut  à  la  fenêtre. 

Sa  chambre  était  mansardée  et  comme  il  se  penchait,  il  y  eut  une  douzaine 
d'échos  au  bruit  de  sa  fenêtre  ouverte,  et  des  têtes  parurent  en  toute  sorte  de 
désarroi  nocturne.  On  criait  des  questions. 

—  Ils  viennent  !  hurlait  un  policeman,  en  secouant  le  marteau  d'une  porte. 
Les  Marsiens  vont  venir  !  et  il  se  précipitait  à  la  porte  voisine. 

Un  bruit  de  tambours  et  de  trompettes  arriva  des  casernes  d'Albany  Street  et 
toutes  les  cloches  d'église  à  portée  d'oreille  travaillaient  ferme  à  tuer  le  sommeil 
avec  leur  tocsin  véhément  et  désordonné.  Il  y  eut  des  bruits  de  portes  qu'on  ouvre 


m 


et  Tune  après  l'autre  les  fenêtres  des 
maisons  d'en  face  passèrent  de  l'obscu- 
rité à  une  lumière  jaunâtre. 

Du  bout  de  la  rue  arriva  au  galop" 
une  voiture  fermée,  dont  le  bruit,  qui 
éclata  soudain  au  coin,  s'éleva  jusqu'au 
fracas  sous  la  fenêtre  et  mourut  lente- 
ment dans  la  distance.  Presque  immé- 
diatement, suivirent  quelques  cabs, 
avant-coureurs  d'une  longue  procession 
de  rapides  véhicules,  allant  pour  la 
plupart  à  la  gare  de  Chalk  Farm,  d'où 
les  trains  spéciaux  de  la  Compagnie  du 
Nord-Ouest  devaient  partir,  pour  éviter 
de  descendre  la  pente  jusqu'à  Euston. 

Pendant  longtemps  mon  frère  resta  à  la 
fenêtre  à  considérer  avec  ébahissement  les  policemen  heurtant  successivement  _  — ^  . 
à  toutes  les  portes,  et  annonçant  leur  incompréhensible  nouvelle.  Puis  derrière  lui, 
la  porte  s'ouvrit  et  le  voisin  qui  habitait  sur  le  même  palier  entra,  vêtu  seulement  de 
sa  chemise  et  de  son  pantalon,  en  pantoufles  et  les  bretelles  pendantes,  les  cheveux 
ébouriffés  par  l'oreiller. 

—  Que  diable  arrive-t-il  ?  Un  incendie  ?  demanda-t-il.  Quel  satané  vacarme  ! 
Ils  avancèrent  tous  deux  la  tête  hors  de  la  fenêtre,  s'ef forçant   d'entendre  ce 

que  les  policemen  criaient.  Des  gens  arrivaient  des  rues  transversales  et  causaient 
par  groupes  animés,  à  chaque  coin. 

—  Mais  pourquoi  diable  tout  cela  ?  demandait  le  voisin. 

Mon  frère  lui  répondit  vaguement  et  se  mit  à  s'habiller,  courant  à  la  fenêtre, 
avec  chaque  pièce  de  son  costume,  afin  de  ne  rien  manquer  du  remue-ménage 
croissant  des  rues.  Et  bientôt  des  gens  vendant  des  journaux  extraordinairement 
matineux  descendirent  la  rue  en  braillant. 

—  Londres  en  danger  de  suffocation  !  Les  lignes  de  Kingston  et  de  Richmond 
forcées  !  Terribles  massacres  dans  la  vallée  de  la  Tamise. 

Tout  autour  de  lui  —  aux  étages  inférieurs  de  maisons  voisines,  derrière 
dans  les  terrasses  du  parc,  dans  les  cent  autres  rues  de  cette  partie  de  Maryle- 
bone,  dans  le  district  de  Westbourne  Park  et  dans  St-Pancras,  à  l'ouest  et  au  nord, 
dans  Kilburn,  St  John's  Wood  et  Hampstead,  à  l'est  dans  Shoreditch,  Highbury, 
Haggerston  et  Hoxton,  en  un  mot  dans  toute  l'étendue  de  Londres,  depuis  Ealing 
jusqu'à  East  Ham  —  des  gens  se  frottaient  les  yeux,  ouvraient  leurs  fenêtres  pour 
savoir  ce  qui  arrivait,  s'interrogaient  au  hasard  et  s'habillaient  en  hâte,  quand  eut 
passé,  à  travers  les  rues,  le  premier  souffle  de  la  tempête  de  peur  qui  venait. 

Ce  fut  l'aube  de  la  grande  panique.  Londres,  qui  s'était  couché   le  dimanche 


m 


soir,  stupîde  et  inerte,  se  réveillait,  aux  petites  heures  du  lundi  matin,  avec  le  frisson 
du  danger  proche. 

Incapable  d^apprendre  de  sa  fenêtre  ce  qui  était  arrivé,  mon  frère  descendit  dans 
la  rue,  au  moment  où  le  ciel,  entre  les  parapets  des  maisons,  recevait  les  premières 
touches  roses  de  Faurore,  Les  gens  qui  fuyaient  à  pied  ou  en  voiture,  devenaient 
à  chaque  mstant  de  plus  en  plus  nombreux.  .-^--^ 


—  La  Fumée  Noire  !  criaient  incessamment  ces  gens  ;  \  lar^Fumée  Noire  ! 


La  contagion  d'une  terreur  aussi  unanime  était  inévitable.  Comme  mon  frère 
demeurait  hésitant  sur  le  seuil  de  la  porte,  il  aperçut  un  autre  crieur  de  journaux 
qui  venait  de  son  côté  et  il  acheta  un  numéro  immédiatement.  L'homme  continua 
sa  route  avec  le  reste,  vendant,  en  courant,  ses  journaux  un  sehlling  pièce  —  grotesque 
mélange  de  profit  et  de  panique. 

Dans  ce  journal,  mon  frère  lut  la  dépêche  du  général  commandant  en  chef, 
annonçant  la  catastrophe  :  **  Les  Marsiens  se  sont  mis  à  décharger,  au  moyen 
de  fusées,  d'énormes  nuages  de  vapeur  noire  et  empoisonnée.  Ils  ont  asphyxié  nos 
batteries,  détruit  Richmond,  Kingston  et  Wimbledon,  et  s'avancent  lentement  vers 
Londres,  dévastant  tout  sur  leur  passage.  Il  est  impossible  de  les  arrêter.  Il  n'y  a 
d'autre  salut  devant  la  Fumée  Noire  qu'une  fuite  immédiate.  „ 

C'était  tout,  mais  c'était  assez.   L'entière   population  d'une  grande  cité  de  six 


Ï02 


millions  d'habitants  se  mettait  en  mouvement,  s^échappait,  s'enfuyait  :  bientôt  elle 
s'écoulerait  en  masse  vers  le  Nord.  ^ 

—  La  Fumée  Noire  !  criaient  d'innombrables  voix.  Le  Feu  ! 

Les  cloches  de  l'église  voisine  faisaient  un  discordant  vacarme  ;  un  chariot  mal 
conduit  alla  verser,  au  milieu  des  cris  et  des  jurons,  contre  l'auge  de  pierre  du 
bout  de  la  rue.  Des  lumières,  d'un  jaune  livide,  allaient  et  venaient  dans  les  maisons, 
et  quelques  cabs  passaient  avec  leurs  lanternes  non  éteintes.  Au-dessus  de  tout  cela, 
l'aube  devenait  plus  brillante,  claire,  tranquille  et  calme. 

II  entendit  des  pas  courant  de  ci  de  là,  dans  les  chambres,  en  haut  et  en  bas, 
derrière  lui.  La  propriétaire  vint  à  la  porte  négligemment  enveloppée  d'une  robe  de 
chambre  et  d'un  châle.  Son  mari  suivait,  en  grommelant. 

Quand  mon  frère  commença  à  comprendre  l'importance  de  toutes  ces  choses, 
il  remonta  précipitamment  à  sa  chambre,  prit  tout  son  argent  disponible  —  environ 
dix  livres  en  tout  —  et  redescendit  dans  la  rue. 


LES  EVENEMENTS  DANS  LE  SURREY 

Pendant  que  le  vicaire,  Tair  égaré,  tenait  ses  discours  incohérents,  à  Fombre 
de  la  haie  dans  les  prairies  basses  de  Halliford,  pendant  que  mon  frère  regardait 
les  fugitifs  arriver  sans  cesse  par  Westminster  Bridge,  les  Marsiens  avaient  repris 
l'offensive.  Autant  qu'on  peut  en  être  certain,  d'après  les  récits  contradictoires  qu'on 
a  avancés,  la  plupart,  affairés  par  de  nouveaux  préparatifs,  restèrent  auprès  des 
carrières  de  Horsell,  ce  soir-là,  jusqu'à  neuf  heures,  pressant  quelque  travail  et  produisant 
d'immenses  nuages  de  fumée  noire. 

Mais  assurément  trois  d'entre  eux  sortirent  vers  huit  heures;  ils  s'avancèrent 
avec  lenteur  et  précaution,  traversant  Byfleet  et  Pyrford,  jusqu'à  Ripley  et  Weybridge, 
et  se  trouvèrent  ainsi  contre  le  couchant  en  vue  des  batteries  en  alerte.  Ils  n'avançaient 
pas  ensemble,  mais  séparés  l'un  de  l'autre  par  une  distance  d'environ  un  mille  et 
demi.  Ils  communiquaient  entre  eux  aux  moyen  de  hurlements  semblables  à  la 
sirène  des  navires,  montant  et  descendant  une  sorte  de  gamme. 

C'étaient  ces  hurlements,  et  la  canonnade  de  Ripley  et  de  St  George's  Hill, 
que  nous  avions  entendus  à  Upper  Halliford.  Les  canonniers  de  Ripley,  artilleurs 
volontaires  et  fort  novices,  qu'on  n'aurait  jamais  dû  placer  dans  une  pareille  posi- 
tion, tirèrent  une  volée  désordonnée,  prématurée  et  inefficace,  et  se  débandèrent,  à 


Ï04 


p  ied  et  à  cheval,  à  travers  le  village  désert  ;  le  Marsien  enjamba  tranquillement 
leurs  canons,  sans  se  servir  de  son  Rayon  Ardent,  choisit  délicatement  ses  pas 
parmi  eux,  les  dépassa  et  arriva  inopinément  sur  les  batteries  de  Painshill  Park, 
qu^il  détruisit. 

Cependant,  les  troupes  de  St  George's  Hill  étaient  mieux  conduites  ou  avaient 
plus  de  courage.  Dissimulées  derrière  un  bois  de  sapins,  il  semble  que  le  Marsien 
ne  se  soit  pas  attendu  à  les  trouver  là.  Ils  pointèrent  leurs  canons  aussi  délibé- 
rément que  s'ils  avaient  été  à  la  manœuvre  et  firent  feu  à  une  portée  d'environ 


Les  obus  éclatèrent  tout  autour  du  Marsien,  et  on  le  vit  faire  quelques  pas 
encore,  chanceler  et  s'écrouler  ;  tous  poussèrent  un  cri,  et  avec  une  hâte  frénétique 
rechargèrent  les  pièces.  Le  Marsien  renversé  fit  entendre  un  ululement  prolongé  ; 
immédiatement,  un  second  géant  étincelant  lui  répondit  et  apparut  au-dessus  des  arbres 
vers  le  sud.  lî  est  possible  qu'une  des  jambes  du  tripode  ait  été  brisée  par  les  obus. 
La  seconde  volée  passa  au-dessus  du  Marsien  renversé  et,  simultanément,  ses  deux 
compagnons  braquèrent  leur  Rayon  Ardent  sur  la  batterie.  Les  caissons  sautèrent, 
les  sapins  tout  autour  des  pièces  prirent  feu  et  un  ou  deux  artilleurs  seulement, 
protégés  dans  leur  fuite  par  la  crête  de  la  colline,  s'échappèrent. 

Après  cela,  les  trois  géants  durent  s'arrêter  et  tenir  conseil  ;  les  éclaireurs  qui 
les  épiaient  rapportent  qu'ils  restèrent  absolument  stationnaires  pendant  la  demi-heure 
suivante.  Le  Marsien  qui  était  à  terre  se  glissa  péniblement  hors  de  son  espèce  de 
capuchon,  petit  être  brun  rappelant  étrangement,  dans  la  distance,  quelque  tache  de 
rouille  et  se  mit  apparemment  à  réparer  sa  machine.  Vers  neuf  heures,  il  eut 
terminé,  car  son  capuchon  reparut  par-dessus  les  arbres. 

Quelques  minutes  après  neuf  heures,  ces  trois  premiers  éclaireurs  furent  rejoints 
par  quatre  autres  Marsiens,   qui  portaient   un   gros  tube  noir.   Chacun  des  trois 


J05 


autres  fut  muni  d'un  tube  similaire,  et  les  sept  géants  se  disposèrent  à  égales 
distances  en  une  ligne  courbe  entre  St  George's  Hill,  Weybridge,  et  le  village  de 
Send,  au  sud-ouest  de  Ripley. 

Aussitôt  qu'ils  se  furent  mis  en  mouvement,  une  douzaine  de  fusées  montèrent 
des  collines  pour  avertir  les  batteries  de  Ditton  et  de  Esher.  En  même  temps, 
quatre  des  engins  de  combat,  armés  de  leurs  tubes,  traversèrent  la  rivière,  et  deux 
d'entre  eux,  se  détachant  en  noir  contre  le  ciel  occidental,  nous  apparurent,  tandis 
que  le  vicaire  et  moi,  las  et  endoloris,  nous  nous  hâtions  sur  la  route  qui  monte 
vers  le  Nord,  au  sortir  d'Halliford.  Ils  avançaient  nous  sembla-t-il,  sur  un  nuage, 
car  une  brume  laiteuse  couvrait  les  champs  et  s'élevait  jusqu'au  tiers  de  leur 
hauteur. 

A  cette  vue,  le  vicaire  poussa  un  faible  cri  rauque  et  se  mit  à  courir;  mais 
je  savais  qu'il  était  inutile  de  se  sauver  devant  un  Marsien,  et,  me  jetant  de  côté, 
je  me  glissai  entre  des  buissons  de  ronces  et  d'orties,  au  fond  du  grand  fossé 
qui  bordait  la  route.  S'étant  retourné,  le  vicaire  m'aperçut  et  vint  me  rejoindre. 

Les  deux  Marsiens  s'arrêtèrent,  le  plus  proche  de  nous  debout,  en  face  de 
Sunbury;  le  plus  éloigné  n'étant  qu'une  tache  grise  indistincte  du  côté  de  l'étoile 
du  soir,  vers  Staines. 

Les  hurlements  que  poussaient  de  temps  à  autre  les  Marsiens  avaient  cessé. 
Dans  le  plus  grand  silence,  ils  prirent  position  en  une  vaste  courbe  sur  une  ligne 
de  douze  milles  d'étendue.  Jamais,  depuis  l'invention  de  la  poudre,  un  commence- 
ment de  bataille  n'avait  été  aussi  paisible.  Pour  nous,  aussi  bien  que  pour  quel- 
qu'un qui,  de  Ripley,  aurait  pu  examiner  les  choses,  les  Marsiens  faisaient  l'effet 
d'être  les  maîtres  uniques  de  la  nuit  ténébreuse,  à  peine  éclairée  qu'elle  était  par 
un  mince  croissant  de  lune,  par  les  étoiles,  les  lueurs  attardées  du  couchant,  et 
les  reflets  rougeâtres  des  incendies  de  St  George's  Hîll  et  des  bois  en  flammes 
de  Painshill. 

Mais,  faisant  partout  face  à  cette  ligne  d'attaque,  à  Staines,  à  Hounslow,  à 
Ditton,  à  Esher,  à  Ockham,  derrière  les  collines  et  les  bois  au  sud  du  fleuve, 
au  nord  dans  les  grasses  prairies  basses,  partout  où  un  village  ou  un  bouquet 
d'arbres  offrait  un  suffisant  abri,  des  canons  attendaient.  Les  fusées-signaux  écla- 
tèrent, laissèrent  pleuvoir  leurs  étincelles  à  travers  la  nuit  et  s'évanouirent,  surex- 
citant d'une  impatience  inquiète  tous  ceux  qui  servaient  ces  batteries.  Dès  que  les 
Marsiens  se  seraient  avancés  jusqu'à  portée  des  bouches  à  feu,  immédiatement,  ces 
formes  noires  d'hommes  immobiles  seraient  secouées  par  l'ardeur  du  combat,  ces 
canons,  aux  reflets  sombres  dans  la  nuit  tombante,  cracheraient  un  furieux  tonnerre. 

Sans  doute,  la  pensée  qui  préoccupait  la  plupart  de  ces  cerveaux  vigilants,  de 
même  qu'elle  était  ma  seule  perplexité,  était  cette  énigmatique  question  de  savoir 
ce  que  les  Marsiens  comprenaient  de  nous.  Se  rendaient-ils  compte  que  nos  millions 
d'individus  étaient  organisés,  disciplinés,  unis  pour  la  même  œuvre  ?  Ou  bien, 
interprétaient-ils    ces    jaillissements   de   flamme,  les   vols   soudains    de   nos  obus, 


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rinvestissement  régulier  de  leur  campement,  comme  nous  pourrions  interpréter,  dans  une 
ruche  d^abeilles  dérangée,  un  furieux  et  unanime  assaut  ?  (A  ce  moment  personne 
ne  savait  quel  genre  de  nourriture  il  leur  fallait.)  Cent  questions  de  ce  genre  se 
pressaient  en  mon  esprit,  tandis  que  je  contemplais  ce  plan  de  bataille.  Au  fond 
de  moi-même,  favais  la  sensation  rassurante  de  tout  ce  qu^il  y  avait  de  forces 
inconnues  et  cachées  derrière  nous,  vers  Londres.  Avait-on  préparé  des  fosses  et 
des  trappes?  Les  poudrières  de  Hounslow  allaient-elles  servir  de  piège?  Les  Londo- 
niens auraient-ils  le  courage  de  faire  de  leur  immense  province  d'édifices  un  vaste 
Moscou  en  flammes  ? 

Puis,  après  une  interminable  attente,  nous  sembla-t-il,  pendant  laquelle  nous 
restâmes  blottis  dans  la  haie,  un  son  nous  parvint,  comme  la  détonation  éloignée 
d'un  canon.  Un  autre  se  fit  entendre  plus  proche,  puis  un  autre  encore.  Alors,  le 
Marsien  qui  se  trouvait  le  plus  près  de  nous  éleva  son  tube  et  le  déchargea,  à 
la  manière  d'un  canon,  avec  un  bruit  sourd  qui  fit  trembler  le  sol.  Le  Marsien  qui 
était  près  de  Staines  lui  répondit.  Il  n'y  eut  ni  flammes  ni  fumée,  rien  que  cette 
lourde  détonation. 

Ces  décharges  successives  me  firent  une  telle  impression  qu'oubliant  presque 
ma  sécurité  personnelle  et  mes  mains  bouillies,  je  me  hissai  par-dessus  la  haie  pour 
voir  ce  qui  se  passait  du  côté  de  Sunbury.  Au  même  moment,  une  seconde  déto- 
nation suivit  et  un  énorme  projectile  passa  en  tourbillonnant  au-dessus  de  ma  tête, 
allant  vers  Hounslow.  Je  m'attendais  à  voir  au  moins  des  flammes,  de  la  fumée, 
quelque  évidence  de  l'effet  de  sa  chute.  Mais  je  ne  vis  autre  chose  que  le  ciel 
bleu  et  profond,  avec  une  étoile  solitaire,  et  le  brouillard  blanc  s'étendant  large  et 
bas  à  mes  pieds.  Il  n'y  avait  eu  aucun  fracas,  aucune  explosion  en  réponse.  Le 
silence  était  revenu.  Les  minutes  se  prolongèrent. 

—  Qu'arrive-t-il  ?  demanda  le  vicaire  qui  se  dressa  debout  à  côté  de  moi. 

—  Dieu  le  sait  !  répondis-je. 

Une  chauve-souris  passa  en  voltigeant  et  disparut.  Un  lointain  tumulte  de  cris 
monta  et  cessa.  Je  me  tournai  à  nouveau  du  côté  du  Marsien  et  je  le  vis  qui  se 
dirigeait  à  droite,  au  long  de  la  rivière,  de  son  allure  rotative  si  rapide. 

A  chaque  instant,  je  m'attendais  à  entendre  s'ouvrir  contre  lui  le  feu  de  quelque 
batterie  cachée  ;  mais  rien  ne  troubla  le  calme  du  soir.  La  silhouette  du  Marsien 
diminuait  dans  l'éloignement,  et  bientôt  la  brume  et  la  nuit  l'eurent  englouti.  D'une 
même  impulsion,  nous  grimpâmes  un  peu  plus  haut.  Vers  Sunbury  se  trouvait  une 
forme  sombre,  comme  si  une  colline  conique  s'était  soudain  dressée,  cachant  à  nos 
regards  la  contrée  d'au  delà  ;  puis,  plus  loin,  sur  l'autre  rive  au-dessus  de  Walton, 
nous  aperçûmes  un  autre  de  ces  sommets.  Pendant  que  nous  les  examinions,  ces 
formes  coniques  s'abaissèrent  et  s'élargirent. 

Mû  par  une  pensée  soudaine,  je  portai  mes  regards  vers  le  nord,  où  je  vis 
que  trois  de  ces  nuages  noirs  s'élevaient. 

Une  tranquillité  soudaine  se  fit.  Loin  vers  le  sud-est,  faisant  mieux  ressortir  le 


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calme  silence,  nous  entendions  les  Marsiens  s'entr'  appeler  avec  de  longs  ulule- 
ments;  puis  Fair  fut  ébranlé  de  nouveau  par  les  explosions  éloignées  de  leurs 
tubes.   Mais  ^artillerie  terrestre  ne  leur  répliquait  pas. 

Il  nous  était  impossible,  alors,  de  comprendre  ces  choses,  mais  je  devais,  plus 
tard,  apprendre  la  signification  de  ces  sinistres  kopjes  qui  s'amoncelaient  dans  le 
crépuscule.  Chacun  des  Marsiens,  placé  ainsi  que  je  l'ai  indiqué  et  obéissant  à 
quelque  signal  inconnu,  avait  déchargé,  au  moyen  du  tube  en  forme  de  canon  qu'il 
portait,  une  sorte  d'immense  obus  sur  tout  taillis,  coteau  ou  groupe  de  maisons, 
sur  tout  autre  possible  abri  à  canons,  qui  se  trouvait  en  face  de  lui.  Quelques- 
uns  ne  tirèrent  qu'un  seul  de  ces  projectiles,  d'autres,  deux,  comme  dans  le  cas  de 
celui  que  nous  avions  vu  ;  celui  de  Ripley  n'en  déchargea,  prétendit-on,  pas  moins 
de  cinq,  coup  sur  coup.  Ces  projectiles  se  brisaient  en  touchant  le  sol  —  sans 
faire  explosion  —  et  immédiatement  dégageaient  un  énorme  volume  d'une  vapeur 
lourde  et  noire,  se  déroulant  et  se  répandant  vers  le  ciel,  en  un  immense  nuage 
sombre,  une  colline  gazeuse  qui  s'écroulait  et  s'étendait  d'elle-même  sur  la  contrée 
environnante.  Le  contact  de  cette  vapeur  et  l'inspiration  de  ses  âcres  nuages  étaient 
la  mort  pour  tout  ce  qui  respire. 

Cette  vapeur  était  très  lourde,  plus  lourde  que  la  fumée  la  plus  dense,  si  bien 
qu'après  le  premier  dégagement  tumultueux,  elle  se  répandait  dans  les  couches  d'air 
inférieures  et  retombait  sur  le  sol  d'une  façon  plutôt  liquide  que  gazeuse,  abandonnant  les 
collines,  pénétrant  dans  les  vallées,  les  fossés,  au  long  des  cours  d'eau,  ainsi  que  fait, 
dit-on,  le  gaz  acide  carbonique  s'échappant  des  fissures  des  roches  volcaniques.  Partout 
où  elle  venait  en  contact  avec  l'eau,  quelque  action  chimique  se  produisait;  la  surface  se 
couvrait  instantanément  d'une  sorte  de  lie  poudreuse  qui  s'enfonçait  lentement,  laissant  se 
former  d'autres  couches.  Cette  espèce  d'écume  était  absolument  insoluble,  et  il  est  étrange 
que,  le  gaz  produisant  un  effet  aussi  immédiat,  on  ait  pu  boire  sans  danger  l'eau  dont  on 
l'avait  extraite.  La  vapeur  ne  se  diffusait  pas  comme  le  font  ordinairement  les  gaz.  Elle 
flottait  par  nuages  compacts,  descendant  paresseusement  les  pentes  et  récalcitrante  au 
vent  ;  elle  se  combinait  très  lentement  avec  la  brume  et  l'humidité  de  l'air,  et  tombait  sur 
le  sol  en  forme  de  poussière.  Sauf  en  ce  qui  concerne  un  élément  inconnu,  donnant  un 
groupe  de  quatre  lignes  dans  le  bleu  du  spectre,  on  ignore  encore  entièrement  la 

nature  de  cette  substance. 

Lorsque  le  tumultueux  soulèvement  de  sa  dispersion 
était  terminé,  la  fumée  noire  se  tassait  tout  contre  le  sol, 
avant  même  sa  précipitation  en  poussière,  si  bien  qu'à 
cinquante  pieds  en  l'air,  sur  les  toits,  aux  étages  supé- 
rieurs  des   hautes  maisons  et  sur  les 
grands  arbres,  il  y  avait  quelque  chance 
d'échapper  à  l'empoisonnement,  comme 
les  faits  le  prouvèrent  ce  soir-là  à  Street 
Cobham  et  à  Ditton. 


L'homme  qui  échappa  à  la  suffocation  dans  le  premier  de  ces  villages  fit  un 
étonnant  récit  de  Tétrangeté  de  ces  volutes  et  de  ces  replis  ;  il  raconta  comment, 
du  haut  du  clocher  de  Téglise,  il  vit  les  maisons  du  village  ressurgir  peu  à  peu, 
hors  de  ce  néant  noirâtre,  ainsi  que  des  fantômes,  II  resta  là  pendant  un  jour  et 
demi,  épuisé,  mourant  de  faim  et  de  soif,  écorché  par  le  soleil,  voyant  à  ses  pieds 
la  terre  sous  le  ciel  bleu,  et  contre  le  fond  des  collines  lointaines,  une  étendue 
recouverte  comme  d'un  velours  noir,  avec  des  toits  rouges,  des  arbres  verts,  puis. 


Ceci  se  passait  à  Street  Cobham,  où  la  fumée  noire  resta  jusqu'à  ce  qu'elle  se 
fût  absorbée  d'elle-même  dans  le  sol.  Ordinairement,  dès  qu'elle  avait  rempli  son 
objet,  les  Marsiens   en   débarrassaient  l'atmosphère  au  moyen   de  jets   de  vapeur. 

C'est  ce  qu'ils  firent  avec  les  couches  qui  s'étaient  déroulées  auprès  de  nous, 
comme  nous  pûmes  le  voir  à  la  lueur  des  étoiles,  derrière  les  fenêtres  d'une 
maison  déserte  d'Upper  Halliford,  où  nous  étions  retournés.  De  là,  aussi,  nous  aper- 
cevions les  feux  électriques  des  collines  de  Richmond  et  de  Kingston,  fouillant  la  nuit 
en  tout  sens  ;  puis  vers  onze  heures  les  vitres  résonnèrent  et  nous  entendîmes  les 
détonations  des  grosses  pièces  de  siège  qu'on  avait  mises  en  batterie  sur  ces  hauteurs. 
La  canonnade  continua  par  intervalles  réguliers,  pendant  l'espace  d'un  quart  d'heure, 
envoyant  au  hasard  des  projectiles  contre  les  Marsiens  invincibles,  à  Hampton  et 
à  Ditton;  puis  les  rayons  pâles  des  feux  électriques  s'évanouirent  et  furent  remplacés 
par  de  vifs  reflets  rouges. 

Alors  le  quatrième  cylindre  —  météore  d'un  vert  brillant  —  tomba  dans  Bushey 
Park,   ainsi    que    je    l'appris    plus    tard.    Avant   que   l'artillerie    des    collines  de 


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Richtnond  et  de  Kingston  n^ait  ouvert  le  feu,  une  violente  canonnade  se  fit  entendre 
au  lointain,  vers  le  sud-ouest,  due,  je  pense,  à  des  batteries  qui  tiraient  à  Taventure, 
avant  que  la  fumée  noire  ne  submergeât  les  canonniers. 

Ainsi,  de  la  même  façon  méthodique  que  les  hommes  emploient  pour  enfumer 
un  nid  de  guêpes,  les  Marsiens  recouvraient  toute  la  contrée,  vers  Londres,  de  cette 
étrange  vapeur  suffocante.  La  courbe  de  leur  ligne  s'étendait  lentement  et  elle  attei- 
gnit bientôt,  d'un  côté,  Hanwell  et  de  Fautre  Cocmbe  et  Malden.  Toute  la  nuit, 
leurs  tubes  destructeurs  furent  à  Fœuvre.  Pas  une  seule  fois,  après  que  le  Marsien 
de  St  George's  Hill  eut  été  abattu,  ils  ne  s'approchèrent  à  portée  de  l'artillerie. 
Partout  où  ils  supposaient  que  pouvaient  être  dissimulés  des  canons,  ils  envoyaient 
un  projectile  contenant  leur  vapeur  noire,  et  quand  les  batteries  étaient  en  vue,  ils 
pointaient  simplement  le  Rayon  Ardent. 

Vers  minuit,  les  arbres  en  flammes  sur  les  pentes  de  Richmond  Park,  et  les 
incendies  de  Kingston  Hill  éclairèrent  un  réseau  de  fumée  noire  qui  cachait  toute 
la  vallée  de  la  Tamise  et  s'étendait  aussi  loin  que  l'œil  pouvait  voir.  A  travers 
cette  confusion,  s'avançaient  deux  Marsiens  qui  dirigaient  en  tous  sens  leurs 
bruyants  jets  de  vapeur. 

Les  Marsiens,  cette  nuit-là,  semblaient  ménager  le  Rayon  Ardent,  soit  qu'ils 
n'eussent  qu'une  provision  limitée  de  matière  nécessaire  à  sa  production,  soit  qu'ils 
aient  voulu  ne  pas  détruire  entièrement  le  pays,  mais  seulement  terrifier  et  anéantir 
l'opposition  qu'ils  avaient  soulevée.  Ils  obtinrent  assurément  ce  dernier  résultat.  La  nuit 
du  dimanche  fut  la  fin  de  toute  résistance  organisée  contre  leurs  mouvements.  Après 
cela,  aucune  troupe  d'hommes  n'osa  les  affronter,  si  désespérée  eût  été  l'entreprise. 
Même  les  équipages  des  torpilleurs  et  des  cuirassés,  qui  avaient  remonté  la  Tamise 
avec  leurs  canons  à  tir  rapide,  refusèrent  de  s'arrêter,  se  mutinèrent  et  regagnèrent 
la  mer.  La  seule  opération  offensive  que  les  hommes  aient  tentée  cette  nuit-là  fut 
la  préparation  de  mines  et  de  fosses,  avec  une  énergie  frénétique  et  spasmodiquc. 

Peut-on  s'imaginer  le  sort  de  ces  batteries  d'Esher  épiant  anxieusement  le  crépus- 
cule ?  Aucun  des  hommes  qui  les  servaient  ne  survécut.  On  se  représente  les 
dispositions  réglementaires,  les  officiers  alertes  et  attentifs,  les  pièces  prêtes,  les 
munitions  empilées  à  portée,  les  avant-trains  attelés,  les  groupes  de  spectateurs 
civils  observant  la  manœuvre  d'aussi  près  qu'il  leur  était  permis,  tout  cela,  dans 
la  grande  tranquillité  du  soir;  plus  loin,  les  ambulances,  avec  les  blessés  et  les 
brûlés  de  Weybridge;  enfin  la  sourde  détonation  du  tube  des  Marsiens,  et  le  bizarre 
projectile  tourbillonnant  par-dessus  les  arbres  et  les  maisons,  et  s'écrasant  au  milieu 
des  champs  environnants. 

On  peut  se  représenter  aussi,  le  soudain  redoublement  d'attention,  les  volutes 
et  les  replis  épais  de  ces  ténèbres  qui  s'avançaient  contre  le  sol,  s'élevaient  vers 
le  ciel  et  faisaient  du  crépuscule  une  obscurité  palpable  ;  cet  étrange  et  horrible 
antagoniste  enveloppant  ses  victimes  ;  les  hommes  et  les  chevaux  à  peine  distincts, 
courant  et  fuyant,  criant  et  hennissant,  tombant  à  terre  ;  les  hurlements  de  terreur  ; 

no 


Alors,  le  Marsien  qui  se  trouvait  le  plus  près 
de  nous  éleva  son  tube  et  le  déchargea,  à  la 
manière  d^un  canon,  avec  un  bruit  sourd  qui 
fit  trembler  le  sol.  Le  Marsien  qui  était  près  de 
Staines  lui  répondit.  Il  n^  sut  ni  flammes  ni 
fumée,  rien  que  cette  lourde  détonation. 


(  CHAPITRE  XV  ) 


les  canons  soudain  abandonnés;  les  hommes  suffoquant  et  se  tordant  sur  le  sol, 
et  la  rapide  dégringolade  du  cône  opaque  de  fumée»  Puis,  Fobscurîté  sombre  et 
impénétrable  —  rien  qu'une  masse  silencieuse  de  vapeur  compacte  cachant  ses  morts. 

Un  peu  avant  Faube,  la  vapeur  noire  se  répandit  dans  les  rues  de  Richmond, 
et,  en  un  dernier  effort,  le  gouvernement,  affolé  et  désorganisé,  prévenait  la  popu- 
lation de  Londres  de  la  nécessité  de  fuir. 


Ainsi  s'explique  l'affolement  qui,  comme  une  vague  mugissante,  passa  sur  la 
plus  grande  cité  du  monde,  à  Taube  du  lundi  matin  —  les  flots  de  gens  fuyant, 
grossissant  peu  à  peu  comme  un  torrent  et  venant  se  heurter,  en  un  tumulte  bouil- 
lonnant, autour  des  grandes  gares,  s'encaissant  sur  les  bords  de  la  Tamise,  en  une 
lutte  épouvantable  pour  trouver  place  sur  les  bateaux,  et  s'échappant  par  toutes  les 
voies,  vers  le  Nord  et  vers  l'Est.  A  dix  heures,  la  police  était  en  désarroi,  et  aux 
environs  de  midi,  les  administrations  des  chemins  de  fer,  complètement  boulever- 
sées, perdirent  tout  pouvoir  et  toute  efficacité,  leur  organisation  compliquée  sombrant 
dans  le  soudain  écroulement  du  corps  social. 

Les  lignes  au  nord  de  la  Tamise,  et  le  réseau  du  Sud-Est,  à  Cannon-Street, 
avaient  été  prévenus  dès  minuit  et  les  trains  s'emplissaient,  où  la  foule,  à  deux 
heures,  luttait  sauvagement,  pour  trouver  place  debout  dans  les  wagons.  Vers  trois 
heures,  à  la  gare  de  Bishopsgate,  des  gens  furent  renversés,  piétinés  et  écrasés  ;  à 
plus  de  deux  cents  mètres  des  stations  de  Liverpool  Street,  des  coups  de  revolvers 
furent  tirés,  des  gens  furent  poignardés  et  les  policemen  qui  avaient  été  envoyés 
pour  maintenir  l'ordre,  épuisés  et  exaspérés,  cassèrent  la  tête  de  ceux  qu'ils  devaient 
protéger. 

A  mesure  que  la  journée  s'avançait,  que  les  mécaniciens  et  les  chauffeurs  refu- 
saient de  revenir  à  Londres,  la  poussée  de  la  foule  entraîna  les  gens,  en  une  multi- 
tude sans  cesse  croissante,  loin  des  gares,  au  long  des  grandes  routes  qui  mènent. 

Hé 


au  nord.  Vers  midi,  on  avait  aperçu  un  Marsîen  à  Barnes,  et  un  nuage  de  vapeur 
noire  qui  s'affaissait  lentement,  suivait  le  cours  de  la  Tamise  et  envahissait  les 
prairies  de  Lambeth,  coupant  toute  retraite  par  les  ponts,  dans  sa  marche  lente. 
Un  autre  nuage  passa  sur  Ealing  et  un  petit  groupe  de  fuyards  se  trouva  cerné 
sur  Castle-Hill,  hors  d'atteinte  de  la  vapeur  suffocante,  mais  incapable  de  s'échapper. 

Après  une  lutte  inutile  pour  trouver  place,  à  Chalk  Farm,  dans  un  train  du 
Nord-Ouest  —  les  locomotives,  ayant  leurs  provisions  de  charbon  à  la  gare  des 
marchandises,  labouraient  la  foule  hurlante  et  une  douzaine  d'hommes  robustes 
avaient  toutes  les  peines  du  monde  à  empêcher  la  foule  d'écraser  le  mécanicien 
contre  son  fourneau  —  mon  frère  déboucha  dans  Chalk  Farm  Road,  s'avança  à 
travers  une  multitude  précipitée  de  véhicules,  et  eut  le  bonheur  de  se  trouver  au 
premier  rang  lors  du  pillage  d'un  magasin  de  cycles.  Le  pneu  de  devant  de  la 
machine  dont  il  s'empara  fut  percé  en  passant  à  travers  la  glace  brisée  ;  néanmoins 
il  put  s'enfuir,  sans  autre  dommage  qu'une  coupure  au  poignet.  La  montée  de 
Haverstock  Hill  était  impraticable  à  cause  de  plusieurs  chevaux  et  véhicules  renversés, 
et  mon  frère  s'engagea  dans  Belsize  Road. 

II  échappa  ainsi  à  la  débandade,  et,  contournant  la  route  d'Edgware,  il  attei- 
gnit cette  localité  vers  sept  heures,  fatigué  et  mourant  de  faim,  mais  avec  une  bonne 
avance  sur  la  foule.  Au  long  de  la  route,  des  gens  curieux  et  étonnés  sortaient 
sur  le  pas  de  leur  porte.  II  fut  dépassé  par  un  certain  nombre  de  cyclistes,  quelques 
cavaliers  et  deux  automobiles. 

A  environ  un  mille  d'Edgware,  la  jante  de  sa  roue  cassa  et  la  machine  fut 
hors  d'usage.  Il  l'abandonna  au  bord  de  la  route  et  gagna  le  village  à  pied.  Dans 
la  grand'rue,  il  y  avait  des  boutiques  à  demi  ouvertes  et  des  gens  s'assemblaient 
sur  les  trottoirs,  au  seuil  des  maisons  et  aux  fenêtres,  considérant,  avec  ébahisse- 
ment,  les  premières  bandes  de  cette  extraordinaire  procession  de  fugitifs.  Il  réussit 
à  se  procurer  quelque  nourriture  à  une  auberge. 

Pendant  quelque  temps,  il  demeura  dans  le  village,  ne  sachant  plus  quoi  faire  ; 
le  nombre  des  fuyards  augmentait  et  la  plupart  d'entre  eux  semblaient,  comme  lui, 
disposés  à  s'arrêter  là.  Nul  n'apportait  de  plus  récentes  nouvelles  des  Marsiens 
envahisseurs. 

La  route  se  trouvait  déjà  encombrée,  mais  pas  encore  complètement  obstruée. 
Le  plus  grand  nombre  des  fugitifs  étaient  à  cette  heure  des  cyclistes,  mais  bientôt 
passèrent  à  toute  vitesse  des  automobiles,  des  cabs  et  voitures  de  toute  sorte,  et  la 
poussière  flottait  en  nuages  lourds  sur  la  route  qui  mène  à  St  Albans. 

Ce  fut,  peut-être,  une  vague  idée  d'aller  à  Chelmsford,  où  il  avait  des  amis, 
qui  poussa  mon  frère  à  s'engager  dans  une  tranquille  petite  rue  se  dirigeant  vers 
l'est.  Il  arriva  bientôt  à  une  barrière  et,  la  franchissant,  il  suivit  un  sentier  qui 
inclinait  au  nord-est.  Il  passa  auprès  de  plusieurs  fermes  et  de  quelques  petits 
hameaux  dont  il  ignorait  les  noms.  De  ce  côté,  les  fugitifs  étaient  très  peu  nombreux 
et  c'est  dans  un   chemin  de  traverse,  aux  environs  de  High  Barnet,  qu'il  fit,  par 


U5 


hasard,  la  rencontre  des  deux  dames  dont  il  fut,  dès  ce  moment,  le  compagnon  de 
voyage.  II  se  trouva  juste  à  temps  pour  les  sauver. 

Des  cris  de  frayeur,  qu^il  entendît  tout  à  coup,  le  firent  se  hâter.  Au  détour 
de  la  route,  deux  hommes  cherchaient  à  les  arracher  de  la  petite  voiture  dans 
laquelle  elles  se  trouvaient,  tandis  qu^un  troisième  maintenait  avec  difficulté  le  poney 
effrayé.  L'une  des  dames,  de  petite  taille  et  habillée  de  blanc,  se  contentait  de 
pousser  des  cris  ;  Fautre,  brune  et  svelte,  cinglait,  avec  un  fouet  qu'elle  serrait 
dans  sa  main  libre,  Fhomme  qui  la  tenait  par  le  bras. 

Mon  frère  comprit  immédiatement  la  situation,  et,  répondant  à  leurs  cris,  s'élança 
sur  le  lieu  de  la  lutte.  L'un  des  hommes  lui  fit  face  ;  mon  frère  comprit  à  l'expres- 
sion de  son  antagoniste  qu'une  bataille  était  inévitable,  et,  boxeur  expert,  il  fondit 
immédiatement  sur  lui  et  l'envoya  rouler  contre  la  roue  de  la  voiture. 

Ce  n'était  pas  l'heure  de  penser  à  un  pugilat  chevaleresque,  et,  pour  le  faire 
tenir  tranquille,  il  lui  asséna  un  solide  coup  de  pied.  Au  même  moment,  il  saisit 
à  la  gorge  l'individu  qui  tenait  le  bras  de  la  jeune  dame.  Un  bruit  de  sabot  retentit, 
le  fouet  le  cingla  en  pleine  figure,  un  troisième  antagoniste  le  frappa  entre  les  yeux, 
et  ^l'homme  qu'il  tenait  s'arracha  de  son  étreinte  et  s'enfuit  rapi- 
'  dément  dans  la  direction  d'où  il  était  venu.  J.;J(^ 
demi  étourdi,  il  se  retrouva  en  face  de  l'homme  qui 


avait  tenu  la  tête  du  cheval,  et  il  aperçut  la  voiture  s'éloignant  dans  le  chemin,  secouée 
de  côté  et  d'autre,  tandis  que  les  deux  femmes  se  retournaient.  Son  adversaire,  un 
solide  gaillard,  fit  mine  de  le  frapper,  mais  il  l'arrêta  d'un  coup  de  poing  en  pleine 
figure.  Alors,  comprenant  qu'il  était  abandonné,  il  prit  sa  course  et  descendit  le 
chemin  à  la  poursuite  de  la  voiture,  tandis  que  son  adversaire  le  serrait  de  près 
et  le  fugitif  enhardi  maintenant,  accourait  aussi. 

Soudain,  il  trébucha  et  tomba  ;  l'autre  s'étala  de  tout  son  long  par-dessus  lui,- 


Ué 


et,  quand  mon  frère  se  fut  remis  debout,  il  se  retrouva  en  face  des  deux  assail- 
lants. II  aurait  eu  peu  de  chances  contre  eux  si  la  dame  svelte  ne  fût  courageu- 
sement revenue  à  son  aide.  Elle  avait  été,  pendant  tout  ce  temps,  en  possession 
d^un  revolver,  mais  il  se  trouvait  sous  le  siège  quand  elfe  et  sa  compagne  avaient 
été  attaquées.  Elle  fit  feu  à  six  mètres  de  distance,  manquant  de  peu  mon  frère. 
Le  moins  courageux  des  assaillants  prit  la  fuite,  et  son  compagnon  dut  le  suivre 
en  Finjuriant  pour  sa  lâcheté.  Tous  deux  s'arrêtèrent  au  bas  du  chemin,  à  Fendroit 
où  leur  acolyte  gisait  inanimé. 

—  Prenez  ceci,  dit  la  jeune  dame  en  tendant  son  revolver  à  mon  frère. 

—  Retournez  à  la  voiture,  répondit-il  en  essuyant  le  sang  de  sa  lèvre  fendue. 
Sans  un  mot  —  ils  étaient  tous  deux  haletants  —  ils  revinrent  à  Tendroit  où 

la  dame  en  blanc  tâchait  de  maintenir  le  poney. 

Les  voleurs,  évidemment,  en  avaient  eu  assez,  car  jetant  un  dernier  regard  vers 
eux,  ils  les  virent  s'éloigner. 

—  Je  vais  me  mettre  là,  si  vous  le  permettez,  dit  mon  frère,  et  il  s'installa  à 
la  place  libre,  sur  le  siège  de  devant. 

La  dame  l'examina  à  la  dérobée. 

—  Donnez-moi  les  guides,  dit-elle,  et  elle  caressa  du  fouet  les  flancs  du  poney. 
Au  même  moment,  un  coude  de  la  route  cachait  à  leur  vue  les  trois  compères. 

Ainsi,  d'une  façon  tout  à  fait  inespérée,  mon  frère  se  trouva,  haletant,  la  bouche 
ensanglantée,  une  joue  meurtrie,  les  jointures  des  mains  écorchées,  parcourant  en 
voiture  une  route  inconnue,  en  compagnie  de  ces  deux  dames.  Il  apprit  que  l'une 
était  la  femme,  et  l'autre  la  jeune  sœur  d'un  médecin  de  Stanmore  qui,  revenant 
au  petit  matin  de  voir  un  client  gravement  malade,  avait  appris,  à  quelque  gare 
sur  son  chemin,  l'invasion  des  Marsiens.  Il  était  revenu  chez  lui  en  toute  hâte, 
avait  fait  lever  les  deux  femmes  —  leur  servante  les  avait  quittées  deux  jours  aupa- 
ravant —  empaqueté  quelques  provisions,  placé  son  revolver  sous  le  siège  de  la 
voiture  (heureusement  pour  mon  frère)  et  leur  avait  dit  d'aller  jusqu'à  Edgware, 
avec  l'idée  qu'elles  y  pourraient  prendre  un  train.  Il  était  resté  pour  prévenir  les 
voisins.  Il  les  rattraperait,  avait-il  dit,  vers  quatre  heures  et  demie  du  matin.  Il  était 
maintenant  neuf  heures,  et  elles  ne  l'avaient  pas  encore  vu.  N'ayant  pu  séjourner 
à  Edgware,  à  cause  de  l'encombrement  sans  cesse  croissant  de  l'endroit,  elles  s'étaient 
engagées  dans  ce  chemin  de  traverse.  Tel  fut  le  récit  qu'elles  firent  par  fragments 
à  mon  frère,  et  bientôt  ils  s'arrêtèrent  de  nouveau  aux  environs  de  New  Barnet. 
Il  leur  promit  de  demeurer  avec  elles  au  moins  jusqu'à  ce  qu'elles  aient  pu  décider 
de  ce  qu'elles  devaient  faire  ou  jusqu'à  ce  que  le  docteur  arrivât,  et  afin  de  leur 
inspirer  confiance  il  leur  affirma  qu'il  était  excellent  tireur  au  revolver  —  arme  qui 
lui  était  tout  à  fait  étrangère. 

Ils  firent  une  sorte  de  campement  au  bord  de  la  route,  et  le  poney  fut  tout 
heureux  de  brouter  la  haie  à  son  aise.  Mon  frère  raconta  aux  deux  dames  de 
quelle  façon  il  s'était  enfui  de  Londres,  et  il  leur  dit  tout  ce  qu'il  savait  de  ces 

m 


^     Plusieurs  voyageurs  passèrent,  desquels  mon  frère  obtînt  toutes  les 
nouvelles  qu^iîs  purent  donner.  Les  phrases  entrecoupées  qu'on  lui 
répondait  augmentaient  son  impression  d'un  grand  désastre  survenant 
^      à  l'humanité,  et  enracinèrent  sa  conviction  de  l'immédiate  nécessité  de 


^   poursuivre  leur  fuite.  Il  insista  vivement  auprès  de  ses  compagnes 


Marsiens  et  de  leurs  agissements.  Le  soleil  montait  peu  à  peu  dans 
le  ciel  ;  au  bout  d'un  instant  leur  conversation  cessa  ;  une  sorte  de 
malaise  les  envahit  et  ils  furent  tourmentés  de  pressentiments  funestes* 


sur  cette  nécessité. 


—  Nous  avons  de  l'argent,  commença  la  jeune  femme;  — 
elle  s'arrêta  court. 

Ses  yeux  rencontrèrent  ceux  de  mon  frère  et  son  hésitation  cessa. 


—  J'en  ai  aussi,  ajouta-t-il. 

Elles  expliquèrent  qu'elles  possédaient  trente  souverains  d'or,  sans  compter  une 
banknote  de  cinq  livres,  et  elles  émirent  l'idée  qu'avec  cela  on  pouvait  prendre  un 
train  à  St  Albans  ou  à  New  Barnet. 

Mon  frère  leur  expliqua  que  la  chose  était  fort  vraisemblablement  impossible, 
parce  que  les  Londoniens  avaient  déjà  envahi  tous  les  trains,  et  il  leur  fit  part  de 
son  idée  de  s'avancer,  à  travers  le  comté  d'Essex,  du  côté  d'Harwich,  pour,  de  là, 
quitter  tout  à  fait  le  pays. 

Mme  Elphinstone  —  tel  était  le  nom  de  la  dame  en  blanc  —  ne  voulut  pas 
entendre  parler  de  cela  et  s'obstina  à  réclamer  son  George  ;  mais  sa  belle-sœur, 
étonnamment  calme  et  réfléchie,  se  rangea  finalement  à  l'avis  de  mon  frère.  Ils  se 
dirigèrent  ainsi  vers  Barnet,  dans  l'intention  de  traverser  la  grande  route  du  Nord, 
mon    frère  conduisant  le  poney  à  la  main  pour  le  ménager    autant   que  possible. 

A  mesure  que  les  heures  passaient,  la  chaleur  devenait  excessive  ;  sous  les 
pieds,  un  sable  épais  et  blanchâtre  brûlait  et  aveuglait,  de  sorte  qu'ils  n'avançaient 
que  très  lentement.  Les  haies  étaient  grises  de  poussière  et,  comme  ils  approchaient 
de  Barnet,  un  murmure  tumultueux  s'entendit  de  plus  en  plus  distinctement. 

Ils  commencèrent  à  rencontrer  plus  fréquemment  des  gens  qui,  pour  la  plupart, 
marchaient  les  yeux  fixes,  en  murmurant  de  vagues  questions,  excédés  de  fatigue  et 
les  vêtements  sales  et  en  désordre.  Un  homme  en  habit  de  soirée  passa  près  d'eux, 
à  pied,  les  yeux  vers  le  sol.  Ils  l'entendirent  venir,  parlant  seul,  et,  s'étant  retournés, 
ils  l'aperçurent,  une  main  crispée  dans  ses  cheveux  et  l'autre  menaçant  d'invi- 
sibles ennemis.  Son  accès  de  fureur  passé,  il  continua  sa  route  sans  lever  la  tête. 

Comme  la  petite  troupe  que  menait  mon  frère  approchait  du  carrefour  avant 
d'entrer  à  Barnet,  ils  virent  s'avancer  sur  la  gauche,  à  travers  champs,  une  femme 
ayant  un  enfant  sur  les  bras  et  deux  autres  pendus  à  ses  jupes  ;  puis  un  homme 
passa,  vêtu  d'habits  noirs  et  sales,  un  gros  bâton  dans  une  main,  une  petite  malle 
dans  l'autre.  Au  coin  du  chemin,  à  l'endroit  où,  entre  des  villas,  il  rejoignait  la 
grande   route,  parut   une  petite  voiture  traînée  par   un  poney   noir   écumant,  que 


conduisait  un  jeune  homme  blême,  coiffé  d^un  chapeau  rond,  gris  de  poussière.  II 
y  avait  avec  lui,  entassés  dans  la  voiture,  trois  jeunes  filles,  probablement  de  petites 
ouvrières  de  FEast-End,  et  une  couple  d^enfants. 

—  Est-ce  que  ça  mène  à  Edgware  par  là  ?  demanda  le  jeune  homme  aux 
yeux  hagards  et  à  la  face  pâle. 

Quand  mon  frère  lui  eut  répondu  qu^il  lui  fallait  tourner  à  gauche,  il  enleva 
son  poney  d^un  coup  de  fouet,  sans  même  prendre  la  peine  de  remercier. 

Mon  frère  remarqua  une  sorte  de  fumée  ou  de  brouillard  gris  pâle,  qui  montait 
entre  les  maisons  devant  eux  et  voilait  la  façade  blanche  d^une  terrasse  apparais- 
sant de  Fautre  côté  de  la  route  entre  les  villas.  Mme  Elphinstone  se  mit  tout  à 
coup  à  pousser  des  cris  en  apercevant  des  flammèches  rougeâtres  qui  bondissaient 
par-dessus  les  maisons  dans  le  ciel  d'un  bleu  profond.  Le  |  bruit  tumultueux  se 
fondait  maintenant  en  un  mélange  désordonné  de  voix  innombrables,  de  grincements 
de  roues,  de  craquements  de  chariots  et  de  piaffements  de  chevaux.  Le  chemin  tour- 
nait brusquement  à  cinquante  mètres  à  peine  du  carrefour. 

—  Dieu  du  ciel  !  s'écria  Mme  Elphinstone,  mais  où  nous  menez-vous  donc  ? 
Mon  frère  s'arrêta. 

La  grand'route  était  un  flot  bouillonnant  de  gens,  un  torrent  d'êtres  humains 
s'élançant  vers  le  nord,  pressés  les  uns  contre  les  autres.  Un  grand  nuage  de  pous- 
sière, blanc  et  lumineux  sous  l'éclat  ardent  du  soleil,  enveloppait  toutes  choses  d'un 
voile  gris  et  indistinct,  que  renouvelait  incessamment  le  piétinement  d'une  foule 
dense  de  chevaux,  d'hommes  et  de  femmes  à  pied  et  le  roulement  des  véhicules 
de  toute  sorte. 

D'innombrables  voix  criaient  : 

—  Avancez  !  avancez  !  faites  de  la  place  I 

Pour  gagner  le  point  de  rencontre  du  chemin  et  de  la  grand'route,  ils  crurent 
avancer  dans  l'âcre  fumée  d'un  incendie  ;  la  foule  mugissait  comme  les  flammes, 
et  la  poussière  était  chaude  et  suffocante.  A  vrai  dire,  et  pour  ajouter  à  la  confu- 
sion, une  villa  brûlait  à  quelque  distance  de  là,  envoyant  des  tourbillons  de  fumée 
noire  à  travers  la  route. 

Deux  hommes  passèrent  auprès  d'eux,  puis  une  pauvre  femme  portant  un  lourd 
paquet  et  pleurant  ;  un  épagneul  perdu,  la  langue  pendante,  tourna,  défiant,  et 
s'enfuit,  craintif  et  pitoyable,  au  geste  de  menace  de  mon  frère. 

Autant  qu'il  était  possible  de  jeter  un  regard  dans  la  direction  de  Londres, 
entre  les  maisons  de  droite,  un  flot  tumultueux  de  gens  était  serré  contre  les  murs 
des  villas  qui  bordaient  la  route.  Les  têtes  noires,  les  formes  pressées  devenaient 
distinctes  en  surgissant  de  derrière  le  pan  de  mur,  passaient  en  hâte,  et  confon- 
daient de  nouveau  leurs  individualités  dans  la  multitude  qui  s'éloignait,  et  qu'en- 
gloutissait enfin  un  nuage  de  poussière. 

—  Avancez  !  avancez  !  criaient  les  voix.  De  la  place  !  de  la  place  I 

Les  mains  des  uns  pressaient  le  dos  des  autres  ;  mon  frère  tenait  la  tête  du 


poney,   et,  irrésistiblement    attiré,  il  descendait  le  chemin  lentement  et  pas  à   pas.  \ 

Edgware  nWait  été  que  confusion  et   désordre,  Chalk  Farm  un  chaos  tumul- 
tueux, mais  ici,  c^était  toute  une  population  en  débandade.  II  est  difficile  de  s^ima- 
giner  cette  multitude.  Elle  n'avait  aucun  caractère  distinct  :  les  personnages  passaient  5 
incessamment  et  s'éloignaient,  tournant  le  dos  au  groupe  arrêté  dans  le  chemin.  Sur  i 
les  bords,  s'avançaient  ceux  qui  étaient  à  pied,  menacés  par  les  véhicules,  se  bous- 
culant et  culbutant  dans  les  fossés.  ] 

Les  chariots  et  les  voitures  de  tout  genre  s'entassaient  et  s'emmêlaient  les  uns 
dans  les  autres,  laissant  peu  de  place  pour  les  attelages  plus  légers  et  plus  impa- 
tients qui,  de  temps  en  temps,  quand  la  moindre  occasion  s'offrait,  se  précipitaient 
en  avant,  obligeant  les  piétons  à  se  serrer  contre  les  clôtures  et  les  barrières  des  villas.  î 

—  En  avant  !  en  avant  !  était  l'unique  clameur.  En  avant  !  ils  viennent  ! 

Dans  un  char- à-bancs  se  trouvait  un  aveugle  vêtu  de  l'uniforme  de  l'armée  du  ! 
Salut,  gesticulant  avec  des  mains  crochues  et  braillant  à  tue-tête  ce  seul  mot  :  \ 
Eternité  !  Eternité  !  Sa  voix  était  rauque  et  puissante,  si  bien  que  mon  frère  put  i 
l'entendre  longtemps  après  qu'il  l'eut  perdu  de  vue  dans  le  nuage  de  poussière. 
Certains  de  ceux  qui  étaient  dans  les  voitures  fouettaient  stupidement  leurs  chevaux,  \ 
et  se  querellaient  avec  les  cochers  voisins,  d'autres  restaient  affaissés  sur  eux-mêmes,  ; 
les  yeux  fixes  et  misérables  ;  quelques-uns,  torturés  de  soif,  se  rongeaient  les  poings,  \ 
ou  gisaient  prostrés  au  fond  de  leurs  véhicules  ;  les  chevaux  avaient  les  yeux  ! 
injectés  de  sang  et  leur  mors  était  couvert  d'écume. 

Il  y  avait,  en  nombre  incalculable,  des  cabs,  des  fiacres,  des  voitures  de  livrai-  j 
sons,  des  camions,  une  voiture  des  postes,  un  tombereau  de  boueux  avec  la  marque  ' 
de  son  district,  un  énorme  fardier  surchargé  de  populaire.  Un  haquct  de  brasseur  l 
passa  bruyamment,  avec  ses  deux  roues  basses  éclaboussées  de  sang  tout  frais.  | 

—  Avancez  I  faites  de  la  place  !  hurlaient  les  voix. 

—  Eter-nité  !  Eter-nité  !  apportait  l'écho. 

Des  femmes,  au  visage  triste  et  hagard,  piétinaient  dans  la  foule  avec  des  enfants  ; 
qui  criaient  et  qui  trébuchaient  ;  certaines  étaient  bien  mises,  leurs  robes  délicates  et  | 
jolies  toutes  couvertes  de  poussière,  et  leurs  figures  lassées  étaient  sillonnées  de  ; 
larmes.  Avec  elles,  parfois,  se  trouvaient  des  hommes,  quelques-uns  leur  venant  en  | 
aide,  d'autres  menaçants  ou  farouches.  Luttant  côte  à  côte  avec  eux,  avançaient  j 
quelques  vagabonds  las,  vêtus  de  loques  et  de  haillons,  les  yeux  insolents,  le  verbe 


haut,  hurlant  des  injures  et  des  grossièretés.  De  vigoureux  ouvriers, 
se  frayaient  un  chemin  à  la  force  des  poings;  de  pitoyables  êtres, 
aux  vêtements  en  désordre,  paraissant  être  des  employés  de  bureau 
ou  de  magasin,  se  débattaient  fébrilement.  Puis  mon  frère  remarqua, 
au   passage,  un  soldat  blessé,  des  hommes  vêtus  du  costume  des 


employés  de  chemin  de  fer,  et  une  malheureuse  créature  qui 
avait  simplement  jeté  un  manteau  par-dessus  sa  chemise  de  nuit. 
Mais  malgré  sa  composition  variée,  cette  multitude  avait 


i 


divers  traits  en  commun  :  la  douleur  et  la  consternation  se  peignaient  sur  les  faces, 
et  répouvante  semblait  être  à  leurs  trousses.  Un  soudain  tumulte,  une  querelle  entre 
gens  voulant  grimper  dans  quelque  véhicule  leur  fit  hâter  le  pas  à  tous,  et  même 
un  homme  si  effaré,  si  brisé  que  ses  genoux  ployaient  sous  lui,  sentit  pendant  un 
instant  une  nouvelle  activité  Tanimer.  La  chaleur  et  la  poussière  avaient  déjà  travaillé 
cette  multitude  ;  ils  avaient  la  peau  sèche,  les  lèvres  noires  et  gercées  ;  la  soif  et 
la  fatigue  les  accablaient  et  leurs  pieds  étaient  meurtris.  Parmi  les  cris  variés,  on 
entendait  des  disputes,  des  reproches,  des  gémissements  de  gens  harassés  et  à  bout 
de  forces,  et  la  plupart  des  voix  étaient  rauques  et  faibles.  Par-dessus  tout  dominait 
le  refrain  : 

—  Avancez  !  de  la  place  !  Les  Marsiens  viennent  ! 

Aucun  des  fuyards  ne  s^arr était  et  ne  quittait  le  flot  torrentueux.  Le  chemin 
débouchait  obliquement  sur  la  grande  route  par  une  ouverture  étroite,  et  avait  l'appa- 
rence illusoire  de  venir  de  la  direction  de  Londres.  A  son  entrée,  cependant,  se 
pressait  le  flot  de  ceux  qui,  plus  faibles,  étaient  repoussés  hors  du  courant  et  s'arrê- 
taient un  instant  avant  de  s'y  replonger.  A  peu  de  distance  un  homme  était  étendu 
à  terre  avec  une  jambe  nue  enveloppée  de  linges  sanglants,  et  deux  compagnons 
dévoués  se  penchaient  sur  lui.  Celui-là  était  heureux  d'avoir  encore  des  amis. 

Un  petit  vieillard,  la  moustache  grise  et  de  coupe  militaire,  vêtu  d'une  redin- 
gote noire  crasseuse,  arriva  en  boitant,  s'assit,  ôta  sa  botte  et  sa  chaussette  ensan- 
glantée, retira  un  caillou  et  se  remit  en  marche  clopin-clopant  ;  puis  une  petite  fille 
de  huit  ou  neuf  ans,  seule,  se  laissa  tomber  contre  la  haie,  auprès  de  mon  frère, 
en  pleurant. 

—  Je  ne  peux  plus  marcher  !  Je  ne  peux  plus  marcher  ! 

Mon  frère  s'éveilla  de  sa  torpeur,  la  prit  dans  ses  bras  et,  lui  parlant  douce- 
ment, la  porta  à  Miss  Elphinstone.  Elle  s'était  tue,  comme  effrayée,  aussitôt  que  mon 
frère  l'avait  touchée. 

—  Ellen  !  cria,  dans  la  foule,  une  voix  de  femme  éplorée,  Ellen  !  Et  l'enfant  se 
se  sauva  précipitamment  en  répondant  :  Mère  ! 

—  Ils  viennent  !  disait  un  homme  à  cheval  en  passant  devant  l'entrée  du  chemin. 

—  Attention,  là  !  vociférait  un  cocher  haut  perché  sur  son  siège,  et  une  voiture 
fermée  s'engagea  dans  l'étroit  chemin.  Les  gens  s'écartèrent,  en  s'écrasant  les  uns 
contre  les  autres,  pour  éviter  le  cheval.  Mon  frère  fit  reculer  contre  la  haie  le  poney 
et  la  chaise  ;  la  voiture  passa  et  alla  s'arrêter  plus  loin  auprès  du  tournant.  C'était  une 
voiture  de  maître,  avec  un  timon  pour  deux  chevaux,  mais  il  n'y  en  avait  qu'un  d'attelé. 

Mon  frère  aperçut  vaguement,  à  travers  la  poussière,  deux  hommes  qui  sou- 
levaient quelque  chose  sur  une  civière  blanche  et  déposaient  doucement  leur  fardeau 
à  l'ombre  de  la  haie  des  troènes. 

L'un  des  hommes  revint  en  courant. 

—  Est-ce  qu'il  y  a  de  l'eau  par  ici  ?  demanda-t-il.  Il  a  très  soif,  il  est  presque 
moribond.  C'est  Lord  Garrick. 


—  Lord    Garrick  !   répondît  mon  frère,  le  Premier  Président  à 
la  Cour  ? 

—  De  Veau  ?  répéta  Tautre. 

—  n  y  en  a  peut-être  dans  une  de  ces  maisons,  dit  mon  frère, 
mais  nous  n^en  avons  pas  et  je  n'ose  pas  laisser  mes  gens. 

L'homme   essaya   de   se   faire   un  chemin,  à  travers  la  fouîe, 
jusqu'à  la  porte  de  la  maison  du  coin. 

—  Avancez  !  disaient  les  fuyards  en  le  repoussant.  Ils  viennent  ! 
Avancez  ! 

_lLv"\  Jl\^',^  A  ce  moment,  l'attention  de  mon  frère  fut  attirée  par  un  homme 
barbu  à  face  '  d'oiseau  de  proie,  portant  avec  grand  soin  un  petit  sac  à  main,  qui 
se  déchira,  au  moment  même  où  mon  frère  l'apercevait  et  dégorgea  une  masse  de 
souverains  qui  s'éparpilla  en  mille  morceaux  d'or.  Les  monnaies  roulèrent  en  tous 
sens  sous  les  pieds  confondus  des  hommes  et  des  chevaux.  Le  vieillard  s'arrêta, 
considérant  d'un  œil  stupide  son  tas  d'or  et  le  brancard  d'un  cab,  le  frappant  à 
l'épaule,  l'envoya  rouler  à  terre.  Il  poussa  un  cri,  et  une  roue  de  camion  effleura  sa  tête. 

—  En  avant  !  criaient  les  gens  tout  autour  de  lui.  Faites  de  la  place  I 
Aussitôt  que  le  cab  fut  passé,  il  se  jeta  les  mains  ouvertes  sur  le  tas  de  pièces 

d'or  et  se  mit  à  les  ramasser  à  pleins  poings  et  à  en  bourrer  ses  poches.  Au 
moment  où  il  se  relevait  à  demi,  un  cheval  se  cabra  par-dessus  lui  et  l'abattit  sous 
ses  sabots. 

—  Arrêtez  !  s'écria  mon  frère,  et,  écartant  une  femme,  il  essaya  d'empoigner  la 
bride  du  cheval. 

Avant  qu'il  n'ait  pu  y  parvenir,  il  entendit  un  cri  sous  la  voiture  et  vit  dans 
la  poussière  la  roue  passer  sur  le  dos  du  pauvre  diable.  Le  cocher  lança  un  coup 
de  fouet  à  mon  frère  qui  passa  en  courant  derrière  le  véhicule.  La  multitude  des 
cris  l'assourdissait.  L'homme  se  tordait  dans  la  poussière  sur  son  or  épars,  incapable 
de  se  relever,  car  la  roue  lui  avait  brisé  les  reins  et  ses  membres  inférieurs  étaient 
insensibles  et  inanimés.  Mon  frère  se  redressa  et  hurla  un  ordre  au  cocher  qui 
suivait;  un  homme  monté  sur  un  cheval  noir  vint  à  son  secours. 

—  Enlevez-le  de  là,  dit-il. 

L'empoignant  de  sa  main  libre  par  le  collet,  mon  frère  voulut  traîner  l'homme 
jusqu'au  bord.  Mais  le  vieil  obstiné  ne  lâchait  pas  son  or  et  jetait  à  son  sauveur 
des   regards   courroucés,  lui   martelant   le   bras   de   son  poing  plein  de  monnaies. 

—  Avancez  !  avancez  !  criaient  des  voix  furieuses  derrière  eux.  En  avant  !  en  avant! 
Il  y  eut  un  soudain  craquement,  et  le  brancard  d'une  voiture  heurta  le  fiacre 

que  le  cavalier  maintenait  arrêté.  Mon  frère  tourna  la  tête  et  l'homme  aux  pièces 
d'or,  se  tordant  le  cou,  vint  mordre  le  poignet  qui  le  tenait.  Il  y  eut  un  choc  r 
le  cheval  du  cavalier  fut  envoyé  de  côté,  et  celui  de  la  voiture  fut  repoussé  avec 
lui.  Un  de  ses  sabots  manqua  de  très  près  le  pied  de  mon  frère.  Il  lâcha  prise 
et  bondit  en  arrière.  La  colère  se  changea  en  terreur  sur  la  figure  du  pauvre  diable 


Î22 


étendu  à  terre,  et  mon  frère,  qui  le  perdît  de  vue,  fut  entraîné  dans  le  courant, 
au  delà  de  Centrée  du  chemin  et  dut  se  débattre  de  toutes  ses  forces  pour  revenir. 
Il  vît  Mîss  Elphînstone  se  couvrant  les  yeux  de  sa  main,  et  un  enfant,  avec  tout 
le  manque  de  sympathie  ordinaire  à  cet  âge,  contemplant  avec  des  yeux  dilatés 
un  objet  poussiéreux,  noirâtre  et  immobile,  écrasé  et  broyé  sous  les  roues. 

—  AUons-nous-en  !  s^écria-t-il.  Nous  ne  pouvons  traverser  cet  enfer  !  et  il  se 
mit  en  devoir  de  faire  tourner  la  voiture.  Ils  s^éîoignèrent  d^une  centaine  de  mètres 
dans  la  direction  d^où  ils  étaient  venus.  Au  tournant  du  chemin,  dans  le  fossé, 
sous  les  troènes,  le  moribond  gisait  affreusement  pâle,  la  figure  couverte  de  sueur, 
les  traits  tirés.  Les  deux  femmes  restaient  silencieuses,  blotties  sur  le  siège  et  frisson- 
nantes. Peu  après,  mon  frère  s^arrêta  de  nouveau.  Miss  Elphinstone  était  blême  et 
sa  belle-sœur,  effondrée,  pleurait,  dans  un  état  trop  pitoyable  pour  réclamer  son 
George.  Mon  frère  était  épouvanté  et  fort  perplexe.  A  peine  avaient-ils  commencé 
leur  retraite  qu'il  se  rendit  compte  combien  il  était  urgent  et  indispensable  de  traverser 
le   torrent   des   fuyards.  Soudainem^ent  résolu,  il  se  tourna  vers  Miss  Elphinstone. 

—  Il  faut  absolument  passer  par  là,  dit-il.  Et  il  fit  de  nouveau  retourner  le  poney. 
Pour  la  seconde  fois,  ce  jour-là,  la  jeune  fille  fit  preuve  d'un  grand  courage. 

Po'tr  s'ouvrir  un  passage,  mon  frère  se  jeta  en  plein  dans  le  torrent,  maintint  en 
arrière  le  cheval  d'un  cab,  tandis  qu'elle  menait  le  poney  par  la  bride.  Un  chariot 
les  accrocha  un  moment,  et  arracha  un  long  éclat  de  bois  à  leur  chaise.  Au  même 
instant,  ils  furent  pris  et  entraînés  en  avant  par  le  courant.  Mon  frère,  la  figure 
et  les  mains  rouges  des  coups  de  fouet  du  cocher,  sauta  dans  la  chaise  et  prit 
les  rênes. 

—  Braquez  le  revolver  sur  celui  qui  nous  suit,  s'il  nous  presse  de  trop  près 
—  non  —  sur  son  cheval  plutôt,  dit-il,  en  passant  l'arme  à  la  jeune  fille. 

Alors  il  attendit  l'occasion  de  gagner  le  côté  droit  de  la  route.  Mais  une  fois 
dans  le  courant,  il  sembla  perdre  toute  volonté  et  faire  partie  de  cette  cohue  poussiéreuse. 
Pris  dans  le  torrent,  ils  traversèrent  Chipping  Barnet  et  ils  firent  un  mille  de  l'autre 
côté  de  la  ville,  avant  d'avoir  pu  se  frayer  un  passage  jusqu'au  bord  opposé  de  la 
route.  C'était  un  fracas  et  une  confusion  indescrip- 
tibles. Mais  dans  la  ville  et  au  dehors,  la  route  se 
bifurquait  fréquemment,  ce  qui,  en  une  certaine  mesure, 
diminua  la  poussée. 

Ils  prirent  un  chemin  vers  l'est  à  travers  Hadley 
et  de  chaque  côté  de  la  route,  en  plusieurs  endroits, 
ils  trouvèrent  une  multitude  de  gens  buvant  dans  les 
ruisseaux,  et  quelques-uns  se  battaient  pour  approcher 
plus  vite.  Plus  loin,  du  haut  d'une  colline,  près 
de  East  Barnet,  ils  aperçurent  deux  trains  avan- 
çant lentement,  l'un  suivant  l'autre,  sans  signaux, 
montant  vers  le  nord,  fourmillant  de  gens  juchés 


jusque  sur  les  tenders.  Mon  frère  supposa  qu^ils  avaient  dû  s^emplir  hors  de  Londres,, 
car  à  ce  moment  la  terreur  affolée  des  gens  avait  rendu  les  gares  terminus  impraticables. 

Ils  firent  halte  près  de  là,  pendant  tout  le  reste  de  l'après-midi,  car  les  émotions 
violentes  de  la  journée  les  avaient,  tous  trois,  complètement  épuisés.  Ils  commençaient 
à  souffrir  de  la  faim  :  le  soir  fraîchit,  aucun  d'eux  n'osait  dormir.  Dans  la  soirée, 
un  grand  nombre  de  gens  passèrent  à  une  allure  précipitée  sur  la  route,  près  de 
l'endroit  où  ils  faisaient  halte,  des  gens  fuyant  des  dangers  inconnus  et  retournant 
dans  la  direction  d'où  mon  frère  venait. 


> 


Alors,  avec  une  violente  détonation  et  une 
flamme  aveuglante,  ses  tourelles,  ses  cheminées 
sautèrent.  La  violence  de  Texplosion  fit  chan- 
celer le  Marsien,  et  au  même  instant,  l'épave 
enflammée,  lancée  par  l'impulsion  de  sa  propre 
vitesse,  le  frappait  et  le  démolissait  comme  un 
objet  de  carton. 


(CHAPITRE  XVII) 


XVII 


LE  "  FULGURANT  „ 


Si  les  Marsîens  n'avaient  eu  pour  but  que  de  détruire,  ils  auraient  pu,  dès  le 
lundi,  anéantir  toute  la  population  de  Londres  pendant  qu'elle  se  répandait  lente- 
ment à  travers  les  comtés  environnants.  Des  cohues  frénétiques  débordaient  non 
seulement  sur  la  route  de  Barnet,  mais  sur  celles  d'Edgware  et  de  Waltham  Abbey 
et  au  long  des  routes  qui,  vers  l'Est,  vont  à  Southend  et  à  Shoeburyness,  et,  au 
sud  de  la  Tamise,  à  Deal  et  à  Broadstairs.  Si,  par  ce  matin  de  juin,  quelqu'un 
se  fût  trouvé  dans  un  ballon  au-dessus  de  Londres,  au  milieu  du  ciel  flamboyant, 
toutes  les  routes  qui  vont  vers  le  nord  et  vers  l'est,  et  où  aboutissent  les  enche- 
vêtrements infinis  des  rues,  eussent  semblé  pointillées  de  noir  par  les  innombrables 
fugitifs,  chaque  point  étant  une  agonie  humaine  de  terreur  et  de  détresse  physique. 
Je  me  suis  étendu  longuement  dans  le  chapitre  précédent,  sur  la  description  que  me 
fit  mon  frère  de  la  route  qui  traverse  Chipping  Barnet,  afin  que  les  lecteurs  pussent 
se  rendre  compte  de  l'effet  que  produisait,  sur  ceux  qui  en  faisaient  partie,  ce  four- 
millement de  taches  noires.  Jamais  encore,  dans  l'histoire  du  monde,  une  pareille 
masse  d'êtres  humains  ne  s'étaient  mis  en  mouvement  et  n'avaient  souffert  ensemble. 
Les  hordes  légendaires  des  Goths  et  des  Huns,  les  plus  vastes  armées  qu'ait  jamais 
vues  l'Asie,  se   fussent  perdues   dans  ce  débordement.   Ce  n'était  pas  une  marche 


127 


disciplinée,  mais  une  fuite   affolée,  une 
terreur  panique   gigantesque  et  terrible, 
sans  ordre  et  sans  but,  six  millions  de 
gens  sans  armes  et  sans  provisions,  allant 
de  F  avant  à  corps  perdu.  C'était  le  com- 
mencement de  la  déroute  de  la  civilisation, 
du  massacre  de  Fhumanité. 
Immédiatement   au-dessous   de   lui,  Faéronaute 
aurait  vu,  immense  et  interminable,  le  réseau  des 
les  maisons,  les  églises,  les  squares,  les  places,  les 
déjà   vides,   s'étaler    comme   une   immense  carte, 

A  la  place 


^  rues, 
jardins 

avec  toute  la  contrée  du  sud  barbouillée  de  noir. 


^^^^,^1^^  *^*.- d'Ealing,  de  Richmond,  de  Wimbledon,  quelque  plume  mons- 
—  ■  ~  jif^^^trueu  se  avait  laisser  tomber  une  énorme  tache  d'encre.  Incessamment 
et  avec  persistance  chaque  éclaboussure  noire  croissait  et  s'étendait,  envoyant  des 
ramifications  de  tous  côtés,  tantôt  se  resserrant  entre  des  élévations  de  terrain, 
tantôt  dégringolant  rapidement  la  pente  de  quelque  vallée  nouvelle,  de  la  même 
façon  qu'une  tache  s'étendrait  sur  du  papier  buvard. 

Au  delà,  derrière  les  collines  bleues  qui  s'élèvent  au  sud  de  la  rivière,  les 
Marsiens  étincelants  allaient  de  ci  et  de  là  ;  tranquillement  et  méthodiquement,  ils 
étalaient  leurs  nuages  empoisonnés  sur  cette  partie  de  la  contrée,  les  balayant  ensuite 
avec  leurs  jets  de  vapeur,  quand  ils  avaient  accompli  leur  œuvre  et  prenant  posses- 
sion du  pays  conquis.  Il  semble  qu'ils  eurent  moins  pour  but  d'exterminer  que  de 
démoraliser  complètement,  et  de  rendre  impossible  toute  résistance.  Ils  firent  sauter 
toutes  les  poudrières  qu'ils  rencontrèrent,  coupèrent  les  lignes  télégraphiques  et 
détruisirent  en  maints  endroits  les  voies  ferrées.  On  eût  dit  qu'ils  coupaient  les  jarrets 
du  genre  humain.  Ils  ne  paraissaient  nullement  pressés  d'étendre  le  champ  de  leurs 
opérations  et  ne  parurent  pas  dans  la  partie  centrale  de  Londres  de  toute  cette 
journée.  II  est  possible  qu'un  nombre  très  considérable  de  gens  soient  restés  chez 
eux,  à  Londres,  pendant  toute  la  matinée  du  lundi.  En  tous  cas,  il  est  certain  que 
beaucoup  moururent  dans  leurs  maisons,  suffoqués  par  la  Fumée  Noire. 

Jusque  vers  midi,  le  **  pool  „  de  Londres  fut  un  spectacle  indescriptible.  Les 
steamboats  et  les  bateaux  de  toute  sorte  restèrent  sous  pression,  tandis  que  les  fugi- 
tifs offraient  d'énormes  sommes  d'argent,  et  l'on  dit  que  beaucoup  de  ceux  qui  gagnèrent 
les  bateaux  à  la  nage  furent  repoussés  à  coups  de  crocs  et  se  noyèrent.  Vers  une 
heure  de  l'après-midi,  le  reste  aminci  d'un  nuage  de  vapeur  noire  parut  entre  les 
arches  du  pont  de  Blackfriars.  Le  **  pool  „,  à  ce  moment,  fut  le  théâtre  d'une  confu- 
sion folle,  de  collisions  et  de  batailles  acharnées  :  pendant  un  instant  une  multitude 
de  bateaux  et  de  barques  s'embarrassèrent  et  s'écrasèrent  contre  une  arche  du  pont  de 
la  Tour  ;  les  matelots  et  les  mariniers  durent  se  défendre  sauvagement  contre  les 
gens  qui  les  assaillirent,  car  beaucoup  se  risquèrent  à  descendre  au  long  des  piles  du  pont. 


Ï28 


Litnehouse, 

J^auraî  à  parler  plus  tard  de  la 
chute  du  cinquième  cylindre.  Le  sixiènïe^ 


Quand   une   heure   plus   tard,  un 
Marsien  apparut  par  delà  la  Tour  de^^^ 
THorloge   et   disparut   en   aval,   il  nei;^ 
flottait    plus    que    des    épaves  deppj^^j 


tomba   à   Wimbledon.  Mon   frère,  qui  .      ^.i^         "  '  " 

veillait  auprès  des  femmes  endormies  dans  la  chaise  au  milieu  d^une  prairie,  vit  sa 
traînée  verte  dans  le  lointain,  au  delà  des  collines.  Le  mardi,  la  petite  troupe,  toujours 
décidée  à  aller  s^embarquer  quelque  part,  se  dirigea,  à  travers  la  contrée  fourmillante, 
vers  Colchestcr.  Le  nouvelle  fut  confirmée  que  les  Marsiens  étaient  maintenant  en 
possession  de  tout  Londres  :  on  les  avait  vus  à  Highgate  et  même,  disait-on,  à 
Neasdon.  Mais  mon  frère  ne  les  aperçut  pour  la  première  fois  que  le  lendemain. 

Ce  jour-là,  les  multitudes  dispersées  commencèrent  à  sentir  le  besoin  urgent  de 
provisions.  A  mesure  que  la  faim  augmentait,  les  droits  de  la  propriété  étaient  de 
moins  en  moins  respectés.  Les  fermiers  défendaient,  les  armes  à  la  main,  leurs 
étables,  leurs  greniers  et  leurs  moissons.  Beaucoup  de  gens  maintenant,  comme  mon 
frère,  se  tournaient  vers  Test,  et  même  quelques  âmes  désespérées  s^en  retournaient 
vers  Londres,  avec  Fidée  dV  trouver  de  la  nourriture.  Ces  derniers  étaient  surtout  des 
gens  des  banlieues  du  nord  qui  ne  connaissaient  que  par  ouï-dire  les  effets  de  la 
Fumée  Noire.  Mon  frère  apprit  que  la  moitié  des  membres  du  gouvernement  s'étaient 
réunis  à  Birmingham  et  que  d'énormes  quantités  de  violents  explosifs  étaient  rassem- 
blées, pour  établir  des  mines  automatiques  dans  les  comtés  du  Midland. 

On  lui  dit  aussi  que  la  compagnie  du  Midland-Railway  avait  suppléé  au 
personnel  qui  l'avait  quittée  le  premier  jour  de  la  panique,  qu'elle  avait  repris  le 
service  et  que  des  trains  partaient  de  St  Albans  vers  le  nord,  pour  dégager 
l'encombrement  des  environs  de  Londres.  On  afficha  aussi,  dans  Chipping-Ongar,  un 
avis  annonçant  que  d'immenses  magasins  de  farine  se  trouvaient  en  réserve  dans 
les  villes  du  nord  et  qu'avant  vingt-quatre  heures  on  distribuerait  du  pain  aux  gens 
affamés  des  environs.  Mais  cette  nouvelle  ne  le  détourna  pas  du  plan  de  salut 
qu'il  avait  formé  et  tous  trois  continuèrent  pendant  toute  cette  journée  leur  route 
vers  l'est.  Ils  ne  virent  de  la  distribution  de  pain  que  cette  promesse  ;  d'ailleurs, 
à  vrai  dire,  personne  n'en  vit  plus  qu'eux.  Cette  nuît-là,  le  septième  météore  tomba 
sur  Primrose  Hill.  Miss  Elphinstone  veillait  —  ce  qu'elle  faisait  alternativement  avec 
mon  frère  —  et  c'est  elle  qui  vit  sa  chute. 

Le  mercredi,  les  trois  fugitifs,  qui  avaient  passé  la  nuit  dans  un  champ  de  blé 
encore  vert,  arrivèrent  à  Cheîmsford  et  là  un  groupe  d'habitants,  s'intitulant  :  le 
Comité  d'approvisionnement  public,  s'empara  du  poney  comme  provision  et  ne  voulut 
rien  donner  en  échange,  sinon  la  promesse  d'en  avoir  un  morceau  le  lendemain. 
Le   bruit  courait  que   les   Marsiens   étaient   à  Epping,  et  l'on  parlait  aussi  de  la 


J29 


destruction  des  poudrières  de  Waltham  Abbey,  après  une  tentative  vaine  de  faire 
sauter  Vun  des  envahisseurs. 

On  avait  posté  des  hommes  dans  les  tours  de  Téglise  pour  épier  la  venue  des 
Marsîens  ;  mon  frère,  très  heureusement,  comme  la  suite  le  prouva,  préféra  pousser 
immédiatement  vers  la  côte  plutôt  que  d'attendre  une  problématique  nourriture,  bien 
que  tous  trois  fussent  fort  affamés.  Vers  midi,  ils  traversèrent  Tillingham  qui,  assez 
étrangement,  parut  être  désert  et  silencieux,  à  part  quelques  pillards  furtifs  en  quête 
de  nourriture.  Passé  Tillingham,  ils  se  trouvèrent  soudain  en  vue  de  la  mer,  et  de 
la  plus  surprenante  multitude  de  bateaux  de  toute  sorte  qu'il  soit  possible  d'imaginer. 

Car,  dès  qu'ils  ne  purent  plus  remonter  la  Tamise,  les  navires  s'approchèrent 
des  côtes  d'Essex,  à  Harwich,  à  Walton,  à  Clacton,  et  ensuite  à  Foulness  et  à 
Shoebury,  pour  faire  embarquer  les  gens.  Tous  ces  vaisseaux  étaient  disposés  en 
une  courbe  aux  pointes  rapprochées  qui  se  perdaient  dans  le  brouillard,  vers  le 
Naze.  Tout  près  du  rivage  pullulait  une  multitude  de  barques  de  pêche  de  toutes 
nationalités,  anglaises,  écossaises,  françaises,  hollandaises,  suédoises,  des  chaloupes 
à  vapeur  de  la  Tamise,  des  yachts,  des  bateaux  électriques  ;  plus  loin  des  vaisseaux 
de  plus  fort  tonnage,  d'innombrables  bateaux  à  charbon,  de  coquets  navires  marchands, 
des  transports  à  bestiaux,  des  paquebots,  des  transports  à  pétrole,  des  coureurs 
d'océan  et  même  un  vieux  bâtiment  tout  blanc,  des  transatlantiques  nets  et  grisâtres 
de  Southampton  et  de  Hambourg,  et  tout  au  long  de  la  côte  bleue,  de  l'autre  côté 
du  canal  de  Blackwater,  mon  frère  put  apercevoir  vaguement  une  multitude  dense 
d'embarcations  trafiquant  avec  les  gens  du  rivage  et  s'étendant  jusqu'à  Maldon. 

A  une  couple  de  milles  en  mer  se  trouvait  un  cuirassé  très  bas  sur  l'eau, 
semblable  presque,  suivant  l'expression  de  mon  frère,  à  une  épave  à  demi  submergée. 
C'était  le  cuirassé  "  le  Fulgurant  „ ,  le  seul  bâtiment  de  guerre  en  vue  ;  mais  tout 
au  loin,  vers  la  droite,  sur  la  surface  plane  de  la  mer,  car  c'était  jour  de  calme 
plat,  s'étendait  une  sorte  de  serpent  de  fumée  noire,  indiquant  les  cuirassés  de 
l'escadre  de  la  Manche,  qui  se  tenaient  sous  vapeur  en  une  longue  ligne,  prêts  à 
l'action,  barrant  l'estuaire  de  la  Tamise,  pendant  toute  la  durée  de  la  conquête 
marsienne,  vigilants,  et  cependant  impuissants  à  rien  empêcher. 

A  la  vue  de  la  mer,  Mme  Elphinstone,  malgré  les  assurances  de  sa  belle-sœur, 
fs'abandonna  au  désespoir.  Elle  n'avait  encore  jamais  quitté  l'Angleterre  ;  elle  disait  qu'elle 
ain^erait  mieux  mourir  plutôt  que  de  se  voir  seule  et  sans  amis  dans  un  pays  étranger, 

et  autres  sornettes  de  ce  genre.  La  pauvre  femme  sem- 
.blait  s'imaginer  que  les  Français  et  les  Marsiens  étaient 
Je,  la   même   espèce.   Pendant   le    voyage    des  deux 
derniers  jours,  elle  était  devenue  de  plus  en 
plus  nerveuse,  apeurée  et  déprimée.  Sa  seule 
idée   était  de  retourner  à  Stanmore.  Il  ne 


s'était  jamais  produit  de  tout  cela  à  Stanmore. 
On  retrouverait  George  à  Stanmore.... 


Hors  de  l'horizon  gffisâtfe  quelque  chose 
monta  dans  le  ciel,  monta  obliquement  et  très 
rapidement  dans  la  lumineuse  clarté,  au-dessus 
des  nuagfes  du  ciel  occidental,  un  objet  plat, 
large  et  vaste  qui  décrivit  une  courbe  immense, 
diminua  peu  à  peu,  s'enfonça  lentement  et 
s'évanouit  dans  le  mystère  gris  de  la  nuit. 
Quand  il  eut  disparu,  on  eût  dit  qu'il  pleuvait 
des  ténèbres. 


(CHAPITRE  XVII) 


Ils  curent  les  plus  grandes  difficultés  à  la  faire  descendre  jusqu'à  la  plage, 
d'où  bientôt  mon  frère  réussit  à  attirer  l'attention  d'un  steamer  à  aubes  qui  sortait 
de  la  Tamise.  Une  barque  fut  envoyée,  qui  les  amena  à  bord  à  raison  de  trente-six 
livres  (neuf  cents  francs)  pour  eux  trois.  Le  steamer  allait  à  Ostendc,  leur  dit-on. 

II  était  près  de  deux  heures  lorsque  mon  frère,  ayant  payé  le  prix  de  leur 
passage,  au  passavant,  se  trouva  sain  et  sauf,  avec  les  deux  femmes  dont  il  avait 
pris  la  charge,  sur  le  pont  du  steamboat.  Ils  trouvèrent  de  la  nourriture  à  bord, 
bien  qu'à  des  prix  exorbitants  et  ils  réussirent  à  prendre  un  repas  sur  l'un  des 
sièges  de  l'avant. 

II  y  avait  déjà  à  bord  une  quarantaine  de  passagers,  dont  la  plupart  avaient 
employé  leur  dernier  argent  à  s'assurer  le  passage  ;  mais  le  capitaine  resta  dans  le 
canal  de  Blackwater  jusqu'à  cinq  heures  du  soir,  acceptant  un  si  grand  nombre  de 
passagers  que  le  pont  fut  presque  dangereusement  encombré.  II  serait  probablement 
resté  plus  longtemps,  s'il  n'était  venu  du  sud,  vers  ce  moment,  le  bruit  d'une  canon- 
nade. Comme  pour  y  répondre,  le  cuirassé  tira  un  coup  de  canon  et  hissa  une 
série  de  pavillons  et  de  signaux  :  des  volutes  de  fumée  jaillirent  de  ses  cheminées. 

Certains  passagers  émirent  l'opinion  que  cette  canonnade  venait  de  Shoebury- 
ncss,  et  l'on  s'aperçut  que  le  bruit  devenait  de  plus  en  plus  fort.  Au  même  moment, 
très  loin  dans  le  Sud-Est,  les  mâts  et  les  œuvres  mortes  de  trois  cuirassés  montè- 
rent tour  à  tour  hors  de  la  mer  sous  des  nuées  de  fumée  noire.  Mais  l'attention 
de  mon  frère  revint  bien  vite  à  la  canonnade  lointaine  qui  s'entendait  dans  le  sud. 
II  crut  voir  une  colonne  de  fumée  monter  dans  la  brume  grise.  Le  petit  steamer 
fouettait  déjà  l'eau  se  dirigeant  à  l'est  de  la  grande  courbe  des  embarcations,  et 
les  côtes  basses  d'Essex  s'abaissaient  dans  la  brume  bleuâtre,  lorsqu'un  Marsien' 
parut,  petit  et  faible  dans  la  distance,  s'avançant  au  long  de  la  côte  et  semblant 
venir  de  Foulness.  A  cette  vue,  le  capitaine,  plein  de  colère  et  de  peur,  se  mit 
à  sacrer  et  à  hurler  à  tue-tête,  se  maudissant  de  s'être  attardé,  et  les  aubes  semblè- 
rent atteintes  de  sa  terreur.  Tout  le  monde  à  bord  se  tenait  contre  le  bastingage 
ou  sur  les  bancs  du  pont,  contemplant  cette  forme  lointaine,  plus  haute  que  les 
arbres  et  que  les  clochers,  qui  s'avançait  à  loisir  en  semblant  parodier  la  marche 
liumaine. 

C'était  le  premier  Marsien  que  mon  frère  voyait  et,  plus  étonné  que  terrifié, 
il  suivit  des  yeux  ce  Titan  qui  se  lançait  délibérément  à  la  poursuite  des  embar- 
cations et,  à  mesure  que  la  côte  s'éloignait,  s'enfonçait  de  plus  en  plus  dans  l'eau. 
Alors,  au  loin,  par  delà  le  canal  de  Crouch,  un  autre  parut,  enjambant  des  arbres 
rabougris,  puis  un  troisième,  plus  loin  encore,  enfoncé  profondément  dans  des  couches 
de  vase  brillante  qui  semblaient  supendues  entre  le  ciel  et  l'eau.  Ils  s'avançaient 
tous  vers  la  mer,  comme  s'ils  eussent  voulu  couper  la  retraite  des  innombrables 
vaisseaux  qui  se  pressaient  entre  Foulness  et  le  Naze.  Malgré  les  efforts  haletants 
des  machines  du  petit  bateau  à  aubes  et  l'abondante  écume  que  lançaient  ses  roues, 
il  ne  fuyait  qu'avec  une  terrifiante  lenteur  devant  cette  sinistre  poursuite. 


Ï33 


Portant  ses  regards  vers  le  nord-ouest,  mon  frère  vît  la  large  courbe  des  embar- 
cations et  des  navires  déjà  secouée  par  l'épouvante  qui  planait;  un  navire  passait 
derrière  une  barque,  un  autre  se  tournait,  Tavant  vers  la  pleine  mer.  Des  paque- 
bots sifflaient  et  vomissaient  des  nuages  de  vapeur  ;  des  voiliers  larguaient  leurs 
voiles;  des  chaloupes  à  vapeur  se  faufilaient  entre  les  gros  navires.  Il  était  si  fasciné 
par  cette  vue  et  par  le  danger  qui  s'avançait  à  gauche  qu'il  ne  vit  rien  de  ce  qui 
se  passait  vers  la  pleine  mer.  Un  brusque  virage  que  fit  le  vapeur  pour  éviter 
d'être  coulé  bas  le  fit  tomber,  de  tout  son  long,  du  banc  sur  lequel  il  était  monté. 
Il  y  eut  un  grand  cri  tout  autour  de  lui,  un  piétinement  et  une  acclamation  à 
laquelle  il  lui  sembla  qu'on  répondait  faiblement.  Le  bateau  tira  une  embardée  et  il 
fut  de  nouveau  renversé  sur  les  mains. 

Il  se  remit  debout  et  vit  à  tribord,  à  cent  mètres  à  peine  de  leur  bateau  tanguant 
et  roulant,  une  vaste  lame  d'acier  qui,  comme  un  soc  de  charrue,  séparait  les  flots, 
les  lançant  de  chaque  côté,  en  énormes  vagues  écumeuses  qui  bondissaient  contre 
le  petit  steamer,  le  soulevant,  tandis  que  ses  aubes  tournaient  à  vide  dans  l'air,  puis 
le  laissant  retomber  au  point  de  le  submerger. 

Une  douche  d'embrun  aveugla  mon  frère  pendant  un  instant.  Quand  il  put 
rouvrir  les  yeux,  le  monstre  était  passé  et  courait  à  toute  vitesse  vers  la  terre. 
D'énormes  tourelles  d'acier  se  dressaient  sur  sa  haute  structure,  d'où  deux  chemi- 
nées se  projetaient,  crachant  un  souffle  de  fumée  et  de  feu  dans  l'air.  Le  cuirassé 

le   Fulgurant  „  venait  à  toute   vapeur  au  secours 
des  navires  menacés. 


Se  cramponnant  "contre  le  bastingage,  pour~së  maintenir  debout  sur  le  pont 
malgré  le  tangage,  mon  frère  porta  de  nouveau  ses  regards  sur  les  Marsiens  :  il 
les  vit  tous  trois  rassemblés  maintenant,  et  tellement  avancés  dans  la  mer  que  leur 
triple  support  était  entièrement  submergé.  Ainsi  amoindris  et  vus  dans  cette  loin- 
taine perspective,  11  paraissaient  beaucoup  moins  formidables  que  l'immense  masse 
d'acier  dans  le  sillage  de   laquelle   le  petit   steamer  tanguait   si   péniblement.  Les 


134 


Marsîens  semblaient  considérer  avec  étonnement  ce  nouvel  antagoniste.  Peut-être  que, 
dans  leur  esprit,  le  cuirassé  leur  semblait  un  géant  pareil  à  eux.  Le  Fulgurant  „ 
ne  tira  pas  un  coup  de  canon,  mais  s'avança  seulement  à  toute  vapeur  contre  eux  : 
ce  fut  sans  doute  parce  qu'il  ne  tira  pas  qu'il  put  s'approcher  aussi  près  qu'il  le 
fit  de  l'ennemi.  Les  Marsiens  ne  savaient  que  faire.  Un  coup  de  canon,  —  et  le 
Rayon  Ardent  eût  envoyé  immédiatement  »  le  cuirassé  au  fond  de  la  mer. 

II  allait  à  une  vitesse  telle  qu'en  une  l  minute  il  parut  avoir  franchi  la  moitié 
du  chemin  qui  séparait  le  steamboat  des  i  Marsiens  —  masse  noire  qui  diminuait 
contre   la  bande  horizontale    de    la   côte  11  d'Essex. 


Soudain  le  plus  avancé  des  Marsiens  ab'aissa  son  tube  et  déchargea  contre  le 
cuirassé  un  de  ses  projectiles  suffocants.  II  l'atteignit  à  bâbord  :  l'obus  glissa  avec  un 
jet  noirâtre  et  ricocha  au  loin  sur  la  mer  en  dégageant  un  torrent  de  Fumée  Noire, 
auquel  le  cuirassé  échappa.  II  semblait  aux  gens  qui  du  steamer  voyaient  la  scène, 
ayant  le  soleil  dans  les  yeux  et  près  de  la  surface  des  flots,  il  leur  semblait  que 
le  cuirassé  avait  déjà  rejoint  les  Marsiens.  Ils  virent  les  formes  géantes  se  séparer 
et  sortir  de  l'eau  à  mesure  qu'elles  regagnaient  le  rivage  ;  l'un  des  Marsiens  leva 
le  générateur  du  Rayon  Ardent  qu'il  pointa  obliquement  vers  la  mer,  et  à  son 
contact  des  jets  de  vapeur  jaillirent  des  vagues.  La  Rayon  dût  passer  sur  le  flanc 
du  navire  comme  un  morceau  de  fer  chauffé  à  blanc  sur  du  papier. 

Une  soudaine  lueur  bondit  à  travers  la  vapeur  qui  s'élevait  et  le  Marsien  chan- 
cela et  trébucha.  Au  même  instant,  il  était  renversé  et  une  volumineuse  quantité 


Ï35 


d'eau  et  de  vapeur  fut  lancée  à  une  hauteur  énorme  dans  Taîr.  L'artillerie  du 
**  Fulgurant  „  résonna  à  travers  le  tumulte,  les  pièces  tirant  Tune  après  l'autre;  un 
projectile  fit  éclabousser  l'eau  non  loin  du  steamer,  ricocha  vers  les  navires  qui 
fuyaient  vers  le  nord  et  une  barque  fut  fracassée  en  mille  morceaux. 

Mais  nul  n'y  prit  garde.  En  voyant  s'écrouler  le  Marsien,  le  capitaine  vociféra 
des  hurlements  inarticulés  et  la  foule  des  passagers,  sur  l'arrière  du  steamer,  poussa 
un  même  cri.  Un  instant  après,  une  autre  acclamation  leur  échappait,  car,  surgis- 
sant par  delà  le  tumulte  blanchâtre,  le  cuirassé  long  et  noir  s'avançait,  des  flammes 
s'élançaient  de  ses  parties  moyennes,  ses  ventilateurs  et  ses  cheminées  crachaient  du  feu. 

Le  Fulgurant  „  n'avait  pas  été  détruit  :  le  gouvernail,  semblait-il,  était  intact 
et  ses  machines  fonctionnaient.  Il  allait  droit  sur  un  second  Marsien  et  se  trouvait 
à  moins  de  cent  mètres  de  lui  quand  le  Rayon  Ardent  l'atteignit.  Alors,  avec  une 
violente  détonation  et  une  flamme  aveuglante,  ses  tourelles,  ses  cheminées  sautèrent. 
La  violence  de  l'explosion  fit  chanceler  le  Marsien,  et  au  même  instant,  l'épave 
enflammée,  lancée  par  l'impulsion  de  sa  propre  vitesse,  le  frappait  et  le  démolis- 
sait comme  un  objet  de  carton.  Mon  frère  poussa  un  cri  involontaire.  De  nouveau^ 
ce  ne  fut  plus  qu'un  tumulte  bouillonnant  de  vapeur. 

—  Deux  !  hurla  le  capitaine. 

Tout  le  monde  poussait  des  acclamations.  Le  steamer  entier  d'un  bout  à 
l'autre  trépidait  de  cette  joie  frénétique  qui  gagna,  un  à  un,  les  innombrables  navires 
et  embarcations  qui  s'en  allaient  vers  la  pleine  mer. 

Pendant  plusieurs  minutes,  la  vapeur  qui  s'élevait  au-dessus  de  l'eau  cacha  à 
la  fois  le  troisième  Marsien  et  la  côte. 

Les  aubes  du  bateau  n'avaient  cessé  de  frapper  régulièrement  les  vagues,  s'éloignant 
du  lieu  du  combat;  quand  enfin  cette  confusion  se  dissipa,  un  nuage  traînant  de 
Fumée  Noire  s'interposa,  et  on  ne  distingua  plus  rien  du  **  Fulgurant  „  ni  du 
troisième  Marsien.  Mais  les  autres  cuirassés  étaient  tout  près  maintenant,  se  dirigeant 
vers  le  rivage. 

Le  petit  vaisseau  continua  sa  route  vers  la  pleine  mer,  et  lentement  les  cuirassés 
disparurent  vers  la  côte,  que  cachait  encore  un  nuage  marbré  de  brouillard  opaque 
fait  en  partie  de  vapeur  et  en  partie  de  Fumée  Noire,  tourbillonnant  et  se  combinant 
de  la  plus  étrange  manière.  La  flotte  des  fuyards  s'éparpillait  vers  le  Nord-Est  ; 
plusieurs  barques,  toutes  voiles  dehors,  cinglaient  entre  les  cuirassés  et  le  steamboat. 
Au  bout  d'un  instant  et  avant  qu'ils  n'eussent  atteint  l'épais  nuage  noir,  les  bâtiments 
de  guerre  prirent  la  direction  du  nord,  puis  brusquement  virèrent  de  bord  et  disparurent 
vers  le  Sud  dans  la  brume  du  soir  qui  tombait.  Les  côtes  devinrent  indécises, 
puis  indistinctes,  parmi  les  bandes  basses  de  nuages  qui  se  rassemblaient  autour 
du  soleil  couchant. 

Soudain,  hors  de  la  brume  dorée  du  crépuscule,  parvint  l'écho  des  détonations 
d'artillerie,  et  des  formes  se  dessinèrent,  d'ombres  noires  qui  bougaient.  Tout  le 
monde   voulut   s'approcher   des  lisses   d'appui,  afin  d'apercevoir  ce  qui  se  passait; 


)36 


Mâis  on  ne  pouvait  rien  distinguer 
obliquement  et  barra  le  disque  du 
haletant,  dans  une  inquiétude  inter- 


dans la  fournaise  aveuglante  de  TOccident. 
clairement.  Une  masse  énorme  de  fumée  s^éleva 
soleil.  Le  steamboat  continuait  sa  route, 
minable. 

Le  soleil  s^enfonça  dans  les  nuages  gris,  le  ciel  rougeoya,  puis  s'obscurcit, 
l'étoile  du  soir  tremblota  dans  la  pénombre.  C'était  la  nuit.  Tout  à  coup,  le  capitaine 
poussa  un  cri  et  tendit  le  bras  vers  le  lointain.  Mon  frère  écarquilla  les  yeux. 
Hors  de  l'horizon  grisâtre  quelque  chose  monta  dans  le  ciel,  monta  obliquement 
et  très  rapidement  dans  la  lumineuse  clarté,  au-dessus  des  nuages  du  ciel  occidental, 
un  objet  plat,  large  et  vaste  qui  décrivit  une  courbe  immense,  diminua  peu  à  peu, 
s'enfonça  lentement  et  s'évanouit  dans  le  mystère  gris  de  la  nuit.  Quand  il  eut 
disparu,  on  eût  dit  qu'il  pleuvait  des  ténèbres. 


LIVRE  DEUXIÈME 

LA  TERRE  AU  POUVOIR  DES  MARSIENS 


Après  avoir  raconté  ce  qui  était  arrivé  à  mon  frère,  je  vais  reprendre  le  récit 
de  mes  propres  aventures  où  je  Tai  laissé,  au  moment  où  le  vicaire  et  moi  étions 
entrés  nous  cacher  dans  une  maison  d'Halliford,  dans  Tespoir  d^échapper  à  la  Fumée 
Noire,  Nous  y  demeurâmes  toute  la  nuit  du  dimanche  et  le  jour  suivant  —  le 
jour  de  la  panique  —  comme  dans  une  petite  île  d^air  pur,  séparés  du  reste  du 
monde  par  un  cercle  de  vapeur  suffocante.  Nous  n^avions  qu^à  attendre  dans  une 
oisiveté  angoissante,  et  c^est  ce  que  nous  fîmes  pendant  ces  deux  interminables  jours. 

Mon  esprit  était  plein  d^anxiété  en  pensant  à  ma  femme.  Je  me  la  représen- 
tais à  Leatherhead,  terrifiée,  en  danger  et  me  pleurant  déjà  comme  un  homme  mort. 
J^allais  et  venais  dans  cette  maison,  pleurant  de  rage  à  Vidée  d'être  ainsi  séparé 
d'elle,  songeant  à  tout  ce  qui  pouvait  lui  arriver  en  mon  absence.  Je  savais  que 
mon  cousin  était  asse^  brave  pour  affronter  toute  circonstance,  mais  il  n'était  pas 
homme  à  mesurer  les  choses  d'un  coup  d'œil  et  à  se  décider  promptement.  Ce  qu'il 
fallait  maintenant,  ce  n'était  pas  de  la  bravoure,  mais  de  la  réflexion  et  de  la 
prudence.  Ma  seule  consolation  était  de  savoir  que  les  Marsiens  s'avançaient  vers 
Londres  et  tournaient  ainsi  le  dos  à  Leatherhead.  Toutes  ces  vagues  craintes  me 


surexcitaient  Tesprît.  Bientôt,  je  me  sentis  fatigué  et  irrité  des  perpétuelles  jérémiades 
du  vicaire.  Son  égoïste  désespoir  m^impatientait.  Après  quelques  remontrances  sans 
effet,  je  me  tins  éloigné  de  lui  dans  une  pièce  qui  contenait  des  globes,  des  bancs 
et  des  tables,  des  cahiers  et  des  livres  et  qui  était  évidemment  une  salle  de  classe. 
Quand  il  vint  m'y  rejoindre,  je  montai  au  sommet  de  la  maison  et  m'enfermai 
dans  un  débarras,  afin  de  rester  seul  avec  mes  pensées  douloureuses  et  mes  misères. 

Pendant  toute  cette  journée  et  le  matin  suivant,  nous  fûmes  absolument  cernés 
par  la  Fumée  Noire.  Le  dimanche  soir,  nous  eûmes  des  indices  que  la  maison 
voisine  était  habitée  :  une  figure  derrière  une  fenêtre,  des  lumières  allant  et  venant, 
le  claquement  d'une  porte  qu'on  fermait.  Mais  je  ne  sus  qui  étaient  ces  gens  ni 
ce  qu'il  advint  d'eux.  Nous  ne  les  aperçûmes  plus  le  lendemain.  La  Fumée  Noire 
descendit,  en  flottant  lentement,  vers  la  rivière,  pendant  toute  la  matinée  du  lundi, 
passant  de  plus  en  plus  près  de  nous  et  disparaissant  enfin  sans  s'être  avancée 
plus  loin  que  le  bord  de  la  route,  devant  la  maison  où  nous  étions  réfugiés. 

Vers  midi,  un  Marsien  parut  au  milieu  des  champs,  déblayant  l'atmosphère 
avec  un  jet  de  vapeur  surchauffée,  qui  sifflait  contre  les  murs,  brisait  toutes  les 
vitres  qu'il  touchait  et  brûla  les  mains  du  vicaire  au  moment  où  il  quittait  préci- 
pitamment la  pièce  de  devant.  Quand  enfin  nous  nous  glissâmes  hors  des  pièces 
trempées  et  que  nous  jetâmes  un  regard  au  dehors,  on  eût  dit  qu'une  tourmente 
de  neige  noire  avait  passé  sur  la  contrée  vers  le  nord.  Tournant  nos  yeux  vers 
le  fleuve,  nous  lûmes  surpris  de  voir  d'inexplicables  rougeurs  se  mêler  aux  taches 
noires  des  prairies  desséchées. 

Pendant  un  moment,  nous  ne  sûmes  nous  rendre  compte  du  changement  apporté 
à  notre  position,  sinon  que  nous  étions  délivrés  de  notre  crainte  de  la  Fumée  Noire. 
Bientôt  je  m'aperçus  que  nous  n'étions  plus  cernés,  que  maintenant  nous  pourrions 
nous  en  aller.  Dès  que  je  fus  sûr  qu'il  y  avait  moyen  de  s'échapper,  mon  désir 
d'activité  revint.  Mais  le  vicaire  restait  léthargique  et  déraisonnable. 

—  Ici,  nous  sommes  en  sûreté,  répétait-il  ;  en  sûreté,  en  sûreté  ! 

Je  résolus  de  l'abandonner  —  que  ne  l'ai-je  fait!  Plus  sage  maintenant  et  profi- 
tant de  la  leçon  de  l'artilleur,  je  cherchai  à  me  munir  de  nourriture  et  de  boisson. 
J'avais  trouvé  de  l'huile  et  des  chiffons  pour  mes  brûlures  ;  je  pris  aussi  un 
chapeau  et  une  chemise  de  flanelle  que  je  découvris  dans  l'une  des  chambres  à 
coucher.  Quand  le  vicaire  comprit  que  j'allais  partir  seul,  étant  décidé  à  m'en  aller 
sans  lui,  il  se  leva  soudain  pour  me  suivre.  Et  tout  étant  calme  dans  l'après-midi, 
nous  nous  mîmes  en  route  vers  cinq  heures  autant  que  je  peux  le  présumer,  nous 
dirigeant  vers  Sunbury,  au  long  du  chemin  tout  noirci. 

Dans  Sunbury,  et  par  intervalles  sur  la  route,  nous  rencontrâmes  des  cadavres 
de  chevaux  et  d'hommes,  gisant  en  attitudes  contorsionnées,  des  charrettes  et  des 
bagages  renversés  et  couverts  d'une  épaisse  couche  de  poussière  noire.  Ce  linceul 
de  cendre  poudreuse  me  faisait  penser  à  ce  que  j'avais  lu  de  la  destruction  de 
Pompéi.  L'esprit  hanté  de  ces  spectacles  étranges,  nous  arrivâmes  sans  mésaventure 


J42 


Le  cinquième  cylindre  avait  dû  tomber  au 
plein  milieu  de  la  maison  que  nous  avions 
d^abord  visitée.  Le  bâtiment  avait  disparu, 
complètement  écrasé,  pulvérisé  et  dispersé  par 
le  choc. 


(CHAPITRE  XIX) 


à  Hampton  Court,  et  là,  nos  yeux  eurent  un  réel  soulagement  à  trouver  un  espace 
vert  qui  avait  échappé  au  nuage  suffocant.  Nous  traversâmes  le  parc  de  Bushey, 
où  les  daims  et  les  cerfs  allaient  et  venaient  sous  les  marronniers  ;  à  une  certaine 
distance,  des  hommes  et  des  femmes  —  les  premiers  êtres  que  nous  ayons  rencon- 
trés encore  —  se  hâtaient  vers  Hampton  Court  ;  nous  passâmes  ainsi  à  Twickenham, 

Au  loin,  les  bois,  par  delà  Ham  et  Petersham,  brûlaient  encore.  Twickenham 
n'avait  souffert  ni  du  Rayon  Ardent,  ni  de  la  Fumée  Noire,  et  il  y  avait  encore 
dans  ces  localités  des  gens  en  grand  nombre,  mais  personne  ne  put  nous  donner 
de  nouvelles.  Pour  la  plupart,  les  habitants  profitaient,  comme  nous,  d'une  accalmie 
pour  changer  de  quartiers.  J'eus  l'impression  qu'une  certaine  quantité  de  maisons 
étaient  encore  occupées  par  leurs  habitants  épouvantés,  trop  effrayés  sans  doute 
pour  essayer  de  fuir.  Les  signes  d'une  débandade  hâtive  abondaient  le  long  du 
chemin.  Je  me  rappelle  très  vivement  trois  bicyclettes  brisées  et  enfoncées  dans  le 
sol  par  les  roues  des  voitures  qui  suivirent.  Nous  traversâmes  le  pont  de  Rich- 
mond  vers  huit  heures  et  demie,  fort  précipitamment,  car  on  s'y  trouvait  trop 
exposé,  et  je  remarquai,  descendant  le  courant,  un  certain  nombre  de  masses  rouges. 
Je  ne  savais  pas  ce  que  c'était,  n'ayant  pas  le  temps  d'examiner  longuement,  mais 
je  me  fis  à  leur  propos  des  idées  beaucoup  plus  horribles  qu'il  ne  fallait.  Là, 
encore,  sur  la  rive  du  Surrey,  la  poussière  noire  qui  avait  été  de  la  fumée  s'éta- 
lait, recouvrant  des  cadavres  —  en  tas  aux  abords  de  la  station,  —  mais  nous 
n'aperçûmes  rien  des  Marsiens  avant  d'arriver  près  de  Barnes. 

Dans  la  distance,  parmi  le  paysage  noirci,  nous  vîmes  un  groupe  de  trois 
personnes  descendant  à  toutes  jambes  un  chemin  de  traverse  qui  menait  vers  le 
fleuve,  —  autrement  tout  semblait  désert.  Au  haut  de  la  colline,  les  maisons  de 
Richmond  brûlaient  activement,  mais  hors  de  la  ville  il  n'y  avait  nulle  part  trace 
de  Fumée  Noire. 

Tout  à  coup,  comme  nous  approchions  de  Kew,  des  gens  passèrent  en  courant 
et  les  parties  hautes  d'une  machine  marsienne  parurent  au-dessus  des  maisons,  à 
moins  de  cent  mètres  de  nous.  L'imminence  du  danger  nous  frappa  de  stupeur, 
car  si  le  Marsien  avait  regardé  autour  de  lui  nous  eussions  immédiatement  péri. 
Nous  étions  si  terrifiés  que  nous  n'osâmes  pas  continuer,  et  que  nous  nous  jetâmes 
de  côté,  cherchant  un  abri  sous  un  hangar  dans  un  coin,  pleurant  en  silence  et 
refusant  de  bouger. 

Mon  idée  fixe  de  parvenir  à  Leatherhead  ne  me  laissait  pas  de  repos,  et  de 
nouveau  je  m'aventurai  au  dehors,  dans  la  nuit  tombante.  Je  traversai  un  endroit 
tout  planté  d'arbustes,  suivis  un  passage  au  long  d'une  grande  maison  qui  avait 
tenu  bon  sur  ses  bases  et  je  débouchai  ainsi  sur  la  route  de  Kew.  Le  vicaire,  que 
j'avais  laissé  sous  le  hangar,  me  rattrapa  bientôt  en  courant. 

Ce  second  départ  fut  la  chose  la  plus  témérairement  folle  que  je  fis  jamais, 
car  il  était  évident  que  les  Marsiens  nous  environnaient.  A  peine  le  vicaire  m'eut- 
îl  rejoint  que  nous  aperçûmes  la  première   machine  marsienne,  ou  peut-être  même 


Ï45 


une   autre,   au   loin   par   delà   les   prairies  qui 
s^étendent  jusqu'à  Kew  Lodge.  Quatre  ou  cinq 
petites  formes   noires   se  sauvaient 
devant   elle,  parmi  le  vert  grisâtre 
des  champs,  car,  selon  toute  appa- 
rence, le  Marsien  les  poursuivait.  En 
trois  enjambées,  il  eut  rattrapé  ces  pauvres  êtres, 
qui  se  mirent  à  fuir  dans  toutes  les  directions. 
II  ne  se  servit  pas  du  Rayon  Ardent  pour  les 


détruire,    mais    les    ramassa    un    par  un;  il 
-dîit  les  mettre  dans  l'espèce  de  grand  récipient 
métallique  qui  faisait  saillie  derrière  lui,  à  la  façon 
-AV/v       dont  une  hotte  pend  aux  épaules  du  chiffonnier. 
-\  ;  /V        Uidéc  me  vint  alors  que  les  Marsiens  pouvaient 
avoir   d'autres  intentions  que  de  détruire  l'humanité 
bouleversée.  Nous  restâmes  un  instant  comme  pétrifiés, 
puis  tournant  les  talons  et  escaladant  une  barrière 
qui  fermait  un  jardin  clos  de  murs,  nous  tombâmes 
heureusement  dans  une  sorte  de  fosse  où  nous 
nous  terrâmes,  jusqu'à  ce  que  la  nuit  fût  noire, 
osant  à  peine  échanger  quelques  mots  à  voix  basse. 
Il  devait  bien  être  onze  heures  quand  nous  prîmes  le  courage 
de  nous  remettre  en  chemin,  ne  nous  risquant  plus  sur  la 
route,  mais  nous  glissant  furtivement  au  long  de  haies  et 
)[j  de  plantations,  le  vicaire  épiant  à  droite  et  moi  à  gauche, 

essayant  de  pénétrer  les  ténèbres,  de  crainte  des  Marsiens  qui,  nous  semblait-il,  allaient 
surgir  à  chaque  instant  autour  de  nous.  Un  moment,  nous  piétinâmes  dans  un  endroit 
brûlé  et  noirci,  presque  refroidi  alors  et  plein  de  cendres,  où  gisaient  des  corps 
d'hommes,  la  tête  et  le  buste  horriblement  brûlés,  mais  les  jambes  et  les  bottes  presque 
intactes  ;  et  aussi  des  cadavres  de  chevaux,  derrière  une  rangée  de  canons  éventrés 
et  de  caissons  brisés. 

Sheen  paraissait  avoir  échappé  à  la  destruction,  mais  tout  y  était  silencieux  et 
désert.  Nous  ne  rencontrâmes  là  aucun  cadavre,  et  la  nuit  était  trop  sombre  pour 
nous  permettre  de  voir  dans  les  rues  transversales.  Soudain,  mon  compagnon  se 
plaignit  de  la  fatigue  et  de  la  soif  et  nous  décidâmes  d'explorer  quelqu'une  des 
maisons  de  l'endroit. 

La  première  où  nous  entrâmes,  après  avoir  eu  quelque  difficulté  à  ouvrir  la 
fenêtre,  était  une  petite  villa  écartée,  et  je  n'y  trouvai  rien  de  mangeable  qu'un  peu 
de  fromage  moisi.  11  y  avait  pourtant  de  l'eau,  dont  nous  bûmes,  et  je  me  munis 
d'une  hachette  qui  promettait  d'être  utile  dans  notre  prochaine  effraction. 

Nous   traversâmes  la  route  à  un  endroit  où   elle  fait  coude   pour  aller  vers 


Hé 


Mortlake.  Là,  s^élevait  une  ^ 
maison  blanche  au  milieu 


vrîmes  une  réserve  de  nour-  ^  *^ 
riture  —  deux  pains  entiers, 
une  tranche  de  viande  crue 
et  la  moitié  d'un  jambon,  Sî^ 
fen    dresse    un   catalogue    -r^  ^ 
aussi  précis,  c'est  que  nous  ^ 


allions  être  obligés  de  sub- 
sister sur  ces  provisions 
pendant  la  quinzaine  qui 
suivit.  Au  fond  d'un  pla- 


d'un  jardin  entouré  de  murs  ; 
dans   l'office   nous  décou- 


card,  il  y  avait  aussi  des 
bouteilles  de  bière,  deux  sacs  de  haricots  blancs  et  quelques  laitues  ;  cette  office 
donnait  dans  une  sorte  de  laverie,  d'arrière-cuisine,  où  se  trouvaient  un  tas  de  bois 
et  un  buffet  qui  renfermait  une  douzaine  de  bouteilles  de  vin  rouge,  des  soupes  et 
des  poissons  conservés  et  deux  boîtes  de  biscuits. 

Nous  nous  assîmes  dans  la  cuisine  adjacente,  demeurant  dans  l'obscurité  —  car 
nous  n'osions  pas  même  faire  craquer  une  allumette  —  et  nous  mangeâmes  du 
pain  et  du  jambon  et  nous  vidâmes  une  bouteille  de  bière.  Le  vicaire,  encore  timoré 
et  inquiet,  était  d'avis,  assez  étrangement,  de  se  remettre  en  route  sur-le-champ  ; 
j'insistai  pour  qu'il  réparât  ses  forces  en  mangeant,  quand  arriva  la  chose  qui 
devait  nous  emprisonner. 

—  Il  n'est  sans  doute  pas  encore  minuit,  disais-je,  et  au  même  moment  nous 
fûmes  aveuglés  par  un  éclat  de  vive  lumière  verte.  Tous  les  objets  que  contenait 
la  cuisine  se  dessinèrent  vivement,  clairement  visibles  avec  leurs  parties  vertes  et 
leurs  ombres  noires,  puis  tout  s'évanouit.  Instantanément,  il  y  eut  un  choc  tel  que 
je  n'en  entendis  jamais  auparavant  ni  depuis  d'aussi  formidable.  Suivant  ce  choc  de 
si  près  qu'elle  parut  être  simultanée,  une  secousse  se  produisit,  avec,  tout  autour  de 
nous,  des  bruits  de  verrerie  brisée,  des  craquements  et  un  fracas  de  maçonnerie  qui 
s'écroule  ;  au  même  moment  le  plafond  s'abattit  sur  nous,  se  brisant  en  une  multi- 
tude de  fragments  sur  nos  têtes.  Je  fus  projeté  contre  la  poignée  du  four,  renversé 
sur  le  plancher  et  je  restai  étourdi.  Mon  évanouissement  dura  longtemps,  me  dit  le 
vicaire  ;  quand  je  repris  mes  sens  nous  étions  encore  dans  les  ténèbres  et  il  me 
tamponnait  avec  une  compresse,  tandis  que  sa  figure,  comme  je  m'en  aperçus  après, 
était  couverte  du  sang  d'une  blessure  qu'il  avait  reçue  au  front. 

Pendant  un  certain  temps,  il  me  fut  impossible  de  me  rappeler  ce  qui  était 
arrivé.  Puis  les  choses  me  revinrent  lentement  et  je  sentis  à  ma  tempe  la  douleur 
d'une  contusion. 


Î47 


—  Vous  sentez-vous  mieux?  demanda  le  vicaire  à  voix  très  basse, 
A  la  fin,  je  pus  lui  répondre  et  cherchai  à  me  redresser. 

—  Ne  bougez  pas,  dit-il;  le  plancher  est  couvert  de  débris  de  vaisselle.  Vous 
ne  pouvez  guère  remuer  sans  faire  de  bruit,  et  je  crois  bien  qu*  "  ils  „  sont  là, 
dehors. 

Nous  demeurâmes  un  instant  assis,  dans  un  grand  silence  et  retenant  notre 
souffle.  Tout  semblait  mortellement  tranquille,  bien  que  de  temps  en  temps  autour 
de  nous  quelque  chose,  plâtras  ou  morceau  de  brique,  tombât  avec  un  bruit  qui 
retentissait  partout.  Au  dehors  et  très  près,  s'entendait  un  grincement  métallique 
intermittent. 

—  Entendez-vous  ?  demanda  le  vicaire,  quand  le  bruit  se  produisit  de  nouveau. 

—  Oui,  répondis-je,  mais  qu'est-ce  ? 

—  Un  Marsien  !  dit  le  vicaire. 
J'écoutai  de  nouveau. 

—  Ça  ne  ressemble  pas  au  bruit  du  Rayon  Ardent,  dis-je,  et  pendant  un  moment 
j'inclinai  à  croire  que  l'une  des  grandes  machines  avait  trébuché  contre  la  maison, 
comme  j'en  avais  vu  se  heurter  à  la  tour  de  l'église  de  Shepperton. 

Notre  situation  était  si  étrange  et  si  incompréhensible  que,  pendant  trois  ou 
quatre  heures,  jusqu'à  ce  que  vînt  l'aurore,  nous  bougeâmes  à  peine.  Alors,  la  lumière 
s'infiltra,  non  pas  par  la  fenêtre  qui  demeura  obscure,  mais  par  une  ouverture  trian- 
gulaire entre  une  poutre  et  un  tas  de  briques  rompues,  dans  le  mur  derrière  nous. 
Pour  la  première   fois  nous  pûmes  vaguement  apercevoir  l'intérieur  de  la  cuisine. 

La  fenêtre  avait  cédé  sous  une  masse  de  terre  végétale  qui,  recouvrant  la  table 
où  nous  avions  pris  notre  repas,  arrivait  jusqu'à  nos  pieds.  Au  dehors  le  sol  était 
entassé  très  haut  contre  la  maison  ;  dans  l'embrasure  de  la  fenêtre,  nous  pouvions 
voir  un  fragment  de  conduite  d'eau  arrachée.  Le  plancher  était  jonché  de  quincail- 
lerie brisée  ;  l'extrémité  de  la  cuisine,  accotée  contre  la  maison,  avait  été  écrasée  et 
comme  le  jour  entrait  par  là,  il  était  évident  que  la  plus  grande  partie  de  la  maison 
s'était  écroulée.  Contrastant  vivement  avec  ces  ruines,  le  dressoir  net  et  propre, 
teinté  de  vert  pâle  —  le  vernis  à  la  mode  —  était  resté  debout  avec  un  certain 
nombre  d'ustensiles  de  cuivre  et  d'étain  ;  le  papier  peint  imitait  des  carreaux  de 
faïence  bleus  et  blancs  et  une  couple  de  gravures-primes  coloriées  flottait  au  mur 
de  la  cuisine,  au-dessus  du  fourneau. 

Quand  l'aube  devint  plus  claire,  nous  pûmes  mieux  distinguer,  à  travers  la 
brèche  du  mur,  le  corps  d'un  Marsien,  en  sentinelle,  sans  doute,  auprès  d'un  cylindre 
encore  étincelant.  A  cette  vue,  nous  nous  retirâmes  à  quatre  pattes  avec  toutes  les 
précautions  possibles,  hors  de  la  demi-clarté  de  la  cuisine,  dans  l'obscurité  de  la  laverie. 

Brusquement,  me  vint  à  l'esprit  l'exacte  interprétation  de  ces  choses. 

—  Le  cinquième  cylindre,  murmurai-je,  le  cinquième  projectile  de  Mars  est  tombé 
sur  la  maison  et  l'a  enterrée  sous  ses  ruines. 

Un  instant  le  vicaire  garda  le  silence,  puis  il  murmura  : 


(48 


—  Dieu  aie  pitié  de  nous  ! 

Je  Tentendis  bientôt  pleurnicher  tout  seul. 

A  part  le  bruit  qu^il  faisait,  nous  étions  absolument  tranquilles  dans  la  laverie. 
Pour  ma  part,  j'osais  à  peine  respirer  et  je  restais  assis,  les  yeux  fixés  sur  la 
faible  clarté  qu'encadrait  la  porte  de  la  cuisine.  J'apercevais  juste  la  figure  du  vicaire, 
un  oval  indistinct,  son  faux-col  et  ses  manchettes.  Au  dehors  commença  un  martellement 
métallique,  puis  il  y  eut  une  sorte  de  cri  violent  et  ensuite,  après  un  intervalle 
de  silence,  un  sifflement  pareil  à  celui  d'une  machine  à  vapeur.  Ces  bruits,  pour 
la  plupart  problématiques,  se  continuèrent  par  intermittences,  et  semblèrent  devenir 
plus  fréquents  à  mesure  que  le  temps  passait.  Bientôt,  des  secousses  cadencées  et 
des  vibrations,  qui  faisaient  tout  trembler  autour  de  nous,  firent  sans  interruption 
sauter  et  résonner  la  vaisselle  de  l'office.  Une  fois,  la  lueur  fut  éclipsée  et  le  fantastique 
cadre  de  la  porte  de  la  cuisine  devint  absolument  sombre  ;  nous  dûmes  rester 
blottis  pendant  maintes  heures,  silencieux  et  tremblants,  jusqu'à  ce  que  notre  attention 
lasse  défaillit... 

Enfin,  je  m'éveillai,  très  affamé.  Je  suis  enclin  à  croire  que  la  plus  grande 
partie  de  la  journée  dut  s'écouler  avant  que  nous  ne  nous  réveillions.  Ma  faim 
était  si  impérieuse  qu'elle  m'obligea  à  bouger.  Je  dis  au  vicaire  que  j'allais  chercher 
de  la  nourriture  et  me  dirigeai  à  tâtons  vers  l'office. 

II  ne  me  répondit  pas,  mais  dès  que  j'eus  commencé  à  manger,  le  léger  bruit 
que  je  faisais  le  décida  à  se  remuer,  et  je  l'entendis  venir  en  rampant. 


XIX 


DANS  LA  MAISON  EN  RUINES 

Après  avoir  mangé,  nous  regagnâmes  la  laverie,  et  je  dus  alors  m^assoupir 
de  nouveau,  car,  m^éveillant  tout  à  coup,  je  me  trouvai  seul.  Les  secousses  régulières 
continuaient  avec  une  persistance  pénible.  J'appelai  plusieurs  fois  le  vicaire  à  voix 
basse  et  me  dirigeai  à  la  fin  du  côté  de  la  cuisine.  II  faisait  encore  jour  et  je 
Taperçus  à  Tautre  bout  de  la  pièce  contre  la  brèche  triangulaire  qui  donnait 
vue  sur  les  Marsiens.  Ses  épaules  étaient  courbées,  de  sorte  que  je  ne  pouvais 
voir  sa  tête. 

J'entendais  des  bruits  assez  semblables  à  ceux  de  machines  d'usines,  et  tout 
était  ébranlé  par  les  vibrations  cadencées.  A  travers  l'ouverture  du  mur,  je  pouvais 
voir  la  cime  d'un  arbre  teintée  d'or,  et  le  bleu  profond  du  ciel  crépusculaire  et 
tranquille.  Pendant  une  minute  ou  deux,  je  restai  là,  regardant  le  vicaire,  puis  j'avançai 
pas  à  pas  et  avec  d'extrêmes  précautions  au  milieu  des  débris  de  vaisselle  qui 
encombraient  le  plancher. 

Je  touchai  la  jambe  du  vicaire  et  il  tressaillit  si  violemment  qu'un  fragment 
de  la  muraille  se  détacha  et  tomba  au  dehors  avec  fracas.  Je  lui  saisis  le  bras, 
craignant  qu'il  ne  se  mît  à  crier,  et  pendant  un  long  moment  nous  demeurâmes 
terrés  là,  immobiles.  Puis  je  me  retournai  pour  voir  ce  qui  restait  de  notre  rempart. 
Le  plâtre,  en  se  détachant,  avait  ouvert  une  fente  verticale  dans  les  décombres  et, 
me  soulevant  avec  précaution  contre  une  poutre,  je  pouvais  voir  par  cette  brèche 


i50 


ce  qu'était  devenue  la  tranquille  route  suburbaine  de  la  veille.  Combien  vaste  était 
le  changement  que  nous  pouvions  ainsi  contempler  ! 

Le  cinquième  cylindre  avait  dû  tomber  au  plein  milieu  de  la  maison  que  nous 
avions  d'abord  visitée.  Le  bâtiment  avait  disparu,  complètement  écrasé,  pulvérisé  et 
dispersé  par  le  choc.  Le  cylindre  s'était  enfoncé  plus  profondément  que  les  fondations 
dans  un  trou  beaucoup  plus  grand  que  celui  que  j'avais  vu  à  Woking,  Le  sol 
avait  éclaboussé,  de  tous  les  côtés,  sous  cette  terrible  chute  —  éclaboussé  „  est 
le  seul  mot  —  des  tas  énormes  de  terre  qui  cachaient  les  maisons  voisines.  II  s'était 
comporté  exactement  comme  de  la  boue  sous  un  violent  coup  de  marteau.  Notre 
maison  s'était  écroulée  en  arrière;  la  façade,  même  celle  du  rez-de-chaussée,  avait 
été  complètement  détruite  ;  par  hasard,  la  cuisine  et  la  laverie  avaient  échappé  et 
étaient  enterrées  sous  la  terre  et  les  décombres  ;  nous  étions  enfermés  de  toutes  parts 
sous  des  tonnes  de  terre,  sauf  du  côté  du  cylindre  ;  nous  nous  trouvions  donc  exac- 
tement sur  le  bord  du  grand  trou  circulaire  que  les  Marsiens  étaient  occupés  à 
faire  ;  les  sons  sourds  et  réguliers  que  nous  entendions  venaient  évidemment  de 
derrière  nous  et,  de  temps  en  temps,  une  brillante  vapeur  grise  montait  comme  un 
voile  devant  l'ouverture  de  notre  cachette. 

Au  centre  du  trou,  le  cylindre  était  déjà  ouvert;  sur  le  bord  opposé,  parmi  la  terre, 
le  gravier  et  les  arbustes  brisés,  l'une  des  grandes  machines  des  Marsiens,  abandonnée 
par  son  occupant,  se  tenait  debout,  raide  et  géante,  contre  le  ciel  du  soir.  Bien  que, 
pour  plus  de  commodité,  je  les  aie  décrits  en  premier  lieu,  je  n'aperçus  d'abord  presque 
rien  du  trou  ni  du  cylindre;  mon  attention  fut  absorbée  par  un  extraordinaire  et 
scintillant  mécanisme  que  je  voyais  à  l'œuvre  au  fond  de  l'excavation,  et  parmi 
les  étranges  créatures,  qui  rampaient  péniblement  et  lentement  sur  les  tas  de  terre. 

Le  mécanisme,  certainement,  frappa  d'abord  ma  curiosité.  C'était  un  de  ces 
systèmes  compliqués,  qu'on  a  appelés  depuis  Mains-Machines,  et  dont  l'étude  a  donné 
déjà  une  si  puissante  impulsion  au  développement  de  la  mécanique  terrestre.  Telle 
qu'elle  m'apparut,  elle  présentait  l'aspect  d'une  sorte  d'araignée  métallique  avec  cinq 
jambes  articulées  et  agiles,  ayant  autour  de  son  corps  un  nombre  extraordinaire  de 
barres,  de  leviers  articulés,  et  de  tentacules  qui  touchaient  et  prenaient.  La  plupart 
de  ses  bras  étaient  repliés,  mais  avec  trois  longs  tentacules  elle  attrapait  des  tringles, 
des  plaques,  des  barres  qui  garnissaient  le  couvercle  et  apparemment  renforçaient 
les  parois  du  cylindre.  A  mesure  que  les  tentacules  les  prenaient,  tous  ces  objets 
étaient  déposés  sur  un  tertre  aplani. 

Le  mouvement  de  la  machine  était  si  rapide,  si  complexe  et  si  parfait  que, 
malgré  les  reflets  métalliques,  je  ne  pus  croire  au  premier  abord  que  ce  fût  un 
mécanisme.  Les  engins  de  combat  étaient  coordonnés  et  animés  à  un  degré  extra- 
ordinaire, mais  rien  en  comparaison  de  ceci.  Ceux  qui  n'ont  pas  vu  ces  construc- 
tions, et  n'ont  pour  se  renseigner  que  les  imaginations  des  dessinateurs,  ou  les 
descriptions  forcément  imparfaites  de  témoins  oculaires,  peuvent  difficilement  se  faire 
une  idée  de  l'impression  d'organismes  vivants  qu'elles  donnaient. 

Ï5Ï 


Je  me  rappelle  les  illustra- 
tions de  Fune  des  premières 
brochures  qui  prétendaient 
îonner  un  récit  complet  de  la  guerre. 
Evidemment,  Fartiste  n'avait  fait  qu'une 
étude  hâtive  des  machines  de  combat  et 
à  cela  se  bornait  sa  connaissance  de  la 
.mécanique  marsienne.  Il  avait  représenté 
des  tripodes  raides,  sans  aucune  flexibilité  ni  souplesse,  avec  une  monotonie  d'effet 
absolument  trompeuse.  La  brochure  qui  contenait  ces  renseignements  eut  une  vogue 
considérable  et  je  ne  la  mentionne  ici  que  pour  mettre  le  lecteur  en  garde  contre 
l'impression  qu'il  en  peut  garder.  Tout  cela  ne  ressemblait  pas  plus  aux  Marsiens 
que  je  vis  à  l'œuvre  qu'un  poupard  de  carton  ne  ressemble  à  un  être  humain.  A 
mon  avis,  la  brochure,  eût  été  bien  meilleure  sans  ces  illustrations. 

D'abord,  ai-je  dit,  la  Machine  à  Mains  ne  me  donna  pas  l'impression  d'un  méca- 
nisme, mais  plutôt  d'une  créature  assez  semblable  à  un  crabe,  avec  un  tégument 
étîncelant,  qui  était  le  Marsien,  actionnant  et  contrôlant  les  mouvements  de  ses 
membres  multiples  au  moyen  de  ses  délicats  tentacules,  et  semblant  être,  simple- 
ment, l'équivalent  de  la  partie  cérébrale  du  crabe.  Je  perçus  alors  la  ressemblance 
de  son  tégument  gris-brun,  brillant,  ayant  l'aspect  du  cuir,  avec  celui  des  autres 
corps  rampants  environnants  et  la  véritable  nature  de  cet  adroit  ouvrier  m'apparut 
sous  son  vrai  jour.  Après  cette  découverte,  mon  intérêt  se  porta  vers  les  autres 
créatures,  —  les  Marsiens  réels.  J'avais  eu  d'eux,  déjà,  une  impression  passagère, 
et  la  nausée  que  j'avais  ressentie  alors  ne  revint  pas  troubler  mon  observation. 
D'ailleurs,  j'étais  bien  caché  et  immobile,  sans  aucune  nécessité  de  bouger. 

Je  voyais  maintenant  que  c'étaient  les  créatures  les  moins  terrestres  qu'il  soit 
possible  de  concevoir.  Ils  étaient  formés  d'un  grand  corps  rond,  ou  plutôt  d'une  grande 
tête  ronde  d'environ  quatre  pieds  de  diamètre  et  pourvue  d'une  figure.  Cette  face  n'avait 
pas  de  narines  —  à  vrai  dire  les  Marsiens  ne  semblent  pas  avoir  été  doués  de  l'odorat  — 
mais  possédait  deux  grands  yeux  sombres,  immédiatement  au-dessous  desquels  se 
trouvait  une  sorte  de  bec  cartilagineux.  Derrière  cette  tête  ou  ce  corps  —  car  je 
ne  sais  vraiment  lequel  de  ces  deux  termes  employer  —  était  une  seule  surface 
tympanique  tendue,  qu'on  a  su  depuis  être  anatomiquement  une  oreille,  encore  qu'elle 
dût  leur  être  presque  entièrement  inutile  dans  notre  atmosphère  trop  dense.  En 
groupe  autour  de  la  bouche,  seize  tentacules  minces,  presque  des  lanières,  étaient 
disposés  en  deux  faisceaux  de  huit  chacun.  Depuis  lors,  avec  assez  de  justesse,  le 
professeur  Stowes,  le  distingué  anatomiste,  a  nommé  ces  deux  faisceaux  des  **  mains  „. 
La  première  fois,  même,  que  j'aperçus  les  Marsiens,  ils  paraissaient  s'efforcer  de  se 
soulever  sur  ces  mains,  mais  cela  leur  était  naturellement  impossible  à  cause  de 
l'accroissement  de  poids  dû  aux  conditions  terrestres.  On  peut  avec  raison  supposer 
que,  dans  la  planète  Mars,  ils  se  meuvent  sur  ces  mains  avec  facilité. 


Ï52 


Att  centî-e  du  tfou,  le  cylindre  était  déjà 
ouvert  ;  sur  le  bord  opposé,  parmi  la  terre,  le 
gfravier  et  les  arbustes  brisés,  Vxine  des  gfrandes 
machines  de  combat  des  Marsiens,  abandoniiée  , 
par  son  occupant,  se  tenait  debout,  raide  et 
§féante,  contre  le  ciel  du  soir. 


(CHAPITRE  XIX) 


Leur  anatomîe  interne,  comme  la  dissection  Ta  démontré  depuis,  était  également 
simple.  La  partie  la  plus  importante  de  leur  structure  était  le  cerveau  qui  envoyait 
aux  yeux,  à  Toreille  et  aux  tentacules  tactiles  des  nerfs  énormes.  Ils  avaient,  de 
plus,  des  poumons  complexes,  dans  lesquels  la  bouche  s^ouvrait  immédiatement,  ainsi 
que  le  cœur  et  ses  vaisseaux.  La  gêne  pulmonaire  que  leur  causaient  la  pesanteur 
et  la  densité  plus  grande  de  Fatmosphère  n'était  que  trop  évidente  aux  mouvements 
convulsifs  de  leur  enveloppe  extérieure. 

A  cela  se  bornait  l'ensemble  des  organes  d'un  Marsien.  Aussi  étrange  que  cela 
puisse  paraître  à  un  être  humain,  tout  le  complexe  appareil  digestif,  qui  constitue 
la  plus  grande  partie  de  notre  corps,  n'existait  pas  chez  les  Marsiens.  Ils  étaient 
des  têtes,  rien  que  des  têtes.  Dépourvus  d'entrailles,  ils  ne  mangeaient  pas  et  digé- 
raient encore  moins.  Au  lieu  de  cela,  ils  prenaient  le  sang  frais  d'autres  créatures 
vivantes  et  se  1'  **  injectaient  „  dans  leurs  propres  veines.  Je  les  ai  vus  moi-même 
se  livrer  à  cette  opération  et  je  le  mentionnerai  quand  le  moment  sera  venu.  Mais 
si  excessif  que  puisse  paraître  mon  dégoût,  je  ne  puis  me  résoudre  à  décrire  une 
chose  dont  je  ne  pus  endurer  la  vue  jusqu'au  bout.  Qu'il  suffise  de  savoir  qu'ayant 
recueilli  le  sang  d'un  être  encore  vivant  —  dans  la  plupart  des  cas,  d'un  être  humain 
—  ce  sang  était  transvasé  au  moyen  d'une  sorte  de  minuscule  pipette  dans  un 
canal  récepteur. 

Sans  aucun  doute,  nous  éprouvons  à  la  simple  idée  de  cette  opération  une 
répulsion  horrifiée,  mais,  en  même  temps,  réfléchissons  combien  nos  habitudes  carni- 
vores sembleraient  répugnantes  à  un  lapin  doué  d'intelligence. 

Les  avantages  physiologiques  de  ce  procédé  d'injection  sont  indéniables,  si  l'on 
pense  à  l'énorme  perte  de  temps  et  d'énergie  humaine  qu'occasionne  la  nécessité  de 
manger  et  de  digérer.  Nos  corps  sont  en  grande  partie  composés  de  glandes,  de 
tubes  et  d'organes  occupés  sans  cesse  à  convertir  en  sang  une  nourriture  hétéro- 
gène. Les  opérations  digestives  et  leur  réaction  sur  le  système  nerveux  sapent  notre 
force  et  tourmentent  notre  esprit.  Les  hommes  sont  heureux  ou  misérables  selon 
qu'ils  ont  le  foie  plus  ou  moins  bien  portant  ou  des  glandes  gastriques  plus  ou 
moins  saines.  Mais  les  Marsiens  échappaient  à  ces  fluctuations  organiques  des  senti- 
ments et  des  émotions. 

Leur  indéniable  préférence  pour  les  hommes,  comme  source,  .  /^,^  •  J< 
de  nourriture,  s'explique  en  partie  par  la  nature  des  ^r-^stes 
des  victimes  qu'ils  avaient  amenées  avec  eux 
comme  provisions  de  voyage.  Ces  êtres,  à  en  juger 
par  les  fragments  ratatinés  qui  restèrent  au  pouvoir 
des  humains,  étaient  bipèdes,  pourvus  d'un  squelette 
siliceux  sans  consistance  —  presque  semblable  à 
celui  des  éponges  siliceuses  —  et  d'une  faible 
musculature  ;  ils  avaient  une  taille  d'environ  six 
pieds  de  haut,  la  tête  ronde  et  droite,  de  larges 


yeux  dans  des  orbitres  très  dures.  Les  Marsiens  devaient  en  avoir 
apporté  deux  ou  trois  dans  chacun  de  leurs  cylindres,  et  tous  avaient 
été  tués  avant  d'atteindre  la  terre.  Cela  valut  aussi  bien  pour  eux, 
car  le  simple  effort  de  vouloir  se  mettre  debout  sur  le  sol  de  notre 
planète  aurait  sans  doute  brisé  tous  les  os  de  leurs  corps. 

Puisque  j'ai  entamé  cette  description,  je  puis  donner  ici  certains 
autres  détails  qui,  encore  que  nous  les  ayons  remarqués  par  la  suite 
seulement,  permettront  au  lecteur  qui  les  connaîtrait  mal  de  se  faire 
une  idée  plus  claire  de  ces  désagréables  envahisseurs. 

En  trois  autres  points,  leur  physiologie  différait  étrangement  de  la 
nôtre.  Leurs  organismes  ne  dormaient  jamais,  pas  plus  que  ne  dort 
le  cœur  de  l'homme.  Puisqu'ils  n'avaient  aucun  vaste  mécanisme  muscu- 
laire à  récupérer,  ils  ignoraient  le  périodique  retour  du  sommeil.  Ils 
ne  devaient  ressentir,  semble-t-il,  que  peu  ou  pas  de  fatigue.  Sur  la  terre,  ils  ne 
purent  jamais  se  mouvoir  sans  de  grands  efforts  et  cependant  ils  conservèrent  jusqu'au 
bout  leur  activité.  En  vingt-quatre  heures,  ils  fournissaient  vingt-quatre  heures  de 
travail,  comme  c'est  peut-être  le  cas  ici-bas  avec  les  fourmis. 

D'autre  part,  si  étonnant  que  cela  paraisse  dans  un  monde  sexué,  les  Marsiens 
étaient  absolument  dénués  de  sexe  et  devaient  ignorer,  par  conséquent,  les  émotions 
tumultueuses  que  fait  naître  cette  différence  entre  les  humains.  Un  jeune  Marsien, 
le  fait  est  indiscutable,  naquit  réellement  ici-bas  pendant  la  durée  de  la  guerre;  on 
le  trouva  attaché  à  son  parent,  à  son  progéniteur,  partiellement  retenu  à  lui,  à  la 
façon  dont  poussent  les  bulbes  de  lis  ou  les  jeunes  animalcules  des  polypiers  d'eau 
douce. 

Chez  l'homme,  chez  tous  les  animaux  d'un  ordre  élevé,  une  telle  méthode  de 
génération  a  disparu  ;  mais  ce  fut  certainement,  même  ici-bas,  la  méthode  primitive. 
Parmi  les  animaux  d'ordre  inférieur,  à  partir  même  des  Tuniciers,  ces  premiers 
cousins  des  vertébrés,  les  deux  procédés  coexistent,  mais  généralement  la  méthode 
sexuelle  l'emporte  sur  l'autre.  Pourtant  sur  la  planète  Mars,  le  contraire  apparem- 
ment se  produit. 

11  est  intéressant  de  faire  remarquer  qu'un  certain  auteur,  d'une  réputation 
quasi-scientifique,  écrivant  longtemps  avant  l'invasion  marsîenne,  prévit  pour  l'homme 
une  structure  finale  qui  ne  différait  pas  grandement  de  la  condition  véritable  des 
Marsiens.  Je  me  souviens  que  sa  prophétie  parut,  en  novembre  ou  en  décembre  1892, 
dans  une  publication  depuis  longtemps  défunte,  la  **  Pall  Mail  Budget,  „  et  je  me 
rappelle  à  ce  propos  une  caricature,  publiée  dans  un  périodique  comique  de  l'époque 
anté-marsienne  :  **  Punch  „ .  L'auteur  expliquait,  sur  un  ton  presque  facétieux,  que 
le  perfectionnement  incessant  des  appareils  mécaniques  devait  finalement  amener  la 
disparition  des  membres,  comment  la  perfection  des  inventions  chimiques  devait 
supprimer  la  digestion,  comment  des  organes  tels  que  la  chevelure,  la  partie  externe 
du  nez,  les  dents,  les  oreilles,  le  menton,  ne  seraient  bientôt  plus  des  parties  essentielles 


156 


du  corps  humain  et  comment  la  sélection  naturelle  amènerait 
leur  diminution  progressive  dans  les  temps  à  venir»  Le  cerveau 
restait  une  nécessité  cardinale.  Une  seule  autre  partie  du  corps  \|j 
avait  des  chances  de  survivre,  et  c'était  la  main,    moyen  d'infor- 
mation et  d'action  du  cerveau  „. 

Beaucoup  de  vérités  ont  été  dites  en  plaisantant,  et  nous 
possédons  indiscutablement  dans  les  Marsiens  l'accomplissement 
réel  de  cette  suppression  du  côté  animal  de  l'organisme  par 
l'intelligence.  II  est  à  mon  avis  absolument  admissible  que 
les  Marsiens  peuvent  descendre  d'êtres  assez  semblables  à 

nous,  par  suite  d'un  développement  graduel  du  cerveau  et  des  mains  —  ces  dernières 
se  transformant  en  deux  faisceaux  de  tentacules  —  aux  dépens  du  reste  du  corps. 
Sans  le  corps,  le  cerveau  deviendrait  naturellement  une  intelligence  plus  égoïste,  ne 
possédant  plus  rien  du  substratum  émotionnel  de  l'être  humain. 

Le  dernier  point  saillant  par  lequel  le  système  vital  de  ces  créatures  différait 
du  nôtre  pouvait  être  regardé  comme  un  détail  trivial  et  sans  importance.  Les  micro- 
organismes, qui  causent,  sur  terre,  tant  de  maladies  et  de  souffrances,  étaient  inconnus 
sur  la  planète  Mars,  soit  qu'ils  n'y  aient  jamais  paru,  soit  que  la  science  et  l'hy- 
giène marsiennes  les  aient  éliminés  depuis  des  âges.  Des  centaines  de  maladies,  toutes 
les  fièvres  et  toutes  les  contagions  de  la  vie  humaine,  la  tuberculose,  les  cancers, 
les  tumeurs  et  autres  états  morbides  n'intervinrent  jamais  dans  leur  existence  et 
puisqu'il  s'agit  ici  des  différences  entre  la  vie  à  la  surface  de  la  planète  Mars  et 
la  vie  terrestre,  je  puis  dire  un  mot  des  curieuses  conjectures  faites  au  sujet  de 
l'Herbe  Rouge. 

Apparemment,  le  règne  végétal  dans  Mars,  au  lieu  d'avoir  le  vert  pour  couleur 
dominante,  est  d'une  vive  teinte  rouge-sang.  En  tous  les  cas,  les  semences  que  les 
Marsiens  —  intentionnellement  ou  accidentellement  —  apportèrent  avec  eux  donnèrent 
toujours  naissance  à  des  pousses  rougeâtres.  Seule  pourtant,  la  plante  connue  sous 
le  nom  populaire  d'Herbe  Rouge  réussit  à  entrer  en  compétition  avec  les  végéta- 
tions terrestres.  La  variété  rampante  n'eut  qu'une  existence  transitoire  et  peu  de  gens 
l'ont  vu  croître.  Néanmoins,  pendant  un  certain  temps,  l'Herbe  Rouge  crût  avec  une 
vigueur  et  une  luxuriance  surprenantes.  Le  troisième  ou  le  quatrième  jour  de  notre 
emprisonnement,  elle  avait  envahi  tout  le  talus  du  trou  et  ses  tiges,  qui  ressem- 
blaient à  celles  du  cactus,  formaient  une  frange  carminée  autour  de  notre  lucarne 
triangulaire.  Plus  tard,  je  la  trouvai  dans  toute  la  contrée  et  particulièrement  aux 
endroits  où  coulait  quelque  cours  d'eau. 

Les  Marsiens  étaient  pourvus,  selon  toute  apparence,  d'une  sorte  d'organe  de 
l'ouïe,  un  unique  tympan  rond  placé  derrière  leur  tête  et  d'yeux  ayant  une  portée 
visuelle  peu  sensiblement  différente  de  la  nôtre,  excepté  que,  selon  Philips,  le  bleu 
et  le  violet  devaient  leur  paraître  noir.  On  suppose  généralement  qu'ils  communi- 
quaient entre  eux  par  des  sons  et  des  gesticulations  tentaculaires  ;  c'est  ce  qui  est 


i57 


affirmé,  du  moins,  dans  la  brochure  remarquable,  mais  hâtivement  rédigée  —  écrite 
évidemment  par  quelqu'un  qui  ne  fut  pas  témoin  oculaire  des  mouvements  des 
Marsiens  —  à  laquelle  j'ai  déjà  fait  allusion  et  qui  a  été,  jusqu'ici,  la  principale 
source  d'information  concernant  ces  êtres.  Or,  aucun  de  ceux  qui  survécurent  ne 
vit  mieux  que  moi  les  Marsiens  à  l'œuvre,  sans  que  je  veuille  pour  cela  me  glori- 
fier d'une  circonstance  purement  accidentelle,  mais  le  fait  est  exact.  Aussi  je  puis 
affirmer  que  je  les  ai  maintes  fois  observés  de  très  près,  que  j'ai  vu  quatre,  cinq 
et  une  fois  six  d'entre  eux,  exécutant  indolemment  ensemble  les  opérations  les  plus 
compliquées  et  les  plus  élaborées,  sans  le  moindre  son  ni  le  moindre  geste.  Leur 
cri  particulier  précédait  invariablement  leur  espèce  de  repas;  il  n'avait  aucune  modu- 
lation et  n'était,  je  crois,  en  aucun  sens  un  signal,  mais  simplement  une  expiration 
d'air,  nécessaire  avant  la  succion.  Je  peux  prétendre  à  une  connaissance  au  moins 
élémentaire  de  la  psychologie  et  à  ce  sujet  je  suis  convaincu  —  aussi  fermement 
qu'il  est  possible  de  l'être  —  que  les  Marsiens  échangeaient  leurs  pensées  sans  aucun 
intermédiaire  physique  et  j'ai  acquis  cette  conviction  malgré  mes  doutes  antérieurs 
et  de  fortes  préventions.  Avant  l'invasion  marsienne,  comme  quelque  lecteur  se  le 
rappellera  peut-être,  j'avais,  avec  quelque  véhémence,  essayé  de  réfuter  la  transmis- 
sion de  la  pensée  et  les  théories  télépathiques. 

Les  Marsiens  ne  portaient  aucun  vêtement.  Leurs  idées  sur  le  décorum  et  les 
ornements  extérieurs  étaient  nécessairement  différentes  des  nôtres  et  ils  n'étaient 
nécessairement  pas  seulement  beaucoup  moins  sensibles  aux  changements  de  tempé- 
rature que  nous  ne  le  sommes,  mais  les  changements  de  pression  atmosphérique 
ne  semblent  pas  avoir  sérieusement  affecté  leur  santé.  Pourtant,  s'ils  ne  portaient 
aucun  vêtement,  d'autres  additions  artificielles  à  leurs  ressources  leur  donnaient  une 
grande  supériorité  sur  l'homme.  Nous  autres,  humains,  avec  nos  cycles  et  nos  patins 
de  route,  avec  les  machines  volantes  Lilienthal,  avec  nos  bâtons  et  nos  canons,  ne 
sommes  encore  qu'au  début  de  l'évolution  au  terme  de  laquelle  les  Marsiens  sont 
parvenus.  En  réalité,  ils  se  sont  transformés  en  simples  cerveaux,  revêtant  des  corps 
divers  suivant  leurs  besoins  différents,  de  la  même  façon  que  nous  revêtons  nos 
divers  costumes  et  prenons  une  bicyclette  pour  une  coufse  pressée  ou  un  parapluie 
s'il  pleut.  Rien  peut-être,  dans  tous  leurs  appareils,  n'est  plus  surprenant  pour 
l'homme  que  l'absence  de  la  roue,  „  ce  trait  dominant  de  presque  tous  les  méca- 
nismes humains.  Parmi  toutes  les  choses  qu'ils  apportèrent  sur  la  terre,  rien  n'indi- 
que qu'ils  emploient  le  cercle.  On  se  serait  attendu  du  moins  à  le  trouver  dans 
leurs  appareils  de  locomotion.  A  ce  propos,  il  est  curieux  de  remarquer  que,  même 
ici-bas,  la  nature  paraît  avoir  dédaigné  la  roue  ou  qu'elle  lui  ait  préféré  d'autres 
moyens.  Non  seulement  les  Marsiens  ne  connaissent  pas  la  roue  —  ce  qui  est 
incroyable  —  ou  s'abstenaient  de  l'employer,  mais  même  ils  se  servaient  singulière- 
ment peu,  dans  leurs  appareils,  du  pivot  mobile  avec  des  mouvements  circulaires 
dans  un  seul  plan.  Presque  tous  les  joints  de  leurs  mécanismes  présentent  un  système 
compliqué  de  coulisses  se  mouvant  sur  de  petits  appuis  et  des  coussinets  de  friction. 


Ï58 


C'était  l'un  de  ces  systèmes  compliqués, 
qu'on  a  appelés  depuis  Mains-Machines,  Telle 
.  qu'elle  m'apparut,  elle  présentait  Faspect  d'une 
sorte  d'araignée  métallique  avec  cinq  jambes 
articulées  et  agiles,  ayant  autour  de  son  corps 
un  nombre  extraordinaire  de  barres,  de  leviers 
articulés,  et  de  tentacules  qui  touchaient  et  p*e^ 
naient.  La  plupart  de  ses  bras  étaient  repliés, 
mais  avec  trois  longs  tentacules  elle  attrapait 
des  tringles,  des  plaques,  des  barres  qui  garnis- 
saient le  couvercle  et  apparemment  renforçaient 
les  parois  du  cylindre. 


(CHAPITRE  XIX) 


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superbement  courbés.  Pendant  que  nous  en  sommes  à  ces  détails,  remarquons  que 
leurs  leviers  très  longs  étaient,  dans  la  plupart  des  cas,  actionnés  par  une  sorte 
de  musculature  composée  de  disques  enfermés  dans  une  gaine  élastique.  Si  Von 
faisait  passer  à  travers  ces  disques  un  courant  électrique,  ils  étaient  polarisés  étroi- 
tement et  puissamment.  De  cette  façon  était  atteint  ce  curieux  parallélisme  avec  les 
mouvements  animaux  qui  était  chez  eux  si  surprenant  et  si  troublant  pour  l'obser- 
vateur humain.  Des  muscles  du  même  genre  •  abondaient  dans  les  membres  de  la 
machine  que  je  vis  en  train  de  décharger  le  cylindre,  lorsque  je  regardai  la  première 
fois  par  la  fente.  Elle  semblait  infiniment  plus  animée  que  les  réels  Marsiens,  gisant 
plus  loin  en  plein  soleil,  haletant,  agitant  vainement  leurs  tentacules  et  se  remuant 
avec  de  pénibles  efforts,  après  leur  immense  voyage  à  travers  Tespace. 

Tandis  que  j'observais  encore  leurs  mouvements  affaiblis  et  que  je  notais  chaque 
étrange  détail  de  leur  forme,  le  vicaire  me  rappela  soudain  sa  présence  en  me  tirant 
violemment  par  le  bras.  Je  tournai  la  tête  pour  voir  une  figure  renfrognée  et  des 
lèvres  silencieuses  mais  éloquentes.  Il  voulait  aussi  regarder  par  la  fente  devant 
laquelle  on  ne  pouvait  se  mettre  qu'un  à  la  fois  et  je  dus,  tandis  que  le  vicaire 
jouissait  de  ce  privilège,  interrompre  pendant  un  moment  mes  observations. 

Quand  je  revins  à  mon  poste,  l'active  machine  avait  déjà  assemblé  plusieurs 
des  pièces  qu'elle  avait  retirées  du  cylindre  et  le  nouvel  appareil  qu'elle  construi- 
sait prenait  une  forme  d'une  ressemblance  évidente  avec  la  sienne;  vers  le  bas  à 
gauche  se  voyait  maintenant  un  petit  mécanisme  qui  lançait  des  jets  de  vapeur  verte 
en  tournant  autour  du  trou,  fort  occupé  à  régulariser  l'ouverture,  creusant,  extrayant 
et  entassant  la  terre  avec  méthode  et  discernement.  C'était  là  la  cause  des  batte- 
ments réguliers  et  des  chocs  rythmiques  qui  avaient  fait  pendant  longtemps  trembler 
notre  refuge.  Tout  en  travaillant,  il  faisait  entendre  une  sorte  de  sifflement  inces- 
sant. Autant  que  je  pus  m'en  rendre  compte,  la  machine  allait  seule,  sans  être  nulle- 
ment dirigée  par  un  Marsien. 


LES  JOURS 
D'EMPRISONNEMENT 

L'arrivée  d'une  seconde  machine 
de  combat  nous  fit  abandonner  notre 
lucarne  pour  nous  retirer  dans  la 
laverie,  car  nous  avions  peur  que,  de 
sa  hauteur,  le  Marsien  pût  nous  aper- 
cevoir derrière  notre  barrière.  Plus 
tard,  nous  nous  sentîmes  moins  en 
danger  d'être  découverts,  car,  pour 
des  yeux  éblouis  par  l'éclat  du  soleil,  notre  refuge  devait  sembler  un  impénétrable 
trou  de  ténèbres;  mais  tout  d'abord,  au  moindre  mouvement  d'approche,  nous  regagnions 
en  hâte  la  laverie,  le  cœur  battant  à  tout  rompre.  Cependant,  malgré  le  danger  effrayant 
que  nous  courions,  notre  curiosité  était  irrésistible.  Je  me  rappelle  maintenant,  avec 
une  sorte  d'étonncment,  qu'en  dépit  du  danger  infini  où  nous  étions  de  mourir  de 
faim  ou  d'une  mort  plus  terrible  encore,  nous  nous  disputions  durement  l'horrible 
privilège  de  voir  ce  qui  se  passait  à  l'extérieur.  Nous  traversions  la  cuisine  à  une 


162 


allure  grotesque,  entre  la  précipitation  et  la  crainte  de  faire  du  bruit,  nous  poussant, 
nous  bousculant  et  nous  frappant,  à  deux  doigts  de  la  mort. 

Le  fait  est  que  nous  avions  des  dispositions  et  des  habitudes  de  penser  et 
d^agir  absolument  incompatibles;  îe  danger  et  ^isolement  dans  lequel  nous  étions 
accentuaient  encore  cette  incompatibilité.  A  Halliford,  j^avais  pris  en  haine  les  simagrées 
et  les  exclamations  inutiles,  la  stupide  rigidité  d^esprit  du  vicaire.  Ses  murmures 
et  ses  monologues  interminables  gênaient  les  efforts  que  je  faisais  pour  réfléchir  et 
combiner  quelque  projet  de  fuite,  et  j'en  arrivais  parfois,  de  ne  pouvoir  y  échapper, 
à  un  véritable  état  d'exaspération.  II  n'était  pas  plus  qu'une  femme,  capable  de  se 
contenir.  Pendant  des  heures  entières,  il  se  mettait  à  pleurer  et  je  crois  vraiment 
que,  jusqu'à  la  fin,  cet  enfant  gâté  de  la  vie  pensa  que  ses  larmes  étaient  en 
quelque  manière  efficaces.  II  me  fallait  rester  assis,  dans  les  ténèbres,  sans  pouvoir, 
à  cause  de  ses  importunités,  détacher  de  lui  mon  esprit.  Il  mangeait  plus  que 
moi  et  je  lui  disais  en  vain  que  notre  seule  chance  de  salut  était  de  demeurer 
dans  cette  maison  jusqu'à  ce  que  les  Marsiens  en  aient  fini  avec  leur  cylindre  et 
que,  dans  cette  attente  probablement  longue,  le  moment  viendrait  où  nous  manquerions 
de   nourriture.  II   mangeait   et   il  buvait  par  accès,  faisant  ainsi  de  gros  repas  à 


A  mesure  que  les  jours  passaient,  sa  parfaite  insouciance  de  toute  précaution 
augmenta  tellement  notre  détresse  et  notre  danger  que  je  dus,  si  dur  que  cela 
fût  pour   moi,  recourir  à  des  menaces  et  finalement  à  des  voies  de  fait.  Cela  le 


(63 


mît  à  la  raison  pendant  un  certain  temps.  Mais  c'était  une  de  ces  faibles  créatures, 
toutes  de  souplesse  rusée,  qui  n'osent  regarder  en  face  ni  Dieu  ni  homme,  pas 
même  s'affronter  soi-même,  âmes  dépourvues  de  fierté,  timorées,  anémiques,  haïssables. 

II  m'est  infiniment  désagréable  de  me  rappeler  et  de  relater  ces  choses,  mais 
je  le  fais  quand  même  pour  qu'il  ne  manque  rien  à  mon  récit.  Ceux  qui  n'ont 
pas  connu  ces  sombres  et  terribles  aspects  de  la  vie  blâmeront  assez  facilement 
ma  brutalité,  mon  accès  de  fureur  dans  la  tragédie  finale;  car  ils  savent  mieux 
que  personne  ce  qui  est  mal,  et  non  ce  qui  devient  possible  pour  un  homme 
torturé.  Mais  ceux  qui  ont  traversé  les  mêmes  ténèbres,  qui  sont  descendus  au 
fond  des  choses,  ceux-là  auront  une  charité  plus  large. 

Tandis  que  dans  notre  refuge  nous  nous  disputions  à  voix  basse,  en  une 
obscure  et  vague  contestation  de  murmures,  nous  arrachant  la  nourriture  et  la 
boisson,  nous  tordant  les  mains  et  nous  frappant,  au  dehors,  sous  l'impitoyable 
soleil  de  ce  terrible  juin,  était  l'étrange  merveille,  la  surprenante  activité  des  Marsiens 
dans  leur  fosse.  Je  reviens  maintenant  à  mes  premières  expériences.  Après  un  long 
délai,  je  m'aventurai  à  la  lucarne  et  je  m'aperçus  que  les  nouveaux  venus  étaient 
renforcés  maintenant  par  les  occupants  de  trois  des  machines  de  combat.  Ces  derniers 
avaient  apporté  avec  eux  certains  appareils  inconnus  qui  étaient  disposés  métho- 
diquement autour  du  cylindre.  La  seconde  Machine  à  Mains  était  maintenant  achevée 
et  elle  était  fort  occupée  à  manier  un  des  nouveaux  appareils  que  l'une  des 
grandes  machines  avait  apportés.  C'était  un  objet  ayant  la  forme  d'un  de  ces 
grands  bidons  dans  lesquels  on  transporte  le  lait,  au-dessus  duquel  oscillait  un 
récipient  en  forme  de  poire,  d'où  s'échappait  un  filet  de  poudre  blanche  qui  tombait 
au-dessous  dans  un  bassin  circulaire. 

Le  mouvement  oscillatoire  était  imprimé  à  cet  objet  par  l'un  des  tentacules 
de  la  Machine  à  Mains.  Avec  deux  appendices  spatulés,  la  machine  extrayait  de 
l'argile  qu'elle  versait  dans  le  récipient  supérieur,  tandis  qu'avec  un  autre  bras  elle 
ouvrait  régulièrement  une  porte  et  ôtait,  de  la  partie  moyenne  de  la  machine,  des 
scories  roussies  et  noires.  Un  autre  tentacule  métallique  dirigeait  la  poudre  du 
bassin  au  long  d'un  canal  à  côtes,  vers  un  récepteur  qui  était  caché  à  ma  vue 
par  le  monticule  de  poussière  bleuâtre.  De  cet  invisible  récepteur  montait  verticalement, 
dans  l'air  tranquille,  un  mince  filet  de  fumée  verte.  Pendant  que  je  regardais,  la 
machine,  avec  un  faible  tintement  musical,  étendit,  à  la  façon  d'un  télescope,  un 
tentacule,  qui,  simple  saillie  le  moment  précédent,  s'allongea  jusqu'à  ce  que  son 
extrémité  eût  disparu  derrière  le  tas  d'argile.  Une  seconde  après,  il  soulevait  une 
barre  d'aluminium  blanc  pas  encore  terni  et  d'une  clarté  éblouissante,  et  la  déposait 
sur  une  pile  de  barres  identiques  disposées  au  bord  de  la  fosse.  Entre  le  moment 
où  le  soleil  se  coucha  et  celui  où  parurent  les  étoiles,  cette  habile  machine  dut 
fabriquer  plus  d'une  centaine  de  ces  barres  et  le  tas  de  poussière  bleuâtre  s'éleva 
peu  à  peu,  jusqu'à  ce  qu'il  eût  atteint  le  rebord  du  talus. 

Le   contraste  entre  les  mouvements  rapides  et  compliqués  de  ces  appareils  et 


164 


Je  me  mis  à  observet  de  près  cette  machine 
de  combat,  m^assttrant  pour  la  première  fois 
que  l'espèce  de  capuchon  contenait  réellement 
un  Marsien. 


(CHAPITRE  XX) 


Tinertie  gauche  et  haletante  de  ceux  qui  les  dirigeaient  était  des  plus  vifs,  et  pendant 
plusieurs  jours  je  dus  me  répéter,  sans  parvenir  à  le  croire,  que  ces  derniers  étaient 
réellement  des  êtres  vivants. 

C'est  le  vicaire  qui  était  à  notre  poste  d'observation  quand  les  premiers  humains 
furent  amenés  au  cylindre.  J'étais  assis  plus  bas,  ramassé  sur  moi-même  et  écoutant 
de  toutes  mes  oreilles.  Il  eut  un  soudain  mouvement  de  recul,  et,  croyant  que 
nous  avions  été  aperçus,  j'eus  un  spasme  de  terreur.  Il  se  laissa  glisser  parmi 
les  décombres  et  vint  se  blottir  près  de  moi  dans  les  ténèbres,  gesticulant  en  silence; 
pendant  un  instant  je  partageai  sa  terreur.  Comprenant  à  ses  gestes  qu'il  me  laissait 
la  possession  de  la  lucarne  et  ma  curiosité  me  rendant  bientôt  tout  mon  courage, 
je  me  levai,  l'emjambai  et  me  hissai  jusqu'à  l'ouverture.  D'abord,  je  ne  pus  voir 
aucune  cause  à  son  effroi.  La  nuit  maintenant  était  tombée,  les  étoiles  brillaient 
faiblement,  mais  le  trou  était  éclairé  par  les  flammes  vertes  et  vacillantes  de  la 
machine  qui  fabriquait  les  barres  d'aluminium.  La  scène  entière  était  un  tableau 
tremblotant  de  lueurs  vertes  et  d'ombres  noires,  vagues  et  mouvantes,  étrangement 
fatigant  à  la  vue.  Au-dessus  et  en  tous  sens,  se  souciant  peu  de  tout  cela,  vole- 
taient les  chauves-souris.  On  n'apercevait  plus  de  Marsiens  rampants,  le  monticule 
de  poudre  vert  bleu  s'était  tellement  accru  qu'il  les  dissimulait  à  ma  vue,  et  une 
machine  de  combat,  les  jambes  repliées,  accroupie  et  diminuée,  se  voyait  de  l'autre 
côté  du  trou.  Alors,  par-dessus  le  tapage  de  ces  machines  en  action,  me  parvint  un 
soupçon    de    voix    humaines,  que    je    n'accueillis   d'abord  que  pour  le  repousser. 

Je  me  mis  à  observer  de  près  cette  machine  de  combat,  m'assurant  pour  la 
première  fois  que  l'espèce  de  capuchon  contenait  réellement  un  Marsien.  Quand  les 
flammes  vertes  s'élevaient,  je  pouvais  voir  le  reflet  huileux  de  son  tégument  et 
l'éclat  de  ses  yeux.  Tout  à  coup,  j'entendis  un  cri  et  je  vis  un  long  tentacule 
atteindre,  par-dessus  l'épaule  de  la  machine,  jusqu'à  une  petite  cage  qui  faisait  saillie 
sur  le  dos.  Alors  quelque  chose  qui  se  débattait  violemment  fut  soulevé  contre  le 
ciel,  énigme  vague  et  sombre  contre  la  voûte  étoilée,  et  au  moment  où  cet  objet 
noir  était  ramené  plus  bas,  je  vis  à  la  clarté  verte  de  la  flamme  que  c'était  un 
homme.  Pendant  un  moment  il  fut  clairement  visible.  C'était,  en  effet,  un  homme 
d'âge  moyen,  vigoureux,  plein  de  santé  et  bien  mis  ;  trois  jours  auparavant  il  devait, 
personnage  d'importance,  se  promener  à  travers  le  monde.  Je  pus  voir  ses  yeux 
terrifiés  et  les  reflets  de  la  flamme  sur  ses  boutons  et  sa  chaîne  de  montre.  II 
disparut  derrière  le  monticule  et  pendant  un  certain  temps  il  n'y  eut  pas  un  bruit. 
Alors  commença  une  série  de  cris  humains,  et,  de  la  part  des  Marsiens,  un  bruit 
continu  et  joyeux... 

Je  descendis  du  tas  de  décombres,  me  remis  sur  pieds,  me  bouchai  les  oreilles 
et  me  réfugiai  dans  la  laverie.  Le  vicaire,  qui  était  resté  accroupi,  silencieux,  les 
bras  sur  la  tête,  leva  les  yeux  comme  je  passais,  se  mit  à  crier  très  fort  à  cet 
abandon  et  me  rejoignit  en  courant... 

Cette  nuit-là,  cachés  dans  la  laverie,  suspendus  entre  notre  horreur  et  l'horrible 


J67 


fascination  de  la  lucarne,  j^essayai  en  vain,  bien  que  j^eusse  conscience  de  la  néces- 
sité urgente  d^agir,  d^échafauder  un  plan  d'évasion;  mais  le  second  jour,  il  me  fut 
possible  d'envisager  avec  lucidité  notre  position.  Le  vicaire,  je  m'en  aperçus  bien, 
était  complètement  incapable  de  donner  un  avis  utile  ;  ces  étranges  terreurs  lui 
avaient  enlevé  toute  raison  et  toute  réflexion  et  il  n'était  plus  capable  que  de  suivre 
son  premier  mouvement.  Il  était  en  réalité  descendu  au  niveau  de  l'animal.  Mais 
néanmoins,  je  me  résolus  à  en  finir,  et  à  mesure  que  j'examinai  les  faits,  je 
m'aperçus  que,  si  terrible  que  pût  être  notre  situation,  il  n'y  avait  encore  aucune 


raison  de  désespérer  absolument.  Notre  principale  chance  était  que  les  Marsiens  ne 
fissent  de  leur  fosse  qu'un  campement  temporaire  ;  au  cas  même  où  ils  le  conserve- 
raient d'une  façon  permanente,  ils  ne  croiraient  probablement  pas  nécessaire  de  le 
garder  et  nous  avions  quand  même  là  une  chance  d'échapper.  Je  pesai  soigneuse- 
ment aussi  la  possibilité  de  creuser  une  voie  souterraine  dans  la  direction  opposée 
au  cylindre  ;  mais  les  chances  d'aller  sortir  à  portée  de  vue  de  quelque  machine 
de  combat  en  sentinelle  semblèrent  d'abord  trop  nombreuses.  II  m'aurait,  d'ailleurs, 
fallu  faire  tout  le  travail  moi-même,  car  le  vicaire  ne  pouvait  m'être  d'aucun  secours. 

Si  ma  mémoire  est  exacte,  c'est  le  troisième  jour  que  je  vis  tuer  l'être  humain. 
Ce  fut  la  seule  occasion  où  j'aie  vu  réellement  un  Marsien  prendre  de  la  nourriture. 
Après  cette  expérience,  j'évitai  l'ouverture  du  mur  pendant  une  journée  presque 
entière.  J'allai  dans  la  laverie,  enlevai  la  porte  et  me  mis  à  creuser  plusieurs  heures 
de  suite  avec  ma  hachette,  faisant  le  moins  de   bruit  possible  ;  mais   quand  j'eus 


léS 


réussi  à  faire  un  trou  profond  d'une  couple  de  pieds,  la  terre  fraîchement  entassée 
contre  la  maison  s'écroula  bruyamment  et  je  n'osai  pas  continuer.  Je  perdis  courage 
et  demeurai  étendu  sur  le  sol  pendant  longtemps,  n'ayant  même  plus  l'idée  de 
bouger.  Après  cela,  j'abandonnai  définitivement  l'idée   d'échapper  par  une  tranchée. 

Ce  n'est  pas  un  mince  témoignage  en  faveur  de  la  puissance  des  Marsiens  que 
de  dire  qu'ils  m'avaient  fait,  dès  le  premier  abord,  une  impression  telle  que  je 
n'entretins  guère  l'espoir  de  nous  voir  délivrés  par  un  effort  humain  qui  les  détrui- 
rait. Mais  la  quatrième  ou  la  cinquième  nuit,  j'entendis  un  bruit  sourd  comme  celui 
que  produiraient  de  grosses  pièces  d'artillerie. 

C'était  très  tard  dans  la  nuit  et  la  lune  brillait  d'un  vif  éclat.  Les  Marsiens 
avaient  emporté  ailleurs  la  machine  à  creuser  et  ils  avaient  déserté  l'endroit,  ne  ^ 
laissant  qu'une  machine  de  combat  au  haut  du  talus  opposé  et  une  Machine  à  Mains 
qui,  sans  que  je  pusse  la  voir,  était  à  l'œuvre  dans  un  coin  de  la  fosse  immédia- 
tement au-dessous  de  ma  lucarne.  A  part  le  pâle  scintillement  de  la  Machine  à 
Mains,  des  bandes  et  des  taches  de  clair  de  lune  blanc,  la  fosse  était  dans  l'obscu- 
rité et  de  même  absolument  tranquille,  hormis  le  cliquetis  de  la  machine.  La  nuit 
était  belle  et  sereine  ;  une  planète  tentait  de  scintiller,  mais  la  lune  semblait  avoir 
pour  elle  seule  le  ciel.  Un  chien  hurla  et  c'est  ce  bruit  familier  qui  me  fit  écouter. 
Alors,  j'entendis  distinctement  de  sourdes  détonations,  comme  si  de  gros  canons 
avaient  fait  feu.  J'en  comptai  six  très  nettes,  et  après  un  long  intervalle,  six  autres. 
Et  ce  fut  tout. 


XXI 


LA  MORT  DU  VICAIRE 

Le  sixième  jour,  j'occupai  pour  la  dernière  fois  notre  poste  d'observation  où 
bientôt  je  me  trouvai  seul»  Au  lieu  de  rester  comme  d'habitude  auprès  de  moi  et 
de  me  disputer  la  lucarne,  le  vicaire  était  retourné  dans  la  laverie.  Une  pensée 
soudaine  me  frappa.  Vivement  et  sans  bruit  je  traversai  la  cuisine  :  dans  l'obscu- 
rité je  l'entendis  qui  buvait.  J'étendis  le  bras  et  mes  doigts  saisirent  une  bouteille 
de  vin. 

Il  y  eut,  dans  ces  ténèbres,  une  lutte  qui  dura  quelques  instants.  La  bouteille 
tomba  et  se  brisa.  Je  lâchai  prise  et  me  relevai.  Nous  restâmes  immobiles,  palpi- 
tants, nous  menaçant  à  voix  basse.  A  la  fin,  je  me  plantai  entre  lui  et  la  nour- 
riture, lui  faisant  part  de  ma  résolution  d'établir  une  discipline.  Je  divisai  les  provisions 
de  l'office  en  rations  qui  devaient  durer  dix  jours.  Je  ne  voulus  pas  le  laisser 
manger  plus  ce  jour-là.  Dans  l'après-midi,  il  tenta  de  s'emparer  de  quelque  ration; 
je  m'étais  assoupi,  mais   à  ce  moment   je  m'éveillai.   Pendant   tout   un  jour  nous 


Ï70 


demeurâmes  face  à  face,  moi  las,  mais  résolu,  lui  pleurnichant  et  se  plaignant  de 
la  faim.  Cela  ne  dura,  j^en  suis  sûr,  qu*un  jour  et  qu'une  nuit,  mais  il  sembla 
alors,  et  il  me  semble  encore  maintenant,  que   ce  fut  d'une  longueur  interminable. 

Ainsi  notre  incompatibilité  s'était  accrue  au  point  de  se  terminer  en  un  conflit 
déclaré.  Pendant  deux  longs  jours  nous  nous  disputâmes  à  voix  basse,  argumentant 
et  discutant  âprement.  Parfois,  j'étais  obligé  de  le  frapper  follement  du  pied  et  des 
poings  ;  d'autres  fois  je  le  cajolais  et  tâchais  de  le  convaincre  ;  j'essayai  même  de 
le  persuader  en  lui  abandonnant  la  dernière  bouteille  de  vin,  car  il  y  avait  une 
pompe  où  je  pouvais  avoir  de  l'eau.  Mais  rien  n'y  fit,  ni  bonté  ni  violence  :  il 
n'était  accessible  à  aucune  raison.  Il  ne  voulut  cesser  ni  ses  attaques  pour  essayer 
de  prendre  plus  que  sa  ration,  ni  ses  bruyants  radotages  ;  il  n'observait  en  rien  les 
précautions  les  plus  élémentaires  pour  rendre  notre  emprisonnement  supportable. 
Lentement,  je  commençai  à  me  rendre  compte  de  la  complète  ruine  de  son  intel- 
ligence, et  m'aperçus  enfin  que  mon  seul  compagnon,  dans  ces  ténèbres  secrètes  et 
malsaines,  était  un  être  dément. 

D'après  certains  vagues  souvenirs,  je  suis  enclin  à  croire  que  mon  propre 
esprit  battit  aussi  la  campagne.  Chaque  fois  que  je  m'endormais,  j'avais  des  rêves 
étranges  et  hideux.  Bien  que  cela  pût  paraître  bizarre,  je  serais  assez  disposé  à 
penser  que  la  faiblesse  et  la  démence  du  vicaire  me  furent  un  salutaire  avertisse- 
ment, m'obligèrent  à  me  maintenir  sain  d'esprit. 

Le  huitième  jour,  il  commença  à  parler  très  haut  et  rien  de  ce  que  je  pus 
faire  ne  parvint  à  modérer  son  ton. 

—  C'est  juste,  ô  Dieu  !  répétait-il  sans  cesse.  C'est  juste.  Que  le  châtiment 
retombe  sur  moi  et  sur  les  miens.  Nous  avons  péché  !  Nous  ne  t'avons  pas  écouté  ! 
Il  y  avait  partout  des  pauvres  et  des  souffrants  !  On  les  foulait  aux  pieds  et  je 
gardais  le  silence  !  Je  prêchais  une  folie  acceptable  par  tous.  —  Mon  Dieu  !  Quelle 
folie  !  —  alors  que  j'aurais  dû  me  lever,  quand  même  la  mort  m'eût  été  réservée, 
et  appeler  le  monde  à  la  repentance...  à  la  repentance  !...  Les  oppresseurs  des  pauvres 
et  des  malheureux  !.....  Le  pressoir  du  Seigneur  ! 

Puis  soudain,  il  en  revenait  à  la  nourriture  que  je  maintenais  hors  de  sa  portée, 
et  il  me  priait,  me  suppliait,  pleurait  et  finalement  menaçait.  Bientôt,  il  prit  un  ton 
fort  élevé  —  je  l'invitai  à  crier  moins  fort  ;  alors,  il  vit  que  par  ce  moyen  il 
aurait  prise  sur  moi.  Il  me  menaça  de  crier  plus  fort  encore  et  d'attirer  sur  nous 
l'attention  des  Marsiens.  J'avoue  que  cela  m'effraya  un  moment;  mais  la  moindre 
concession  eût  diminué,  dans  une  trop  grande  proportion,  nos  chances  de  salut.  Je 
le  mis  au  défi,  bien  que  je  ne  fusse  nullement  certain  qu'il  ne  mît  sa  menace  à 
exécution.  Mais  ce  jour-là  du  moins  il  ne  le  fit  pas.  Il  continua  à  parler,  haussant 
insensiblement  son  ton,  pendant  les  huitième  et  neuvième  journées  presque  entières, 
débitant  des  menaces,  des  supplications,  au  milieu  d'un  torrent  de  phrases  où  il 
exprimait  une  repentance  à  moitié  stupide  et  toujours  futile  d'avoir  négligé  le  service 
du   Seigneur,  et   je   me   sentis  une  grande  pitié   pour  lui.   11   finit  par  s'endormir 


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quelque  temps,  mais  îl  reprît  bientôt  avec  une  nouvelle  ardeur,  criant  si  fort  qu'il 
devint  absolument  nécessaire  pour  moi  de  le  faire  taire  par  tous  les  moyens. 

—  Restez  tranquille,  implorai-je. 

II  se  mit  sur  ses  genoux,  car  jusqu'alors  il  avait  été  accroupi  dans  les  ténèbres, 
près  de  la  batterie  de  cuisine. 

—  Il  y  a  trop  longtemps  que  je  reste  tranquille  !  hurla-t-il,  sur  un  ton  qui  dut 
parvenir  jusqu'au  cylindre.  Maintenant  je  dois  aller  porter  mon  témoignage!  Malheur 
à  cette  cité  infidèle  !  Malédiction  !  Malheur  !  Anathème  !  Malheur  !  Malheur  aux 
habitants  de  la  terre  :  à  cause  des  autres  voix  de  la  trompette...! 

—  Taisez-vous  !  Pour  l'amour  de  Dieu  !  dis-je  en  me  mettant  debout  et  terrifié 
à  l'idée  que  les  Marsiens  pouvaient  nous  entendre. 

—  Non!  cria  le  vicaire  de  toutes  ses  forces,  se  levant  aussi  et  étendant  les 
bras?  Parle!  Il  faut  que  je  parle!  La  parole  du  Seigneur  est  sur  moi. 

En  trois  emjambées,  il  fut  à  la  porte  de  la  cuisine. 

—  Il  faut  que  j'aille  apporter  mon  témoignage.  Je  n'ai  déjà  que  trop  tardé. 
J'étendis  le  bras  et  j'atteignis  dans  l'ombre  un  couperet  suspendu  au  mur.  En 

un  instant,  j'étais  derrière  lui,  affolé  de  peur.  Avant  qu'il  n'arrivât  au  milieu  de  la 
cuisine,  je  l'avais  rejoint.  Par  un  dernier  sentiment  humain,  je  retournai  le  tranchant 
et  le  frappai  avec  le  dos.  Il  tomba  en  avant  de  tout  son  long  et  resta  étendu 
par  terre.  Je  trébuchai  sur  lui  et  demeurai  un  moment  haletant.  Il  gisait  inanimé. 

Tout  à  coup  je  perçus  un  bruit  au  dehors,  des  plâtras  se  détachèrent,  dégrin- 
golèrent et  l'ouverture  triangulaire  du  mur  se  trouva  obstruée.  Je  levai  la  tête  et 
aperçus,  à  travers  le  trou,  la  partie  inférieure  d'une  Machine  à  Mains  s'avançant 
lentement.  L'un  de  ses  membres  agrippeurs  se  déroula  parmi  les  décombres,  puis 
un  autre  parut,  tâtonnant  au  milieu  des  poutres  écroulées.  Je  restai  là,  pétrifié,  les 
yeux  fixes.  Alors  je  vis,  à  travers  une  sorte  de  plaque  vitrée  située  près  du  bord 
supérieur  de  l'objet,  la  face  —  si  l'on  peut  l'appeler  ainsi  —  et  les  grands  yeux 
sombres  d'un  Marsien  cherchant  à  pénétrer  les  ténèbres,  puis  un  long  tentacule 
métallique  qui  serpenta  par  le  trou  en  tâtant  lentement  les  objets. 

Avec  un  grand  effort,  je  me  retournai,  me  heurtai  contre  le  corps  du  vicaire 
et  m'arrêtai  à  la  porte  de  la  laverie.  Le  tentacule  maintenant  s'était  avancé  d'un 
mètre  ou  deux  dans  la  pièce,  se  tortillant  et  se  tournant  en  tous  les  sens,  avec  des 
mouvements  étranges  et  brusques.  Pendant  un  instant,  cette  marche  lente  et  irrégu- 
lière me  fascina.  Avec  un  cri  faible  et  rauque,  je  me  réfugiai  tout  au  fond  de  la 
laverie,  tremblant  violemment  et  à  peine  capable  de  me  tenir  debout.  J'ouvris  la 
porte  de  la  soute  à  charbon  et  je  restai  là  dans  les  ténèbres,  examinant  le  seuil  à 
peine  éclairé  de  la  cuisine,  écoutant  attentivement.  Le  Marsien  m'avait-il  vu  ?  Que 
pouvait-il  faire  maintenant  ? 

Derrière  cette  porte,  quelque  chose  très  doucement  se  mouvait  en  tout  sens  ; 
de  temps  en  temps  cela  heurtait  les  cloisons  ou  reprenait  ses  mouvements  avec  un 
faible  tintement  métallique,  comme  le  bruit  d'un  trousseau  de  clefs.  Puis  un  corps 


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lourd  —  je  savais  trop  bien  lequel  —  fut  traîné  sur  le  carrelage  de  la  cuisine 
jusqu'à  l'ouverture.  Irrésistiblement  attiré,  je  me  glissai  jusqu'à  la  porte  et  jetai  un 
coup  d'œil  dans  la  cuisine.  Par  le  triangle  de  clarté  extérieure»  j'aperçus  le  Marsien 
dans  sa  machine  aux  cent  bras  examinant  la  tête  du  vicaire.  Immédiatement,  je 
pensai  qu'il   allait  inférer  ma  présence  par  la  marque  du  coup  que  j'avais  asséné. 

Je  regagnai  la  soute  à  charbon,  en  refermai  la  porte  et  me  mis  à  entasser  sur 
moi  dans  l'obscurité  autant  que  je  pus  de  charbon  et  de  bûches,  en  tâchant  de 
faire  le  moins  de  bruit  possible.  A  tout  instant  je  demeurais  rigide,  écoutant  si  le 
Marsien  avait  de  nouveau  passé  ses  tentacules  par  l'ouverture. 

Alors,  reprit  le  faible  cliquetis  métallique.  Bientôt,  je  l'entendis  plus  proche  — 
dans  la  laverie,  d'après  ce  que  je  pus  en  juger.  J'eus  l'espoir  que  le  tentacule  ne 
serait  pas  assez  long  pour  m'atteindre;  il  passa,  râclant  légèrement  la  porte  de  la 
soute.  Ce  fut  un  siècle  d'attente  presque  intolérable,  puis  j'entendis  remuer  le  loquet. 
Il  avait  trouvé  la  porte  !  Le  Marsien  comprenait  les  serrures  ! 

Il  ferrailla  un  instant  et  la  porte  s'ouvrit. 

Des  ténèbres  où  j'étais,  je  pouvais  juste  apercevoir  l'objet,  ressemblant  à  une 
trompe  d'éléphant  plus  qu'à  autre  chose,  s'agitant  de  mon  côté,  touchant  et  exami- 
nant le  mur,  le  charbon,  le  bois,  le  plancher.  Gela  semblait  être  un  gros  ver  noir, 
agitant  de  côté  et  d'autre  sa  tête  aveugle. 

Une  fois  même,  il  toucha  le  talon  de  ma  bottine.  Je  fus  sur  le  point  de 
crier,  mais  je  mordis  mon  poing.  Pendant  un  moment,  il  ne  bougea  plus  :  j'aurais 
pu  croire  qu'il  s'était  retiré.  Tout  à  coup,  avec  un  brusque  déclic,  il  agrippa 
quelque  chose  —  je  me  figurai  que  c'était  moi  !  —  et  parut  sortir  de  la  soute. 
Pendant  un  instant,  je  n'en  fus  pas  sûr.  Apparemment,  il  avait  pris  un  morceau 
de  charbon  pour  l'examiner. 

Je  profitai  de  ce  moment  de  répit  pour  changer  de  position,  car  je  me  sentais 
engourdi,  et  j'écoutai.  Je  murmurais  des  prières  passionnées  pour  échapper  à  ce  danger. 

Soudain,  j'entendis  revenir  vers  moi  le  même  bruit  lent  et  net.  Lentement, 
lentement,  il  se  rapprocha,  râclant  les  murs  et  heurtant  le  mobilier. 

Pendant  que  je  restais  attentif,  doutant  encore,  la  porte  de  la  soute  fut  vigou- 
reusement heurtée  et  elle  se  ferma.  J'entendis  le  tentacule  pénétrer  dans  l'office  ; 
il  renversa  des  boîtes  à  biscuits,  brisa  une  bouteille  et  il  y  eut  encore  un  choc 
violent  contre  la  porte  de  la  soute.  Puis  le  silence  revint,  qui  se  continua  en  une 
attente  infinie. 

Etait-il  parti  ? 

A  la  fin,  je  dus  conclure  qu'il  s'était  retiré. 

Il  ne  revint  plus  dans  la  laverie,  mais  pendant  toute  la  dixième  journée,  dans 
les  ténèbres  épaisses,  je  restai  enseveli  sous  les  bûches  et  sous  le  charbon,  n'osant 
même  pas  me  glisser  au  dehors  pour  avoir  le  peu  d'eau  qui  m'était  si  nécessaire. 
Ce  fut  le  lendemain  seulement,  le  onzième  jour,  que  j'osai  me  risquer  à  chercher 
quelque  chose  à  boire. 


Ï73 


Mon  premier  mouvement,  avant  d^allcr  dans  Toffice,  fut  de  clore  la  porte  de 
communication  entre  la  cuisine  et  la  laverie.  Mais  Foffice  était  vide  —  les  provi- 
sions avaient  disparu  jusqu^aux  dernières  bribes.  Le  Marsien  les  avait  sans  doute 
enlevées  le  jour  précédent.  A  cette  découverte,  le  désespoir  m'accabla  pour  la  première 
fois.  Je  ne  pris  donc  pas  la  moindre  nourriture,  ni  le  onzième,  ni  le  douzième 
jour. 

D'abord  ma  bouche  et  ma  gorge  se  desséchèrent  et  mes  forces  baissèrent  sensi- 
blement. Je  restais  assis,  au  milieu  de  Fobscurîté  de  la  laverie,  dans  un  état  d'abat- 
tement pitoyable.  Je  ne  pouvais  penser  qu'à  manger.  Je  me  figurais  que  j'étais 
devenu  sourd,  car  les  bruits  que  j'étais  accoutumé  à  entendre  avaient  complètement 
cessé  aux  alentours  du  cylindre.  Je  ne  me  sentais  pas  assez  de  forces  pour  me 
glisser  sans  bruit  jusqu'à  la  lucarne,  sans  quoi  j'y  serais  allé. 

Le  douzième  jour,  ma  gorge  était  tellement  endolorie,  qu'au  risque  d'attirer  les 
Marsiens  j'essayai  de  faire  aller  la  pompe  grinçante  placée  sur  l'évier  et  je  réussis 
à  me  procurer  deux  verres  d'eau  de  pluie  noirâtre  et  boueuse.  Ils  me  rafraîchirent 
néanmoins  beaucoup  et  je  me  sentis  rassuré  et  enhardi  par  ce  fait  qu'aucun  tenta- 
cule inquisiteur  ne  suivit  le  bruit  de  la  pompe. 


J74 


Puis  «n  corps  lourd  —  je  savais  trop  bien 
lequel  —  fut  traîné  sur  le  carrelage  de  la 
cuisine  jusqu'à  l'ouverture. 


(CHAPITRE  XXI) 


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Pendant  tous  ces  jours,  divaguant  et  indécis,  je  pensai  beaucoup  au  vicaire  et 
à  la  façon  dont  il  était  mort. 

Le  treizième  jour  je  bus  encore  un  peu  d^eau  ;  je  m^assoupis  et  rêvai  d'une  façon 
incohérente  de  victuailles  et  de  plans  d'évasion  vagues  et  impossibles.  Chaque  fois, 
je  rêvais  de  fantômes  horribles,  de  la  mort  du  vicaire  ou  de  somptueux  dîners  ; 
mais  endormi  ou  éveillé,  je  ressentais  de  vives  douleurs  qui  me  poussaient  à  boire 
sans  cesse.  La  clarté  qui  pénétrait  dans  Tarrière-cuisine  n'était  plus  grise,  mais  rouge. 
A  mon  imagination  bouleversée,  cela  semblait  couleur  de  sang. 

Le  quatorzième  jour,  je  pénétrai  dans  la  cuisine  et  je  fus  fort  surpris  de  trouver 
que  les  pousses  de  l'Herbe  Rouge  avaient  envahi  l'ouverture  du  mur,  transformant  la 
demi-clarté  de  mon  refuge  en  une  obscurité  écarlate. 

De  grand  matin,  le  quinzième  jour,  j'entendis  de  la  cuisine  une  suite  de  bruits 
curieux  et  familiers,  et,  prêtant  l'oreille,  je  crus  reconnaître  le  reniflement  et  les  grat- 
tements d'un  chien.  Je  fis  quelques  pas  et  j'aperçus  un  museau  qui  passait  entre 
les  tiges  rouges.  Cela  m'étonna  grandement.  Quand  il  m'eut  flairé,  le  chien  aboya. 

Immédiatement,  je  pensai  que  si  je  réussissais  à  l'attirer  sans  bruit  dans  la 
cuisine,  je  pourrais  peut-être  le  tuer  et  le  manger  et,  dans  tous  les  cas,  il  vaudrait 
mieux  le  tuer  de  peur  que  ses  aboiements  ou  ses  allées  et  venues  ne  finissent 
par  attirer  l'attention  des  Marsiens. 

Je  m'avançai  à  quatre  pattes,  l'appelant  doucement  ;  mais  soudain  il  retira  sa 
tête  et  disparut. 

J'écoutai  —  puisque  je  n'étais  pas  sourd  —  et  je  me  convainquis  qu'il  ne  devait 
plus  y  avoir  personne  à  la  fosse.  J'entendis  un  bruit  de  battement  d'ailes  et  un  rauque 
croassement,  mais  ce  fut  tout. 

Pendant  très  longtemps,  je  demeurai  à  l'ouverture  de  îa  brèche,  sans  oser  écarter  les 
tiges  rouges  qui  l'encombraient.  Une  fois  ou  deux,  j'entendis  un  faible  grincement,  comme 
des  pattes  de  chien  allant  et  venant  dans  le  sable  au-dessous  de  moi  ;  il  y  eut  encore  des 
croassements,  puis  plus  rien.  A  la  fin,  encouragé  par  ce  silence,  je  regardai. 

Excepté  dans  un  coin,  où  une  multitude  de  corbeaux  sautillaient  et  se  battaient 
sur  les  squelettes  des  gens  dont  les  Marsiens  avaient  absorbé  le  sang,  il  n'y  avait 
pas  un  être  vivant  dans  la  fosse. 

Je  regardai  de  tous  côtés,  n'osant  pas  en  croire  mes  yeux.  Toutes  les  machines 
étaient  parties.  A  part  l'énorme  monticule  de  poudre  gris-bleu  dans  un  coin,  quelques 
barres  d'aluminium  dans  un  autre,  les  corbeaux  et  les  squelettes  des  morts,  cet 
endroit  n'était  plus  qu'un  grand  trou  circulaire  creusé  dans  le  sable. 

Peu  à  peu,  je  me  glissai  hors  de  la  lucarne  entre  les  herbes  rouges  et  je  me 
mis  debout  sur  un  monceau  de  plâtras.  Je  pouvais  voir  dans  toutes  les  directions, 
sauf  derrière  moi,  au  nord,  et  nulle  part  il  n'y  avait  la  moindre  trace  des  Marsiens. 
Le  sable  dégringola  sous  mes  pieds,  mais  un  peu  plus  loin  les  décombres  offraient 
une  pente  praticable  pour  gagner  le  sommet  des  ruines.  J'avais  une  chance  d'éva- 
sion et  je  me  mis  à  trembler. 


Ï77 


JTîésitai  un  instant^  puis  dans  un  accès  de  résolution  désespérée,  le  cœur  me 
battant  violemment,  j'escaladai  le  tas  de  ruines  sous  lequel  j'avais  été  enterré  si 
longtemps. 

Je  jetai  de  nouveau  les  regards  autour  de  moi.  Vers  le  nord,  pas  plus  qu'ailleurs, 
aucun  Marsien  n'était  visible. 

Lorsque,  la  dernière  fois,  j'avais  traversé  en  plein  jour  cette  partie  du  village 
de  Sheen,  j'avais  vu  une  route  bordée  de  confortables  maisons  blanches  et  rouges  sépa- 
rées par  des  jardins  aux  arbres  abondants.  Maintenant  j'étais  debout  sur  un  tas 
énorme  de  gravier,  de  terre  et  de  morceaux  de  briques  où  croissait  une  multitude 
de  plantes  rouges  en  forme  de  cactus,  montant  jusqu'au  genou,  sans  la  moindre 
végétation  terrestre  pour  leur  disputer  le  terrain.  Les  arbres  autour  de  moi  étaient 
morts  et  dénudés,  mais  plus  loin  un  enchevêtrement  de  filaments  rouges  escaladait  les 
troncs  encore  debout. 

Les  maisons  avaient  toutes  été  saccagées,  mais  aucune  n'avait  été  brûlée;  parfois 
leurs  murs  s'élevaient  encore  jusqu'au  second  étage,  avec  des  fenêtres  arrachées  et 
des  portes  brisées.  L'Herbe  Rouge  croissait  en  tumulte  dans  leurs  chambres  sans 
toits. 

Au-dessous  de  moi,  était  la  grande  fosse  où  les  corbeaux  se  disputaient  les 
déchets  des  Marsiens;  quelques  oiseaux  voletaient  çà  et  là  parmi  les  ruines.  Au 
loin,  j'aperçus  un  chat  maigre  qui  s'esquivait  en  rampant  le  long  d'un  mur,  mais 
nulle  trace  d'homme. 

Le  jour,  par  contraste  avec  mon  récent  emprisonnement,  me  semblait  d'une  clarté 
aveuglante.  Une  douce  brise  agitait  mollement  les  Herbes  Rouges  qui  recouvraient 
le  moindre  fragment  de  sol.  Oh  !  la  douceur  de  l'air  frais  qu'on  respire  ! 


Pendant  un  long  moment,  je  restai  debout,  les  jambes  vacillantes  sur  le  monti- 
cule, me  souciant  peu  de  savoir  si  j'étais  en  sûreté.  Dans  Tinfect  repaire  d'où  je 
sortais,  toutes  mes  pensées  avaient  convergé  sur  notre  sécurité  immédiate.  Je  n'avais 
pu  me  rendre  compte  de  ce  qui  se  passait  au  dehors,  dans  le  monde,  et  je  ne 
m'attendais  guère  à  cet  effrayant  et  peu  ordinaire  spectacle.  Je  croyais  retrouver 
Sheen  en  ruines  et  je  contemplais  une  contrée  sinistre  et  lugubre  qui  semblait  appar- 
tenir à  une  autre  planète. 

Je  ressentis  alors  une  émotion  des  plus  rares,  une  émotion  cependant  que 
connaissent  trop  bien  les  pauvres  animaux  sur  lesquels  s'étend  notre  domination. 
J'eus  l'impression  qu'aurait  un  lapin  qui,  à  la  place  de  son  terrier,  trouverait  tout  à 
coup  une  douzaine  de  terrassiers  creusant  les  fondations  d'une  maison.  Un  premier 
indice  qui  se  précisa  bientôt  m'oppressa  pendant  de  nombreux  jours,  et  j'eus  la 
révélation  de  mon  détrônement,  la  conviction  que  je  n'étais  plus  un  maître,  mais 
un   animal  parmi  les  animaux  sous  le   talon   des  Marsiens.  Il  en  serait  de  nous 


119 


comme  il  en  est  d'eux  ;  il  nous  faudrait  sans  cesse  être  aux  aguets,  fuir  et  nous 
cacher  ;  la  crainte  et  le  règne  de  Thomme  n'étaient  plus. 

Mais  dès  que  je  Teus  clairement  envisagée,  cette  idée  étrange  disparut,  chassée 
par  l'impérieuse  faim  qui  me  tenaillait  après  mon  long  et  horrible  jeûne.  De  l'autre 
côté  de  la  fosse,  derrière  un  mur  recouvert  de  végétations  rouges,  j'aperçus  un  coin 
de  jardin  non  envahi  encore.  Cette  vue  me  suggéra  ce  que  je  devais  faire  et  je 
m'avançai  à  travers  l'Herbe  Rouge,  enfoncé  jusqu'au  genou  et  parfois  jusqu'au  cou. 
L'épaisseur  de  ces  herbes  m'offrait,  en  cas  de  besoin,  une  cachette  sûre.  Le  mur 
avait  six  pieds  de  haut,  et,  lorsque  j'essayai  de  l'escalader,  je  sentis  qu'il  m'était 
impossible  de  me  soulever.  Je  dus  donc  le  contourner  et  j'arrivai  ainsi  à  une  sorte 
d'encoignure  rocailleuse  où  je  pus  plus  facilement  me  hisser  au  faîte  du  mur  et  me 
laisser  dégringoler  dans  le  jardin  que  je  convoitais.  J'y  trouvai  quelques  oignons, 
des  bulbes  de  glaïeuls  et  une  certaine  quantité  de  carottes  à  peine  mûres;  je  récoltai 
le  tout  et,  franchissant  un  pan  de  muraille  écroulé,  je  continuai  mon  chemin  vers 
Kew  entre  des  arbres  écarlates  et  cramoisis  —  on  eût  dit  une  promenade  dans  une 
avenue  de  gigantesques  gouttes  de  sang.  J'avais  deux  idées  bien  nettes  :  trouver 
une  nourriture  plus  substantielle,  et,  autant  que  mes  forces  le  permettraient,  fuir  bien 
loin  de  cette  région  maudite  et  qui  n'avait  plus  rien  de  terrestre. 

Un  peu  plus  loin,  dans  un  endroit  où  persistait  du  gazon,  je  découvris  quelques 
champignons  que  je  dévorai  aussitôt,  mais  ces  bribes  de  nourriture  ne  réussirent 
guère  qu'à  exciter  un  peu  plus  ma  faim.  Tout  à  coup,  alors  que  je  croyais  toujours 
être  dans  les  prairies,  je  rencontrai  une  nappe  d'eau  peu  profonde  et  boueuse  qu'un 
faible  courant  entraînait.  Je  fus  d'abord  très  surpris  de  trouver,  au  plus  fort  d'un 
été  très  chaud  et  très  sec,  des  prés  inondés,  mais  je  me  rendis  compte  bientôt  que 
cela  était  dû  à  l'exubérance  tropicale  de  l'Herbe  Rouge.  Dès  que  ces  extraordinaires 
végétaux  rencontraient  un  cours  d'eau,  ils  prenaient  immédiatement  des  proportions 
gigantesques  et  devenaient  d'une  fécondité  incomparable.  Les  graines  tombaient  en 
quantité  dans  les  eaux  de  la  Wey  et  de  la  Tamise,  où  elles  germaient,  et  leurs 
pousses  titaniques,  croissant  avec  une  incroyable  rapidité,  avaient  bientôt  engorgé 
le  cours  de  ces  rivières  qui  avaient  débordé. 

A  Putney,  comme  je  le  vis  peu  après,  le  pont  disparaissait  presque  entière- 
ment sous  un  colossal  enchevêtrement  de  ces  plantes,  et,  à  Richmond.  les  eaux  de 
la  Tamise  s'étaient  aussi  répandues  en  une  nappe  immense  et  peu  profonde  à 
travers  les  prairies  de  Hampton  et  de  Twickenham.  A  mesure  que  les  eaux  débor- 
daient, l'Herbe  les  suivait,  de  sorte  que  les  villas  en  ruines  de  la  vallée  de  la 
Tamise  furent  un  certain  temps  submergées  dans  le  rouge  marécage  dont  j'explo- 
rais les  bords  et  qui  dissimulait  ainsi  beaucoup  de  la  désolation  qu'avaient  causée 
les  Marsiens. 

Finalement,  l'Herbe  Rouge  succomba  presque  aussi  rapidement  qu'elle  avait  «crû. 
Bientôt  une  sorte  de  maladie  infectieuse,  due,  croit-on,  à  l'action  de  certaines  bacté- 
ries, s'empara  de  ces  végétations.  Par  suite  des  principes  de  la  sélection  naturelle, 


180 


Les  maisons  avaient  toutes  été  saccagées, 
mais  aucune  n'avait  été  brûlée  ;  parfois  leurs 
mtirs  s'élevaient  encore  jusqu'au  second  étag^e, 
avec  des  fenêtres  arrachées  et  des  portes 
brisées.  L'Herbe  Rougfe  croissait  en  tumulte 
dans  leurs  chambres  sans  toits. 


(CHAPITRE  XXII) 


toutes  les  plantes  terrestres  ont  maintenant  acquis  une  force  de  résistance  contre 
les  maladies  causées  par  les  microbes  ;  —  elles  ne  succombent  jamais  sans  une 
longue  lutte.  Mais  THerbe  Rouge  tomba  en  putréfaction  comme  une  chose  déjà 
morte.  Les  tiges  blanchirent,  se  flétrirent  et  devinrent  très  cassantes.  Au  moindre 
contact,  elles  se  rompaient  et  les  eaux,  qui  avaient  favorisé  et  stimulé  leur  déve- 
loppement, emportèrent  jusqu^à  la  mer  leurs  derniers  vestiges. 

Mon  premier  soin  fut  naturellement  d'étan- 
cher  ma  soif.  J'absorbai  ainsi  une  grande 
quantité  d'eau,  et,  mû  par  une  impulsion  sou- 
daine, je  mâchonnai  quelques  fragments  d'Herbe 
Rouge.  Mais  les  tig^s  étaient  pleines  d'eau  \ 

l 

"7 


et  elles  avaient  un  goût  métallique  nauséeux.  X'eau  était  assez  peu  profonde  pour  me 
permettre  d'avancer  sans  danger  bien  que  l'Herbe  Rouge  retardât  quelque  peu  ma 
marche  ;  mais  la  profondeur  du  flot  s'accrut  évidemment  à  mesure  que  j'approchais 
du  fleuve,  et,  retournant  sur  mes  pas,  je  repris  le  chemin  de  Mortlake.  Je  parvins 
à  suivre  la  route  en  m'aidant  des  villas  en  ruines,  des  clôtures  et  des  réverbères  que 
je  rencontrais  ;  bientôt  je  fus  hors  de  cette  inondation  et  ayant  monté  la  colline  de 
Roehampton,  je  débouchai  dans  les  communaux  de  Putney. 

Ici  le  paysage  changeait  ;  ce  n'était  plus  l'étrange  et  l'extraordinaire,  mais  le 
simple  bouleversement  du  familier.  Certains  coins  semblaient  avoir  été  dévastés  par 
un  cyclone  et,  une  centaine  de  mètres  plus  loin,  je  traversais  un  espace  absolu- 
ment paisible  et  sans  la  moindre  trace  de  trouble  ;  je  rencontrais  des  maisons  dont 
les  jalousies  étaient  baissées  et  les  portes  fermées,  comme  si  leurs  habitants  dormaient 
à  l'intérieur  ou  étaient  absents  pour  un  jour  ou  deux.  L'Herbe  Rouge  était  moins 
abondante.  Les  troncs  des  grands  arbres  qui  poussaient  au  long  de  la  route  n'étaient 


183 


pas  envahis  par  la  variété  grimpante.  Je  cherchai  dans  les  branches  quelque  fruit  ; 

à  manger,  sans    en   trouver  ;   j^explorai   aussi   une    ou  deux  maisons   silencieuses,  ] 

mais  elles  avaient  déjà  été  cambriolées  et  pillées,  ^achevai  le  reste  de  la  journée  ] 
en  me  reposant  dans  un  bouquet    d^arbustcs,  me    sentant,  dans  Tétat  de  faiblesse 

où  j'étais,  trop  fatigué  pour  continuer  ma  route.  i 

Pendant  tout  ce  temps,  je  n'avais  vu  aucun  être  humain,  non  plus  que  le  moindre  ] 

signe  de  la  présence  des  Marsiens.  Je  rencontrai  deux  chiens  affamés,  mais  malgré  les  j 

avances  que  je  leur  fis,  ils  s'enfuirent  en  faisant  un  grand  détour.  Près  de  Roehampton,  ] 

j'avais  aperçu  deux  squelettes  humains  —  non  pas  des  cadavres,  mais  des  squelettes  | 

entièrement  décharnés  ;  dans  le  petit  bois,  auprès  de  l'endroit  où  j'étais,  je  trouvai  les  i 

os  brisés  et  épars  de  plusieurs  chats  et  de  plusieurs  lapins  et  ceux  d'une  tête  de  .; 

mouton.  Bien  qu'il  ne  restât  rien  après,  j'essayai  d'en  ronger  quelques-uns.  | 

Après  le  coucher  du  soleil,  je  continuai  péniblement  à  avancer  au  long  de  la 

route  qui  mène  à  Putney,  où  le  Rayon  Ardent  avait  dû,  pour  une   raison  quel-  j 

conque,  faire   son   œuvre.   Au  delà  de  Roehampton,  je  recueillis,  dans  un  jardin,  \ 

des  pommes  de  terre  à  peine  mûres,  en  quantité  suffisante  pour  apaiser  ma  faim.  \ 

De  ce  jardin,   la  vue  s'étendait  sur   Putney  et  sur  le  fleuve.   Sous  le  crépuscule,  | 

l'aspect  du  paysage  était  singulièrement  désolé  :  des  arbres  carbonisés,  des  ruines  i 
lamentables  et  noircies  par  les  flammes,  et,  au  bas  de  la  colline,  le  fleuve  débordé 


et  les  grandes  nappes  d'eau  teintées  de  rouge  par  l'herbe  extraordinaire.  Sur  tout 
cela,  le  silence  s'étendait  et,  pensant  combien  rapidement  s'était  produite  cette  déso- 
lante transformation,  je  me  sentis  envahi  par  une  indescriptible  terreur. 

Pendant  un  instant,  je  crus  que  l'humanité  avait  été  entièrement  détruite  et  que 
j'étais  maintenant,  debout  dans  ce  jardin,  le  seul  être  humain  qui  ait  survécu.  Au  sommet 
de  la  colline  de  Putney,  je  passai  non  loin  d'un  autre  squelette  dont  les  bras  étaient 
disloqués  et  se  trouvaient  à  quelques  mètres  du  corps.  A  mesure  que  j'avançais,  j'étais  de 
plus  en  plus  convaincu  que,  dans  ce  coin  du  monde  et  à  part  quelques  traînards 
comme  moi,  l'extermination  de  l'humanité  était  un  fait  accompli.  Les  Marsiens, 
pensais-je,  avaient  continué  leur  route,  abandonnant  la  contrée  désolée  et  cherchant 
ailleurs  leur  nourriture.  Peut-être  même  étaient-ils  maintenant  en  train  de  détruire 
Berlin  ou  Paris,  ou  bien,  il  pouvait  se  faire  aussi  qu'ils  aient  avancé  vers  le  Nord... 


XXIV 


L'HOMME  DE  PUTNEY  HILL 


Je  passai  la  nuit  dans  Tauberge  située  au  sommet  de  la  côte  de  Putney,  où, 
pour  la  première  fois  depuis  que  j'avais  quitté  Leatherhead,  je  dormis  dans  des 
draps.  Je  ne  m'attarderai  pas  à  raconter  quelle  peine  j'eus  à  pénétrer  par  une 
fenêtre  dans  cette  maison,  peine  inutile  puisque  je  m'aperçus  ensuite  que  la  porte 
d'entrée  n'était  fermée  qu'au  loquet,  ni  comment  je  fouillai  dans  toutes  les  chambres, 
espérant  y  trouver  de  la  nourriture,  jusqu'à  ce  que,  au  moment  même  où  je 
perdais  tout  espoir,  je  découvris,  dans  une  pièce  qui  me  parut  être  une  chambre 
de  domestiques,  une  croûte  de  pain  rongée  par  les  rats  et  deux  boîtes  d'ananas 
conservés.  La  maison  avait  été  déjà  explorée  et  vidée.  Dans   le  bar,  je  finis  par 


(85 


mettre  la  main  sur  des  biscuits  et  des  sandwiches  qui  avaient  été  oubliés.  Les 
sandwiches  n'étaient  plus  mangeables,  mais  avec  les  biscuits  j'apaisai  ma  faim  et 
je  garnis  mes  poches.  Je  n'allumai  aucune  lumière,  de  peur  d'attirer  l'attention  de 
quelque  Marsien  en  quête  de  nourriture  et  explorant,  pendant  la  nuit,  cette  partie 
de  Londres.  Avant  de  me  mettre  au  lit,  j'eus  un  moment  de  grande  agitation  et 
d'inquiétude,  rôdant  de  fenêtre  en  fenêtre  et  cherchant  à  apercevoir  dans  l'obscurité 
quelque  indice  des  monstres.  Je  dormis  peu.  Une  fois  au  lit,  je  pus  réfléchir  et 
mettre  quelque  suite  dans  mes  idées  —  chose  que  je  ne  me  rappelais  pas  avoir 
faite  depuis  ma  dernière  discussion  avec  le  vicaire.  Depuis  lors,  mon  activité  mentale 
n'avait  été  qu'une  succession  précipitée  de  vagues  états  émotionnels  ou  bien  une 
sorte  de  stupide  réceptivité.  Mais  pendant  la  nuit,  mon  cerveau,  fortifié  sans  doute 
par  la  nourriture  que  j'avais  prise,  redevint  clair  et  je  pus  réfléchir. 

Trois  pensées  surtout  s'imposèrent  tour  à  tour  à  mon  esprit  :  le  meurtre  du 
vicaire,  les  faits  et  gestes  des  Marsiens  et  le  sort  possible  de  ma  femme.  La 
première  de  ces  préoccupations  ne  me  laissait  aucun  sentiment  d'horreur  ni  de 
remords  ;  je  me  voyais  alors,  comme  je  me  vois  encore  maintenant,  amené  fata- 
lement et  pas  à  pas  à  lui  asséner  ce  coup  irréfléchi,  victime,  en  somme,  d'une 
succession  d'incidents  et  de  circonstances  qui  entraînèrent  inévitablement  ce  résultat. 
Je  ne  me  condamnais  aucunement  et  cependant  ce  souvenir,  sans  s'exagérer,  me 
hanta.  Dans  le  silence  de  la  nuit,  avec  cette  sensation  d'une  présence  divine  qui 
s'empare  de  nous  parfois  dans  le  calme  et  les  ténèbres,  je  supportai  victorieuse- 
ment cet  examen  de  conscience,  la  seule  expiation  qu'il  me  fallût  subir  pour  un 
moment  de  rage  et  d'affolement.  Je  me  retraçai  d'un  bout  à  l'autre  la  suite  de  nos 
relations  depuis  l'instant  où  je  l'avais  trouvé  accroupi  auprès  de  moi,  ne  faisant 
aucune  attention  à  ma  soif  et  m'indiquant  du  doigt  les  flammes  et  la  fumée  qui 
s'élevaient  des  ruines  de  Weybridge.  Nous  avions  été  incapables  de  nous  entendre 
et  de  nous  aider  mutuellement  —  le  hasard  sinistre  ne  se  soucie  guère  de  cela.  Si 
j'avais  pu  le  prévoir,  je  l'aurais  abandonné  à  Halliford.  Mais  je  n'avais  rien  deviné 
—  et  le  crime  consiste  à  prévoir  et  à  agir.  Je  raconte  ces  choses,  comme  tout  le 
reste  de  cette  histoire,  telles  qu'elles  se  passèrent.  Elles  n'eurent  pas  de  témoin  — 
j'aurais  pu  les  garder  secrètes,  mais  je  les  ai  narrées  afin  que  le  lecteur  pût  se 
former  un  jugement  à  son  gré. 

Puis  lorsque  j'eus  à  grand'peine  chassé  l'image  de  ce  cadavre  gisant  la  face 
contre  terre,  j'en  vins  au  problème  des  Marsiens  et  du  sort  de  ma  femme.  En  ce 
qui  concernait  les  Marsiens,  je  n'avais  aucune  donnée  et  ne  pouvais  que  m'ima- 
giner  mille  choses;  je  ne  pouvais  guère  mieux  faire  non  plus  quant  à  ma  femme. 
Cette  veillée  bientôt  devint  épouvantable  ;  je  me  dressai  sur  mon  lit,  mes  yeux 
scrutant  les  ténèbres  et  je  me  mis  à  prier,  demandant  que,  si  elle  avait  dû  mourir, 
le  Rayon  Ardent  ait  pu  la  frapper  brusquement  et  la  tuer  sans  souffrance.  Depuis 
la  nuit  de  mon  retour  de  Leatherhead  je  n'avais  pas  prié.  En  certaines  extrémités 
désespérées,  j'avais  murmuré  des  supplications,  des  invocations  fétichistes,  formulant 


m 


...  les  eaux  de  la  Tamise  s'étaient  aussi 
répandues  en  une  nappe  immense  et  peu 
profonde. 


(CHAPITRE  XXIII) 


mes  prières  comme  les  païens  murmurent  des  charmes  conjurateurs.  Mais  cette  fois 
je  priais  réellement,  implorant  avec  ferveur  la  divinité,  face  à  face  avec  les  ténèbres. 
Nuit  étrange,  et  plus  étrange  encore  en  ceci,  que  aussitôt  que  parut  l'aurore,  moi, 
qui  m'étais  entretenu  avec  la  Divinité,  je  me  glissai  hors  de  la  maison  comme  un 
rat  quitte  son  trou  —  créature  à  peine  plus  grande,  animal  inférieur  qui,  selon  le 
caprice  passager  de  nos  maîtres,  pouvais  être  traqué  et  tué.  Les  Marsiens,  eux 
aussi,  invoquaient  peut-être  Dieu  avec  confiance.  A  coup  sûr,  si  nous  ne  retenons 
rien  autre  de  cette  guerre,  elle  nous  aura  cependant  appris  la  pitié  —  la  pitié  pour 
ces  âmes  dépourvues  de  raison  qui  subissent  notre  domination. 

L'aube  était  resplendissante  et  claire;  à  l'orient,  le  ciel,  que  sillonnaient  de 
petits  nuages  dorés,  s'animait  de  reflets  roses.  Sur  la  route  qui  va  du  haut  de 
la  colline  de  Putney  jusqu'à  Wimbledon,  traînaient  un  certain  nombre  de  vestiges 
pitoyables,  restes  de  la  déroute  qui,  dans  la  soirée  du  dimanche  où  commença  la 
dévastation,  dut  pousser  vers  Londres  tous  les  habitants  de  la  contrée.  Il  y  avait 
là  une  petite  voiture  à  deux  roues  sur  laquelle  était  peint  le  nom  de  Thomas  Lobbe, 
fruitier  à  New  Maldcn  ;  une  des  roues  était  brisée  et  une  caisse  de  métal  gisait 
auprès,  abandonnée  ;  il  y  avait  aussi  un  chapeau  de  paille  piétiné  dans  la  boue, 
maintenant  séchée,  et  au  sommet  de  la  côte  de  West  Hill  je  trouvai  un  tas  de 
verre  écrasé  et  taché  de  sang,  auprès  de  l'abreuvoir  en  pierre  qu'on  avait  renversé 
et  brisé.  Mes  plans  étaient  de  plus  en  plus  vagues  et  mes  mouvements  de  plus 
en  plus  incertains  ;  j'avais  toujours  l'idée  d'aller  à  Leatherhead,  et  pourtant  j'étais 
convaincu  que,  selon  toutes  probabilités,  ma  femme  ne  pouvait  s'y  trouver.  Car, 
à  moins  que  la  mort  ne  les  ait  surpris  à  l'improviste,  mes  cousins  et  elle  avaient 
dû  fuir  dès  les  premières  menaces  de  danger.  Mais  je  m'imaginais  que  je  pour- 
rais, tout  au  moins,  apprendre  là  de  quel  côté  s'étaient  enfuis  les  habitants  du 
Surrey.  Je  savais  que  je  voulais  retrouver  ma  femme,  que  mon  cœur  souffrait  de 
son  absence  et  du  manque  de  toute  société,  mais  je  n'avais  aucune  idée  bien 
claire  quant  aux  moyens  de  la  retrouver,  et  je  sentais  avec  une  intensité  croissante 
mon  entier  isolement.  Je  parvins  alors,  après  avoir  traversé  un  taillis  d'arbres  et 
de  buissons,  à  la  lisière  des  communaux  de  Wimbledon,  dont  les  haies,  les  arbres 
et  les  prés  s'étendaient  au  loin  sous  mes  yeux. 

Cet  espace  encore  sombre  s'éclairait,  par  endroits,  d'ajoncs  et  de  genêts  jaunes. 
Je  ne  vis  nulle  part  d'Herbe  Rouge,  et  tandis  que  je  rôdais  entre  les  arbustes, 
hésitant  à  m'aventurer  à  découvert,  le  soleil  se  leva,  inondant  tout  de  lumière  et 
de  vie.  Dans  un  pli  de  terrain  marécageux,  entre  les  arbres,  je  tombai  au  milieu 
d'une  multitude  de  petites  grenouilles.  Je  m'arrêtai  à  les  observer,  tirant  de  leur 
obstination  à  vivre  une  leçon  pour  moi-même.  Soudain,  j'eus  la  sensation  bizarre 
que  quelqu'un  m'épiait  et,  me  retournant  brusquement,  j'aperçus  dans  un  fourré 
quelque  chose  qui  s'y  blottissait.  Pour  mieux  voir,  je  fis  un  pas  en  avant.  La 
chose  se  dressa  :  c'était  un  homme  armé  d'un  coutelas.  Je  m'approchai  lentement 
de  lui  et  il  me  regarda  venir,  silencieux  et  immobile. 


Quand  je  fus  près  de  lui,  je  remarquai  que  ses  vêtements  étaient  aussi  déguenillés 
et  aussi  sales  que  les  miens.  On  eût  dit,  vraiment,  qu^il  avait  été  traîné  dans  des 
égouts.  De  plus  près,  je  distinguai  la  vase  verdâtre  des  fossés,  des  plaques  pâles 
de  terre  glaise  séchée  et  des  reflets  de  poussière  de  charbon.  Ses  cheveux,  très 
bruns  et  longs,  retombaient  en  avant  sur  ses  yeux  ;  sa  figure  était  noire  et  sale, 
et  il  avait  les  traits  tirés,  de  sorte  qu'au  premier  abord  je  ne  le  reconnus  pas.  De 
plus,  une  balafre  récente  lui  coupait  le  bas  du  visage. 

—  Halte  !  cria-t-il,  quand  je  fus  à  dix  mètres  de  lui. 
Je  m'arrêtai.  Sa  voix  était  rauque. 

—  D'où  venez-vous?  demanda-t-il. 

Je  réfléchis  un  instant,  l'examinant  avec  attention. 

—  Je  viens  de  Mortiake,  répondis-je.  Je  me  suis  trouvé  enterré  auprès  de  la 
fosse  que  les  Marsiens  ont  creusée  autour  de  leur  cylindre,  et  j'ai  fini  par  m'échapper, 

—  Il  n'y  a  rien  à  manger  par  ici,  dit-il.  Ce  coin  m'appartient,  toute  la  colline 
jusqu'à  la  rivière,  et  là-bas  jusqu'à  Clapham,  et  ici  jusqu'à  l'entrée  des  communaux. 
Il  n'y  a  de  nourriture  que  pour  un  seul.  De  quel  côté  allez-vous? 

Je  répondis  lentement. 

—  Je  ne  sais  pas...  Je  suis  resté  sous  les  ruines  d'une  maison  pendant  treize 
ou   quatorze   jours,  et   je   ne  sais  rien  de  ce  qui  est  arrivé  pendant  ce  temps-là. 

Il  m'écoutait  avec  un  air  de  doute  ;  tout  à  coup,  il  eut  un  sursaut  et  son 
expression  changea. 

—  Je  n'ai  pas  envie  de  m'attarder  ici,  dis-je.  Je  pense  aller  à  Leatherhead 
pour  tâcher  d'y  retrouver  ma  femme. 

—  C'est  bien  vous,  dit-il  alors  en  étendant  le  bras  vers  moi.  C'est  vous  qui 
habitiez  à  Woking.  Vous  n'avez  pas  été  tué  à  Weybridge  ? 

—  Je  le  reconnus  au  même  moment. 

—  Vous  êtes  l'artilleur  qui  se  cachait  dans  mon  jardin... 

—  En  voilà  une  chance  !  dit-il,  C'est  tout  de  même  drôle  que  ce  soit  vous. 
II  me  tendit  sa  main  et  je  la  pris. 

—  Moi,  continua-t-il,  je  m'étais  glissé  dans  un  fossé  d'écoulement.  Mais  ils  ne 
tuaient  pas  tout  le  monde.  Quand  ils  furent  partis,  je  m'en  allai  à  travers  champs 
jusqu'à  Walton.  Mais...  il  y  a  quinze  jours  à  peine...  et  vous  avez  les  cheveux 
tout  gris. 

Il  jeta  soudain  un  brusque  regard  en  arrière. 

—  Ce  n'est  qu'une  corneille,  dit-il.  Par  le  temps  qui  court,  on  apprend  à 
connaître  que  les  oiseaux  ont  une  ombre.  Nous  sommes  un  peu  à  découvert. 
Installons-nous  sous  ces  arbustes  et  causons. 

—  Avez-vous  vu  les  Marsiens  ?  demandai-je.  Depuis  que  j'ai  quitté  mon 
trou,  je... 

—  Ils  sont  partis  à  l'autre  bout  de  Londres,  dit-il.  Je  pense  qu'ils  ont  établi 
leur  quartier  général  par  là.  La  nuit,  du  côté  d'Hampstead,  tout  le  ciel  est  plein 


190 


des  reflets  de  leurs  lumières.  On  dirait  la  lueur  d'une  grande  cité,  et  on  les  voit 
aller  et  venir  dans  cette  clarté.  De  jour,  on  ne  peut  pas.  Mais  je  ne  les  ai  pas  vus 
de  plus  près  depuis...  —  II  compta  sur  ses  doigts  —  ...  cinq  jours.  Oui.  J'en  ai 
vu  deux  qui  traversaient  Hammersmith  en  portant  quelque  chose  d'énorme.  Et  l'avant- 
dernière  nuit,  ajouta-t-il  d'un  ton  étrangement  sérieux,  dans  le  pêle-mêle  des  reflets, 
j'ai  vu  quelque  chose  qui  montait  très  haut  dans  l'air.  Je  crois  qu'ils  ont  construit 
une  machine  volante  et  qu'ils  sont  en  train  d'apprendre  à  voler. 

Je  m'arrêtai,  surpris,  sans  achever  de  m'asseoir  sous  les  buissons. 

—  A  voler! 

—  Oui,  dit-il,  à  voler  ! 

Je  trouvai  une  position  confortable  et  je  m'installai. 

—  C'en  est  fait  de  l'humanité,  dis-je.  S'ils  réussissent  à  voler,  ils  feront  tout 
simplement  le  tour  du  monde,  en  tous  sens... 

—  Mais  oui,  approuva-t-il  en  hochant  la  tête.  Mais...  ça  nous  soulagera  d'autant 
par  ici,  et  d'ailleurs,  fit-il  en  se  tournant  vers  moi,  quel  mal  voyez-vous  à  ce  que 
ça  en  soit  fini  de  l'humanité?  Moi,  j'en  suis  bien  content.  Nous  sommes  écrasés, 
nous  sommes  battus. 

Je  le  regardai,  ahuri.  Si  étrange  que  cela  fût,  je  ne  m'étais  pas  encore  rendu 
compte  de  toute  l'étendue  de  la  catastrophe  —  et  cela  m'apparut  comme  parfaitement 
évident  dès  qu'il  eut  parlé.  J'avais  conservé  jusque-là  un  vague  espoir,  ou,  plutôt, 
c'était  une  vieille  habitude  d'esprit  qui  persistait.  Il  répéta  ces  mots  qui  exprimaient 
une  conviction  absolue  : 

—  Nous  sommes  battus. 

—  C'est  bien  fini,  continua-t-il.  Ils  n'en  ont  perdu  qu'  **  un  „  rien  qu'  **  un  „. 
Ils  se  sont  installés  dans  de  bonnes  conditions,  et  ils  ne  s'inquiètent  nullement  des 
armes  les  plus  puissantes  du  monde.  Ils  nous  ont  piétinés.  La  mort  de  celui  qu'ils 
ont  perdu  à  Weybridgc  n'a  été  qu'un  accident,  et  il  n'y  a  que  l'avant-garde  d'arrivée. 
Ils  continuent  à  venir;  ces  étoiles  vertes  —  je  n'en  ai  pas  vu  depuis  cinq  ou  six 
jours  —  je  suis  sûr  qu'il  en  tombe  une  quelque  part  toutes  les  nuits.  Il  n'y  a 
rien  à  faire.  Nous  avons  le  dessous,  nous  sommes  battus. 

Je  ne  lui  répondis  rien.  Je  restais  assis  le  regard  fixe  et  vague,  cherchant  en 
vain  à  lui  opposer  quelque  argument  fallacieux  et  contradictoire. 

—  Ça  n'est  pas  une  guerre,  dit  l'artilleur.  Ça  n'a  jamais  été  une  guerre,  pas 
plus  qu'il  n'y  a  de  guerre  entre  les  hommes  et  les  fourmis. 

Tout  à  coup,  me  revinrent  à  l'esprit  les  détails  de  la  nuit  que  j'avais  passée 
dans  l'observatoire. 

—  Après  le  dixième  coup,  ils  n'ont  plus  tiré  —  du  moins  jusqu'à  l'arrivée 
du  premier  cylindre. 

Je  lui  donnai  des  explications  et  il  se  mit  à  réfléchir. 

—  Quelque  chose  de  dérangé  dans  leur  canon,  dit-il.  Mais  qu'est-ce  que  ça 
peut  faire  ?  Ils  sauront  bien  le  réparer,  et  quand  bien  même  il  y  aurait  un  retard 


m 


quelconque,  est-ce  que  ça  pourrait  changer  la  fin?  C'est  comme  les  hommes  avec 
les  fourmis.  A  un  endroit,  les  fourmis  installent  leurs  cités  et  leurs  galeries  ;  elles 
y  vivent,  elles  font  des  guerres  et  des  révolutions,  jusqu'au  moment  où  les  hommes 
les  trouvent  sur  leur  chemin,  et  ils  en  débarrassent  le  passage.  C'est  ce  qui  se 
produit  maintenant  —  nous  ne  sommes  que  des  fourmis.  Seulement... 

—  Eh  bien? 

—  Eh  bien  !  nous  sommes  des  fourmis  comestibles. 
Nous  restâmes  un  instant  là,  assis,  sans  rien  nous  dire. 

—  Et  que  vont-ils  faire  de  nous?  questionnai-je. 

—  C'est  ce  que  je  me  demande,  dît-il;  c'est  bien  ce  que  je  me  demande.  Après 
l'affaire  de  Weybridge,  je  m'en  allai  vers  le  sud,  tout  perplexe.  Je  vis  ce  qui  se 
passait.  Tout  le  monde  s'agitait  et  braillait  ferme.  Moi,  je  n'ai  guère  de  goût 
pour  le  remue-ménage.  J'ai  vu  la  mort  de  près  une  fois  ou  deux  ;  ma  foi,  je  ne 
suis  pas  un  soldat  de  parade,  et,  au  pire  et  au  mieux  —  la  mort,  c'est  la  mort. 
Il  n'y  a  que  celui  qui  garde  son  sang-froid  qui  s'en  tire.  Je  vis  que  tout  le 
monde  s'en  allait  vers  le  sud,  et  je  me  dis  :  De  ce  côté-là,  on  ne  mangera  plus 
avant  qu'il  soit  longtemps,  et  je  fis  carrément  volte-face.  Je  suivis  les  Marsiens 
comme  le  moineau  suit  l'homme.  Par  là-bas,  dit-il  en  agitant  sa  main  vers  l'horizon, 
ils  crèvent  de  faim  par  tas  en  se  battant  et  en  se  trépignant... 

Il  vit  l'expression  d'angoisse  de  ma  figure,  et  il  s'arrêta,  embarrassé. 

—  Sans  doute,  poursuivit-il,  ceux  qui  avaient  de  l'argent  ont  pu  passer  en  France. 
Il  parut  hésiter  et  vouloir  s'excuser,  mais  rencontrant  mes  yeux,  il  continua  : 

—  Ici,  il  y  a  des  provisions  partout.  Des  tas  de  choses  dans  les  boutiques, 
des  vins,  des  alcools,  des  eaux  minérales.  Les  tuyaux  et  les  conduites  d'eau  sont 
vides.  Mais  je  vous  racontais  mes  réflexions  :  nous  avons  affaire  à  des  êtres  intelli- 
gents, me  dis-je,  et  ils  semblent  compter  sur  nous  pour  se  nourrir.  D'abord,  ils 
vont  fracasser  tout  —  les  navires,  les  machines,  les  canons,  les  villes,  tout  ce 
qui  est  régulier  et  organisé.  Tout  cela  aura  une  fin.  Si  nous  avions  la  taille  des 
fourmis,  nous  pourrions  nous  tirer  d'affaire  ;  ça  n'est  pas  le  cas  et  on  ne  peut  arrêter 
des  masses  pareilles.  C'est  là  un  fait  bien  certain,  n'est-ce  pas? 

Je  donnai  mon  assentiment. 

—  Bien  !  c'est  une  affaire  entendue  —  passons  à  autre  chose,  alors.  Mainte- 
nant, ils  nous  attrapent  comme  ils  veulent.  Un  Marsien  n'a  que  quelques  milles  à 
faire  pour  trouver  une  multitude  en  fuite.  Un  jour,  j'en  ai  vu  un  près  de  Wandsworth 
qui  saccageait  les  maisons  et  massacrait  le  monde.  Mais  ils  ne  continueront  pas 
de  cette  façon-là.  Aussitôt  qu'ils  auront  fait  taire  nos  canons,  détruit  nos  chemins 
de  fer  et  nos  navires,  terminé  tout  ce  qu'ils  sont  en  train  de  manigancer  par  là-bas, 
ils  se  mettront  à  nous  attraper  systématiquement,  choisissant  les  meilleurs  et  les 
mettant  en  réserve  dans  des  cages  et  des  enclos  aménagés  dans  ce  but.  C'est  là 
ce  qu'ils  vont  entreprendre  avant  longtemps.  Car,  comprenez-vous?  ils  n'ont  encore 
rien  commencé,  en  somme. 


J92 


II  nous  faudra  mener  une  vie  souteiraîne, 
comprenez-vous  ?  J^aî  pensé  aux  ég;outs«  Natu- 
rellement ceux  qui  ne  les  connaissent  pas  se 
figfurent  des  endroits  horribles;  mais  sous  le 
sol  de  Londres,  il  y  en  a  pendant  des  milles  et 
des  milles  de  longueur,  des  centaines  de  milles  ; 
quelques  jours  de  pluie  sur  Londres  abandonné 
en  feront  des  logis  agréables  et  propres. 


(CHAPITRE  XXIV) 


—  Rien  commencé  ?  m'écriai-je, 

—  Non,  rien!  Tout  ce  qui  est  arrivé  jusqu^ici,  c^cst  parce  que  nous  n'avons 
pas  eu  Tesprit  de  nous  tenir  tranquilles,  au  lieu  de  les  tracasser  avec  nos  canons 
et  autres  sottises;  c'est  parce  qu'on  a  perdu  la  tête  et  qu'on  a  fui  en  masse,  alors 
qu'il  n'était  pas  plus  dangereux  de  rester  où  l'on  était.  Ils  ne  veulent  pas  encore 
s'occuper  de  nous.  Ils  fabriquent  leurs  choses,  toutes  les  choses  qu'ils  n'ont  pu 
apporter  avec  eux,  et  ils  préparent  tout  pour  ceux  qui  vont  bientôt  venir.  C'est 
probablement  à  cause  de  cela  qu'il  ne  tombe  plus  de  cylindres  pour  le  moment, 
et  de  peur  d'atteindre  ceux  qui  sont  déjà  ici.  Au  lieu  de  courir  partout  à  l'aveu- 
glette, en  hurlant,  et  d'essayer  vainement  de  les  faire  sauter  à  la  dynamite,  nous 
devons  tâcher  de  nous  accommoder  du  nouvel  état  de  choses.  C'est  là  l'idée  que 
j'en  ai.  Ça  n'est  pas  absolument  conforme  à  ce  que  l'homme  peut  ambitionner  pour 
son  espèce,  mais  ça  peut  s'accorder  avec  les  faits,  et  c'est  le  principe  d'après 
lequel  j'agis.  Les  villes,  les  nations,  la  civilisation,  le  progrès  —  tout  ça,  c'est  fini. 
La  farce  est  jouée.  Nous  sommes  battus. 

—  Mais  s'il  en  est  ainsi,  à  quoi  sert-il  de  vivre  ? 
L'artilleur  me  considéra  un  moment. 

—  C'est  évident,  dit-il.  Pendant  un  million  d'années  ou  deux,  il  n'y  aura  plus 
ni  concerts,  ni  salons  de  peinture,  ni  parties  fines  au  restaurant.  Si  c'est  de  l'amu- 
sement qu'il  vous  faut,  je  crains  bien  que  vous  n'en  manquiez.  Si  vous  avez  des 
manières  distinguées,  s'il  vous  répugne  de  manger  des  petits  pois  avec  un  couteau 
ou  de  ne  pas  prononcer  correctement  les  mots,  vous  ferez  aussi  bien  de  laisser 
tout  cela  de  côté,  ça  ne  vous  sera  plus  guère  utile. 

—  Alors  vous  voulez  dire  que... 

—  Je  veux  dire  que  les  hommes  comme  moi  réussiront  à  vivre,  pour  la 
conservation  de  l'espèce.  Je  vous  assure  que  je  suis  absolument  décidé  à  vivre,  et 
si  je  ne  me  trompe,  vous  serez  bien  forcé,  vous  aussi,  de  montrer  ce  que  vous 
avez  dans  le  ventre,  avant  qu'il  soit  longtemps.  Nous  ne  serons  pas  tous  exter- 
minés, et  je  n'ai  pas  l'intention,  non  plus,  de  me  laisser  prendre  pour  être  apprivoisé, 
nourri  et  engraissé  comme  un  bœuf  gras.  Hein  !  voyez-vous  la  joie  d'être  mangé 
par  ces  sales  reptiles. 

—  Mais  vous  ne  prétendez  pas  que... 

—  Mais  si,  mais  si  !  Je  continue  :  mes  plans  sont  faits,  j'ai  résolu  la  difficulté. 
L'humanité  est  battue.  Nous  ne  savions  rien,  et  nous  avons  tout  à  apprendre 
maintenant.  Pendant  ce  temps,  il  faut  vivre  et  rester  indépendants,  vous  comprenez? 
Voilà  ce  qu'il  y  aura  à  faire. 

Je  le  regardais,  étonné  et  profondément  remué  par  ses  paroles  énergiques. 

—  Sapristi  !  vous  êtes  un  homme,  vous  !  m'écriai-je,  en  lui  serrant  vigoureu- 
sement la  main. 

—  Eh  bien!  dit-il,  les  yeux  brillants  de  fierté,  est-ce  pensé,  cela,  hein? 

—  Continuez,  lui  dis-je. 


Ï95 


—  Donc,  ceux  qui  ont  envie  d^échapper  à  un  tel  sort  doivent  se  préparer. 
Moi,  je  me  prépare.  Comprenez  bien  ceci  :  nous  ne  sommes  pas  tous  faits  pour 
être  des  bêtes  sauvages,  et  c^est  ce  qui  va  arriver.  C'est  pour  cela  que  je  vous 
ai  guetté.  J'avais  des  doutes  :  vous  êtes  maigre  et  élancé.  Je  ne  savais  pas  que 
c'était  vous  et  j'ignorais  que  vous  aviez  été  enterré.  Tous  les  gens  qui  habitaient 
ces  maisons  et  tous  ces  maudits  petits  employés  qui  vivaient  dans  ces  banlieues 
—  tous  ceux-là  ne  sont  bons  à  rien.  Ils  n'ont  ni  vigueur,  ni  courage,  —  ni  belles 
idées,  ni  grands  désirs  ;  et  Seigneur  !  un  homme  qui  n'a  pas  tout  cela  peut-il  faire 
autre  chose  que  trembler  et  se  cacher?  Tous  les  matins,  ils  se  trimballaient  vers 
leur  ouvrage,  —  je  les  ai  vus,  par  centaines,  —  emportant  leur  déjeuner,  s'essoufflant 
à  courir,  pour  prendre  les  trains  d'abonnés,  avec  la  peur  d'être  renvoyés  s'ils  arrivaient 
en  retard  ;  ils  peinaient  sur  des  ouvrages  qu'ils  ne  prenaient  pas  même  la  peine 
de  comprendre  ;  le  soir,  du  même  train-train,  ils  retournaient  chez  eux  avec  la 
crainte  d'être  en  retard  pour  dîner;  n'osant  pas  sortir,  après  leur  repas,  par  peur 
des  rues  désertes  ;  dormant  avec  des  femmes  qu'ils  épousaient,  non  pas  parce  qu'ils 
avaient  besoin  d'elles,  mais  parce  qu'elles  avaient  un  peu  d'argent  qui  leur  garan- 
tissait une  misérable  petite  existence  à  travers  le  monde  ;  ils  assuraient  leurs  vies, 
et  mettaient  quelques  sous  de  côté  par  peur  de  la  maladie  ou  des  accidents;  et 
le  dimanche  —  c'était  la  peur  de  l'au-delà,  comme  si  l'enfer  était  pour  les  lapins  ! 
Pour  ces  gens-là,  les  Marsiens  seront  une  bénédiction  :  de  jolies  cages  spacieuses, 
de  la  nourriture  à  discrétion;  un  élevage  soigné  et  pas  de  soucis.  Après  une  semaine 
ou  deux  de  vagabondage  à  travers  champs,  le  ventre  vide,  ils  reviendront  et  se 
laisseront  prendre  volontiers.  Au  bout  de  peu  de  temps,  ils  seront  entièrement  satis- 
faits. Ils  se  demanderont  ce  que  les  gens  pouvaient  bien  faire  avant  qu'il  y  ait 
eu  des  Marsiens  pour  prendre  soin  d'eux.  Et  les  traîneurs  de  bars,  les  tripoteurs, 
les  chanteurs  —  je  les  vois  d'ici,  ah  !  oui,  je  les  vois  d'ici  I  s'exclama-t-il  avec 
une  sorte  de  sombre  contentement.  C'est  là  qu'il  y  aura  du  sentiment  et  de  la 
religion  ;  mais  il  y  a  mille  choses  que  j'avais  toujours  vues  de  mes  yeux  et  que 
je  ne  commence  à  comprendre  clairement  que  depuis  ces  derniers  jours.  Il  y  a  des 
tas  de  gens,  gras  et  stupides,  qui  prendront  les  choses  comme  elles  sont,  et  des 
tas  d'autres  aussi  se  tourmenteront  à  l'idée  que  le  monde  ne  va  plus  et  qu'il 
faudrait  y  faire  quelque  chose.  Or,  chaque  fois  que  les  choses  sont  telles  qu'un 
tas  de  gens  éprouvent  le  besoin  de  s'en  mêler,  les  faibles,  et  ceux  qui  le  deviennent 
à  force  de  trop  réfléchir,  aboutissent  toujours  à  une  religion  du  Rien-Faire,  très 
pieuse  et  très  élevée,  et  finissent  par  se  soumettre  à  la  persécution  et  à  la  volonté 
du  Seigneur.  Vous  avez  déjà  dû  remarquer  cela  aussi.  C'est  de  l'énergie  à  l'envers 
dans  une  rafale  de  terreur.  Les  cages  de  ceux-là  seront  pleines  de  psaumes,  de 
cantiques  et  de  piété,  et  ceux  qui  sont  d'une  espèce  moins  simple  se  tourneront 
sans  doute  vers  —  comment  appelez-vous  cela?  —  l'érotisme. 

Il  s'arrêta  un  moment,  puis  il  reprit. 

—  Très  probablement,  les  Marsiens  auront  des  favoris  parmi  tous  ces  gens; 

Î96 


ils  leur  enseigneront  à  faire  des  tours  et,  qui  sait?  feront  du  sentiment  sur  le 
sort  d^un  pauvre  enfant  gâté  qu'il  faudra  tuer.  Ils  en  dresseront,  peut-être  aussi, 
à  nous  chasser. 

—  Non,  m*écriai-jc,  c'est  impossible.  Aucun  être  humain... 

—  A  quoi  bon  répéter  toujours  de  pareilles  balivernes?  dit  Tartilleur.  Il  y  en 
a  beaucoup  qui  le  feraient  volontiers.  Quelle  blague  de  prétendre  le  contraire  ! 

Et  je  cédai  à  sa  conviction. 

—  S'ils  s'en  prennent  à  moi,  dit-il,  bon  Dieu  !  s'ils  s'en  prennent  à  moi  !... 
et  il  s'enfonça  dans  une  sombre  méditation. 

Je  réfléchissais  aussi  à  toutes  ces  choses,  sans  rien  trouver  pour  réfuter  les 
raisonnements  de  cet  homme.  Avant  l'invasion,  personne  n'eût  mis  en  doute  ma 
supériorité  intellectuelle,  et  cependant  cet  homme  venait  de  résumer  une  situation 
que  je  commençais  à  peine  à  comprendre. 

—  Qu'allez-vous  faire?  lui  demandai-je  brusquement.  Quels  sont  vos  plans? 
Il  hésita. 

—  Eh  bien  !  voici  !  dit-il.  Qu'avons-nous  à  faire  ?  Il  nous  faut  trouver  un 
genre  de  vie  qui  permette  à  l'homme  d'exister  et  de  se  reproduire,  et  d'être  suffi- 
samment en  sécurité  pour  élever  sa  progéniture.  Oui  —  attendez,  et  je  vais  vous 
dire  clairement  ce  qu'il  faut  faire  à  mon  avis.  Ceux  que  les  Marsiens  domesti- 
queront deviendront  bientôt  comme  tous  les  animaux  domestiques.  D'ici  à  quelques 
générations,  ils  seront  beaux  et  gros,  ils  auront  le  sang  riche  et  le  cerveau  stupide 
—  bref,  rien  de  bon.  Le  danger  que  courent  ceux  qui  resteront  en  liberté  est  de 
redevenir  sauvages,  de  dégénérer  en  une  sorte  de  gros  rat  sauvage...  II  nous  faudra 
mener  une  vie  souterraine,  comprenez-vous  ?  J'ai  pensé  aux  égouts.  Naturellement 
ceux  qui  ne  les  connaissent  pas  se  figurent  des  endroits  horribles  ;  mais  sous  le 
sol  de  Londres,  il  y  en  a  pendant  des  milles  et  des  milles  de  longueur,  des  centaines 
de  milles;  quelques  jours  de  pluie  sur  Londres  abandonné  en  feront  des  logis  agréables 
et  propres.  Les  canaux  principaux  sont  assez  grands  et  assez  aérés  pour  les  plus 
difficiles.  Puis,  il  y  a  les  caves,  les  voûtes  et  les  magasins  souterrains  qu'on 
pourrait  joindre  aux  égouts  par  des  passages  faciles  à  intercepter;  il  y  a  aussi 
les  tunnels  et  les  voies  souterraines  de  chemin  de  fer.  Hein?  Vous  commencez  à 
y  voir  clair?  Et  nous  formons  une  troupe  d'hommes  vigoureux  et  intelligents,  sans 
nous  embarrasser  de  tous  les  incapables  qui  nous  viendront.  ,Au  large,  les  faibles! 

—  C'est  pour  cela  que  vous  me  chassiez  tout  à  l'heure. 

—  Mais...  non...  c'était  pour  entamer  la  conversation. 

—  Ce  n'est  pas  la  peine  de  nous  quereller  là-dessus.  Continuez. 

—  Ceux  qu'on  admettra  devront  obéir.  Il  nous  faut  aussi  des  femmes  vigou- 
reuses et  intelligentes,  —  des  mères  et  des  éducatrices.  Pas  de  belles  dames  minau- 
dières  et  sentimentales  —  pas  d'yeux  langoureux.  Il  ne  nous  faut  ni  incapables, 
ni  imbéciles.  La  vie  est  redevenue  réelle,  et  les  inutiles,  les  encombrants,  les  malfai- 
sants succomberont.  Ils  devraient  mourir,  oui,  ils  devraient  mourir  de  bonne  volonté. 


J97 


Après  tout,  il  y  a  une  sorte  de  déloyauté  à  s'obstiner  à  vivre  pour  gâter  la  race, 
d'autant  plus  qu'ils  ne  pourraient  pas  être  heureux.  D'ailleurs,  mourir  n'est  pas  si 
terrible,  c'est  la  peur  qui  rend  la  chose  redoutable.  Et  puis  nous  nous  rassemblerons 
dans  tous  ces  endroits.  Londres  sera  notre  district.  Même,  on  pourrait  organiser 
une  surveillance  afin  de  pouvoir  s'ébattre  en  plein  air,  quand  les  Marsiens  n'y  seraient 
pas  —  jouer   au   cricket,  par   exemple.  C'est  comme  cela  qu'on  sauvera  la  race. 


N'est-ce  pas  ?  Tout  cela  est  possible  ?  Mais  sauver  la  race  n'est  rien  ;  comme  je 
l'ai  dit,  ça  consiste  à  devenir  des  rats.  Le  principal,  c'est  de  conserver  notre  savoir 
et  de  l'augmenter  encore.  Alors,  c'est  là  que  des  gens  comme  vous  deviennent 
utiles.  Il  y  a  des  livres,  il  y  a  des  modèles.  On  aménagerait  des  locaux  spéciaux, 
en  lieu  sûr,  très  profonds,  et  on  y  réunirait  tous  les  livres  qu'on  trouverait  ;  pas 
de  sottises,  ni  romans,  ni  poésie,  rien  que  des  livres  d'idées  et  de  science.  On 
pourrait  s'introduire  dans  le  British  Muséum  et  y  prendre  tous  les  livres  de  ce 
genre.  Ils  nous  faudrait  spécialement  maintenir  nos  connaissances  scientifiques  — 
les  étendre  encore.  On  observerait  ces  Marsiens.  Quelques-uns  d'entre  nous  pourraient 
aller  les  espionner,   quand  ils  auraient  tout  organisé;  j'irai  peut-être   moi-même.  II 


m 


...  où  se  pressa  bientôt  une  multitude  d'ivrognes 
en  haillons,  hommes  et  femmes,  qui  dansèrent 
et  hurlèrent  jusqu'à  l'aurore.  Quand  le  jour 
parut,  ils  aperçurent  une  machine  de  combat 
marsienne  qui,  toute  droite  dans  l'ombre,  les 
observait  avec  curiosité. 


(CHAPITRE  XXIV) 


faudrait  se  laisser  attraper,  pour  mieux  les  approcher  je  veux  dire.  Mais  le  grand 
point,  c'est  de  laisser  les  Marsiens  tranquilles  ;  ne  jamais  rien  leur  voler  même.  Si 
on  se  trouve  sur  leur  passage,  on  leur  fait  place.  II  faut  montrer  que  nous  n'avons 
pas  de  mauvaises  intentions.  Oui,  je  sais  bien;  mais  ce  sont  des  êtres  intelligents, 
et  s'ils  ont  tout  ce  qu'il  leur  faut,  ils  ne  nous  réduiront  pas  aux  abois  et  se 
contenteront  de  nous  considérer  comme  une  vermine  inoffensive. 

L'artilleur  s'arrêta  et  posa  sa  main  bronzée  sur  mon  bras. 

—  Après  tout,  continua-t-il,  il  ne  nous  reste  peut-être  pas  tellement  à  apprendre 
avant  de...  Imaginez-vous  ceci  :  quatre  ou  cinq  de  leurs  machines  de  combat  qui 
se  mettent  en  mouvement  tout  à  coup  —  les  Rayons  Ardents  dardés  en  tous 
sens  —  et  sans  que  les  Marsiens  soient  dedans.  Pas  de  Marsiens  dedans,  mais 
des  hommes  —  des  hommes  qui  auraient  appris  à  les  conduire.  Ça  pourrait  être 
de  mon  temps,  même.  —  ces  hommes!  Figurez-vous  pouvoir  manœuvrer  l'un  de 
ces  charmants  objets  avec  son  Rayon  Ardent,  libre  et  bien  manié,  et  se  promener 
avec!  Qu'importerait  de  se  briser  en  mille  morceaux,  au  bout  du  compte,  après 
un  exploit  comme  celui-là?  Je  réponds  bien  que  les  Marsiens  en  ouvriraient  de 
grands  yeux.  Les  voyez-vous,  hein?  Les  voyez-vous  courir,  se  précipiter,  haleter, 
s'essouffler  et  hurler,  en  s'installant  dans  leurs  autres  mécaniques?  On  aurait  tout 
désengrené  à  l'avance  et  pif,  paf,  pan,  uitt,  uitt,  au  moment  où  ils  veulent  s'installer 
dedans,  le  Rayon  Ardent  passe  et  l'homme  a  repris  sa  place. 

L'imagination  hardie  de  l'artilleur  et  le  ton  d'assurance  et  de  courage  avec 
lequel  il  s'exprimait  dominèrent  complètement  mon  esprit  pendant  un  certain  temps. 
J'admettais  sans  hésitation,  à  la  fois  ses  prévisions  quant  à  la  destinée  de  la  race 
humaine  et  la  possibilité  de  réaliser  ses  plans  surprenants.  Le  lecteur  qui  suit 
l'exposé  de  ces  faits,  l'esprit  tranquille  et  attentif,  voudra  bien,  avant  de  m'accuser 
de  sottise  et  de  naïveté,  considérer  que  j'étais  craintivement  blotti  dans  les  buissons, 
l'esprit  plein  d'anxiété  et  d'appréhension.  Nous  conversâmes  de  cette  façon  pendant 
une  bonne  partie  de  la  matinée,  puis,  après  nous  être  glissés  hors  de  notre  cachette 
et  avoir  scruté  l'horizon  pour  voir  si  les  Marsiens  ne  revenaient  pas  dans  les 
environs,  nous  nous  rendîmes,  en  toute  hâte,  à  la  maison  de  Putney  Hill  dont  il 
avait  fait  sa  retraite.  Il  s'était  installé  dans  une  des  caves  à  charbon  et  quand  je 
vis  l'ouvrage  qu'il  avait  fait  en  une  semaine  —  un  trou  à  peine  long  de  dix  mètres 
par  lequel  il  voulait  aller  rejoindre  une  importante  galerie  d'égout  —  j'eus  mon 
premier  indice  du  gouffre  qu'il  y  avait  entre  ses  rêves  et  son  courage.  J'aurais  pu 
en  faire  autant  en  une  journée,  mais  j'avais  en  lui  une  foi  suffisante  pour  l'aider, 
toute  la  matinée  et  assez  tard  dans  l'après-midi,  à  creuser  son  passage  souterrain. 
Nous  avions  une  brouette  et  nous  entassions  la  terre  contre  le  fourneau  de  la  cuisine 
Nous  réparâmes  nos  forces  en  absorbant  le  contenu  d'une  boîte  de  tête  de  veau 
à  la  tortue  et  une  bouteille  de  vin.  Après  la  démoralisante  étrangeté  des  événements, 
j'éprouvais  à  travailler  ainsi  un  grand  soulagement.  J'examinais  son  projet  et  bientôt 
des  objections  et  des  doutes  m'assaillirent,  mais  je  n'en  continuais  pas  moins  mon 


20i 


labeur,  heureux  d'avoir  un  but  vers  lequel  exercer  mon  activité.  Peu  à  peu,  je 
commençai  à  spéculer  sur  la  distance  qui  nous  séparait  encore  de  Tégout  et  sur 
les  chances  que  nous  avions  de  ne  pas  l'atteindre.  Ma  perplexité  actuelle  était  de 
savoir  pourquoi  nous  creusions  ce  long  tunnel,  alors  qu'on  pouvait  s'introduire  faci- 
lement dans  les  égouts  par  un  regard  quelconque,  et  de  là,  creuser  une  galerie  pour 
revenir  jusqu'à  cette  maison.  Il  me  semblait  aussi  que  cette  retraite  était  assez  mal 
choisie  et  qu'il  faudrait,  pour  y  revenir,  une  inutile  longueur  de  tunnel.  Au  moment 
même  où  tout  cela  m'apparaissait  clairement,  l'artilleur  s'appuya  sur  sa  bêche  et 
me  dit  : 

—  Nous  faisons  là  du  bon  ouvrage.  Si  nous  nous  reposions  un  moment  ? 
D'ailleurs,  je  crois  qu'il  serait  temps  d'aller  faire  une  reconnaissance  sur  le  toit  de 
la  maison. 

J'étais  d'avis  de  continuer  notre  travail  et,  après  quelque  hésitation,  il  reprit 
son  outil.  Alors,  une  idée  soudaine  me  frappa.  Je  m'arrêtai,  et  il  s'arrêta  aussi 
immédiatement. 

—  Pourquoi  vous  promeniez-vous  dans  les  communaux,  ce  matin,  au  lieu  d'être 
ici?  demandai-je. 

—  Je  prenais  l'air,  répondit-il,  et  je  rentrais.  On  est  plus  en  sécurité,  la  nuit. 

—  Mais,  votre  ouvrage  ?... 

—  Oh  I  on  ne  peut  pas  toujours  travailler,  dit-il. 

A  cette  réponse  j'avais  jugé  mon  homme.  Il  hésita,  toujours  appuyé  sur  sa  bêche. 

—  Nous  devrions  maintenant  aller  faire  une  reconnaissance,  dit-il,  parce  que 
si  quelqu'un  s'approchait,  on  entendrait  le  bruit  de  nos  bêches  et  on  nous  surprendrait. 

Je  n'avais  plus  envie  de  discuter.  Nous  montâmes  ensemble  et,  de  l'échelle 
qui  donnait  accès  sur  le  toit,  nous  explorâmes  les  environs.  Nulle  part  on  n'aper- 
cevait de  Marsiens,  et  nous  nous  aventurâmes  sur  les  tuiles,  nous  laissant  glisser 
jusqu'au  parapet  qui  nous  abritait. 

De  là,  un  bouquet  d'arbres  nous  cachait  la  plus  grande  partie  de  Putney, 
mais  nous  pouvions  voir,  plus  bas,  le  fleuve,  le  bouillonnement  confus  de  l'Herbe 
Rouge  et  les  parties  basses  de  Lambeth  inondées.  La  variété  grimpante  de  l'Herbe 
Rouge  avait  envahi  les  arbres  qui  entourent  le  vieux  palais,  et  leurs  branches 
s'étendaient  mortes  et  décharnées,  garnies  parfois  encore  de  feuilles  sèches,  parmi 
tout  cet  enchevêtrement.  Il  était  étrange  de  constater  combien  ces  deux  espèces  de 
végétaux  avaient  besoin  d'eau  courante  pour  se  propager.  Autour  de  nous,  on 
n'en  voyait  pas  trace.  Des  cytises,  des  épines  roses,  des  boules  de  neige  montaient 
verts  et  brillants  au  milieu  de  massifs  de  lauriers  et  d'hortensias  ensoleillés.  Au 
delà  de  Kensington,  une  fumée  épaisse  s'élevait,  qui,  avec  une  brune  bleuâtre, 
empêchait  d'apercevoir  les  collines  septentrionales. 

L'artilleur  se  mit  à  parler  de  l'espèce  de  monde  qui  était  restée  dans  Londres. 

—  Une  nuit  de  la  semaine  dernière,  dit-il,  quelques  imbéciles  réussirent  à 
rétablir  la  lumière  électrique  dans  Regent  Street  et  Piccadilly,  où  se  pressa  bientôt 


202 


une  multitude  d'ivrognes  en  haillons,  hommes  et  femmes,  qui  dansèrent  et  hurlèrent 
jusqu'à  Taurore.  Quelqu'un  qui  s'y  trouvait  m'a  conté  la  chose.  Quand  le  jour  parut, 
ils  aperçurent  une  machine  de  combat  marsienne  qui,  toute  droite  dans  l'ombre, 
les  observait  avec  curiosité.  Sans  doute  elle  était  là  depuis  fort  longtemps.  Elle 
s'avança  alors  au  milieu  d'eux  et  en  captura  une  centaine  trop  ivres  ou  trop 
effrayés  pour  s'enfuir. 

Incidents  burlesques  et  tragiques  d'une  époque  troublée  qu'aucun  historien  ne 
pourra  relater  fidèlement  ! 


Par  une  suite  de  questions,  je  le  ramenai  à  ses  plans  grandioses.  Son  enthou- 
siasme le  reprit.  Il  exposa,  avec  ^  ^  \ 


capturer  une  machine  de  combat  que  cette  fois  encore  je  le  crus  à  moitié.  Mais  je 
commençais  à  connaître  la  qualité  de  son  courage,  et  je  comprenais  maintenant  pourquoi 
il  attachait  tant  d'importance  à  ne  rien  faire  précipitamment.  D'ailleurs,  il  n'était  pltis 
du  tout  question  qu'il  dût  s'emparer  personnellement  de  la  grande  machine  et  s'en 
servir  lui-même  pour  combattre  les  Marsiens. 

Bientôt,  nous  redescendîmes  dans  la  cave.  Nous  ne  paraissions  disposés  ni 
l'un  ni  l'autre  à  reprendre  notre  travail  et,  quand  il  proposa  de  faire  la  collation, 
j'acceptai  sans  hésiter.  Il  devint  soudain  très  généreux;  puis,  le  repas  terminé,  il 
sortit  et  revint  quelques  moments  après  avec  d'excellents  cigares.  Nous  en  allumâmes 


203 


chacun  un  et  son  optimisme  devint  éblouissant, 
n  inclinait  à  considérer  ma  venue  comme 
une  merveilleuse  bonne  fortune. 


—  Il  y  a  du  Champagne  dans  la  cave 
voisine,  dit-il. 


—  Non,  non,  vous  êtes  mon  hôte, 
aujourd'hui.  Bon  Dieu  !  nous  avons  assez 
de  besogne  devant  nous.  Prenons  un  peu 
de  repos,  pour  rassembler  nos  forces,  pen- 
dant que  c'est  possible.  Regardez-moi  toutes 
ces  ampoules  I 


—  Nous  travaillerons  mieux  avec  ce 
bourgogne,  répondis-je. 


Poursuivant   son   idée   de   s'accorder  un 


peu  de  répit,  il  insista  pour  que  nous  fissions  une  partie  de  cartes.  Il  m'enseigna 
divers  jeux  et,  après  nous  être  partagé  Londres,  lui  s'attribuant  la  rive  droite,  et 
moi  gardant  la  rive  gauche,  nous  prîmes  chaque  paroisse  comme  enjeu.  Si  bêtement 
ridicule  que  cela  paraisse  au  lecteur  de  sens  rassis,  le  fait  est  absolument  exact, 
et,  chose  plus  surprenante  encore,  c'est  que  je  trouvai  ce  jeu,  et  plusieurs  autres 
que  nous  jouâmes  aussi,  extrêmement  intéressants. 

Quel  étrange  esprit  que  celui  de  l'homme!  L'espèce  entière  était  menacée 
d'extermination  ou  d'une  épouvantable  dégradation,  nous  n'avions  devant  nous 
d'autre  claire  perspective  que  celle  d'une  mort  horrible,  et  nous  pouvions,  tranquil- 
lement assis  à  fumer  et  à  boire,  nous  intéresser  aux  chances  que  représentaient 
ces  bouts  de  carton  peint,  et  plaisanter  avec  un  réel  plaisir.  Ensuite  il  m'enseigna 
le  poker  et  je  lui  gagnai  tenacement  trois  longues  parties  d'échecs.  Quand  la  nuit 
vint,  nous  étions  si  acharnés  que  nous  nous  risquâmes  d'un  commun  accord  à 
allumer  une  lampe. 

Après  une  interminable  série  de  parties,  nous  soupâmes  et  l'artilleur  acheva 
le  Champagne.  Nous  ne  cessions  de  fumer  des  cigares,  mais  rien  ne  restait  de 
l'énergique  régénérateur  de  la  race  humaine  que  j'avais  écouté  le  matin  de  ce 
même  jour.  Il  était  encore  optimiste,  mais  son  optimisme  était  plus  calme  et  plus 
réfléchi.  Je  me  souviens  qu'il  proposa,  dans  un  discours  incohérent  et  peu  varié, 
de  boire  à  ma  santé.  Je  pris  un  cigare  et  montai  aux  étages  supérieurs,  pour  tâcher 
d'apercevoir  les  lueurs  verdâtres  dont  il  avait  parlé. 

Tout  d'abord,  mes  regards  errèrent  à  travers  la  vallée  de  Londres.  Les  collines 
du  nord  étaient  enveloppées  de  ténèbres;  les  flammes  qui  montaient  de  Kensington 
rougeoyaient  et,  de  temps  à  autre,  une  langue  de  flamme  jaunâtre  s'élançait  et 
s'évanouissait  dans  la  profonde  nuit  bleue.  Tout  le  reste  de  l'immense  ville  était 
obscur.  Alors,  plus  près  de  moi,  j'aperçus  une  étrange  clarté,  une  sorte  de  fluores- 
cence, d'un  pâle  violet  pourpre,  que  la  brise  nocturne  faisait  frissonner.  Pendant  un 


204 


i 
1 


•i 


moment,  je  ne  pus  comprendre  quelle  était  la  cause  de  cette  faible  irradiation, 
depuis  je  pensai  qu'elle  était  produite  par  THerbe  Rouge.  Avec  cette  idée,  une 
curiosité  qui  n'était  qu'assoupie  s'éveilla  en  moi  avec  le  sens  de  la  proportion  des 
choses.  Mes  yeux,  alors,  cherchèrent  dans  le  ciel  la  planète  Mars,  qui  resplen- 
dissait rouge  et  claire  à  l'ouest,  puis,  longuement  et  fixement  mes  regards  s'attachèrent 
aux  ténèbres  qui  s'étendaient  sur  Hampstead  et  Highgate. 

Je  restai  longtemps  sur  le  toit,  l'esprit  déconcerté  par  les  tribulations  de  la 
journée.  Je  me  souvenais  de  mes  divers  états  d'esprit,  depuis  le  besoin  de  prier 
que  j'avais  éprouvé  la  nuit  précédente  jusqu'à  cette  soirée  stupidement  passée  à 
jouer  aux  cartes.  Tous  mes  sentiments  se  révoltèrent,  et  je  me  rappelle  avoir  jeté 
au  loin  mon  cigare  avec  un  geste  de  destruction  symbolique.  Ma  folie  m'apparut 
sous  un  aspect  monstrueusement  exagéré.  II  me  semblait  que  j'avais  trahi  ma 
femme  et  l'humanité,  et  je  me  sentais  plein  de  remords.  Je  décidai  d'abandonner 
à  ses  breuvages  et  à  sa  gloutonnerie  cet  étrange  et  fantaisiste  rêveur  de  grandes 
choses,  et  de  pénétrer  dans  Londres.  Là,  me  semblait-il,  j'aurais  de  meilleures 
chances  d'apprendre  ce  que  faisaient  les  Marsiens  et  quel  était  le  sort  de  mes 
semblables.  Quand  la  lune  tardive  se  leva,  j'étais  encore  sur  le  toit. 


Lorsque  feus  quitté  rartîlleur,  je  descendis 
la  colline,  et,   suivant  la  grand'rue,  je  traversai 

Lambeth.  Les  végéta- 
tions  tumultueuses  de 
THerbe  Rouge  le  rendaient 
alors   presque  impraticable, 
mais  les  tiges  blanchissaient 
déjà  par  endroits,  symptômes  de 
la  maladie  qui  se  propageait  et  devait 
si  rapidement  détruire  cette  plante  enva- 
hissante. 

Au  coin  de  la  rue  qui  va  vers  la  gare 
de  Putney  Bridge,  je  trouvai  un 
homme  étendu  à  terre.  Il  était  encore 
vivant,  mais  tout  couvert  de  poussière  noire, 
sale  comme  un  ramoneur,  et  de  plus  ivre  à  ne 


208 


pouvoir  ni  se  tenir  ni  parler»  Je  ne  pus  tirer  de  lui  que  des  injures  et  des  menaces, 
et  s'il  n'avait  pas  eu  une  physionomie  aussi  brutale,  je  serais  resté  avec  lui. 

Au   long   de   la   route,  à   partir   du   pont,  il  y  avait  partout  une  couche  de 
poussière  noire  qui,  dans  Fulham,  devenait  fort  épaisse.  Une  effrayante  tranquillité 
régnait  dans  les  rues.  Dans  une  boulangerie,  je  trouvai  du  pain,  suri, 
dur  et  moisi,  mais  encore  mangeable.  Du  côté  de  Walham  Green,  la 


poussière   noire   avait  disparu  et  je  passai         '  "' 

devant  un  groupe  de  maisons  blanches  qui  brûlaient  le  crépitement  des  flammes 
me  fut  un  réel  soulagement,  mais  dans  Brompton  les  rues  redevinrent  silencieuses. 

Bientôt,  la  poussière  noire  tapissa  de  nouveau  les  rues,  recouvrant  les  cadavres 
épars.  J'en  vis  une  douzaine  en  tout,  au  long  de  la  grand'rue  de  Fulham.  Ils  devaient 
être  là  depuis  plusieurs  jours,  de  sorte  que  je  ne  m'attardai  pas  auprès  d'eux.  La 
poussière  noire  qui  les  enveloppait  adoucissait  leurs  contours,  mais  quelques-uns 
avaient  été  dérangés  par  les  chiens. 

Dans  tous  les  endroits  que  n'avait  pas  envahis  la  poussière  noire,  les  boutiques 
closes,  les  maisons  fermées,  les  jalousies  baissées,  l'abandon  et  le  silence  faisaient 


209 


penser  à  un  dimanche  dans  la  Cité.  En  certains  lieux,  les  pillards  avaient  laissé 
des  traces,  mais  rarement  ailleurs  qu'aux  boutiques  de  victuailles  et  aux  tavernes. 
Une  vitrine  de  bijoutier  avait  été  brisée,  mais  le  voleur  avait  dû  être  dérangé, 
car  quelques  chaînes  d'or  et  une  montre  étaient  tombées  sur  le  trottoir.  Je  ne  pris 
pas  la  peine  d'y  toucher.  Plus  loin,  une  femme  déguenillée  était  affalée  sur  un 
seuil  ;  une  de  ses  mains,  qui  pendait,  était  toute  tailladée,  le  sang  tachait  ses 
haillons  fangeux  et  une  bouteille  de  Champagne  brisée  avait  fait  une  mare  sur  le 
trottoir.  Elle  paraissait  dormir,  mais  elle  était  morte. 

Plus  j'avançais  vers  l'intérieur  de  Londres,  plus  profond  devenait  le  silence.  Ce 
n'était  pas  tellement  le  silence  de  la  mort  que  l'attente  de  choses  prochaines  et 
tenues  en  suspens.  A  tout  instant,  les  destructeurs  qui  avaient  déjà  dévasté  les 
banlieues  nord-ouest  de  la  métropole  et  anéanti  Ealing  et  Kilburn  pouvaient  fondre 
sur  ces  maisons  et  les  transformer  en  un  monceau  de  ruines  fumantes.  C'était  une 
cité  condamnée  et  désertée... 

Dans  les  rues  de  South  Kensington,  je  ne  rencontrai  ni  cadavres,  ni  poussière 
noire.  Non  loin  de  là,  j'entendis  pour  la  première  fois  une  sorte  de  hurlement  qui, 
d'abord,  parvint  d'une  façon  presque  imperceptible  à  mes  oreilles.  On  eût  dit  un 
sanglot  alterné  sur  deux  notes  :  Oul-la,  oul-la,  oul-la,  oul-la,  sans  la  moindre  inter- 
ruption. Quand  je  passais  devant  les  rues  montant  au  nord,  les  deux  lamentables 
notes  croissaient  de  volume,  puis  les  maisons  et  les  édifices  semblaient  de  nouveau 
les  amortir  et  les  intercepter.  Au  bas  d'Exhibition  Road,  je  les  entendis  dans  toute 
leur  ampleur.  Je  m'arrêtai,  les  yeux  tournés  vers  Kensington  Gardens,  me  deman- 
dant quelle  pouvait  bien  être  cette  étrange  et  lointaine  lamentation.  On  eût  pu 
croire  que  ce  désert  immense  d'édifices  avait  trouvé  une  voix  pour  exprimer  sa 
désolation  et  sa  solitude. 

—  Oulla,  oulla,  oulla,  oulla,  gémissait  la  voix  surhumaine,  en  puissantes  vagues 
sonores  qui  parcouraient  la  large  rue  ensoleillée,  entre  les  hauts  édifices.  Surpris, 
je  tournai  à  gauche,  me  dirigeant  vers  les  grilles  de  fer  de  Hyde  Park.  Il  me 
vint  l'idée  de  m'introduire  dans  le  Muséum  d'Histoire  Naturelle,  et  de  monter  jusqu'au 
sommet  des  tours,  d'où  je  pourrais  voir  ce  qui  se  passait  dans  le  parc.  Mais  je 
me  décidai  à  ne  pas  quitter  le  sol,  où  il  était  possible  de  se  cacher  promptement 
et  je  m'engageai  dans  Exhibition  Road.  Toutes  les  spacieuses  maisons  qui  bordent 
cette  large  voie  étaient  vides  et  silencieuses,  et  l'écho  de  mes  pas  se  heurtait  de 
façade  en  façade.  Au  bout  de  la  rue,  près  de  la  grille  d'entrée  du  Parc,  un 
spectacle  inattendu  frappa  mes  regards,  —  un  omnibus  renversé  et  un  squelette 
de  cheval  absolument  décharné.  Je  m'arrêtai  un  instant,  surpris,  puis  je  continuai 
jusqu'au  pont  de  la  Serpentine.  La  Voix  devenait  de  plus  en  plus  forte,  bien  que 
je  ne  pusse  voir,  par-dessus  les  maisons,  du  côté  nord  du  parc,  autre  chose  qu'une 
brume  enfumée. 

—  Oulla,  oulla,  oulla,  oulla,  pleurait  la  voix  qui  venait,  me  semblait-il,  des 
environs   de   Regent's   Park.  Ce   cri   navrant   agit   bientôt   sur  mon   esprit   et  la 


210 


/ 


surexcitation   qui   m'avait  soutenu  passa  ;  cette  lamentation  s'empara 
de  tout  mon  être  et  je  me  sentis  absolument  épuisé,  les  pieds  endo- 
ll'l  loris,  et  de  nouveau,  maintenant,  torturé  par  la  faim  et  la  soif. 

Il  devait  être  plus  de  midi.  Pourquoi  errais-je  seul  dans  cette 
^cité  morte  ?  Pourquoi  vivais-je  seul  quand  tout  Londres,  enveloppé 
^'  d'un  noir  suaire,  était  prêt  à  être  inhumé  ?  Ma  solitude  me  parut 
intolérable.  Des  souvenirs  me  revinrent  d'amis  que  j'avais  oubliés 
depuis  des  années.  Je  pensai  aux  poisons  que  contenaient  les  boutiques 
des  pharmaciens  et  aux  liqueurs  accumulées  dans  les  caves  des 
marchands.  Je  me  rappelai  les  deux  êtres  de  désespoir,  qui,  autant 
que  je  le  supposais,  partageaient  la  ville  avec  moi. 

J'arrivai  dans  Oxford  Street  par  Marble  Arch  ;  là  de  nouveau, 
je  trouvai  la  poussière  noire  et  des  cadavres  épars  ;  de  plus,  une 
odeur  mauvaise  et  de  sinistre  augure  montait  des  soupiraux  des  caves 
de  certaines  maisons.  Pendant  cette  longue  course,  la  chaleur  m'avait  grandement 
altéré  et,  après  beaucoup  de  peine,  je  réussis  à  m'introduire  dans  une  taverne,  où 
je  trouvai  à  boire  et  à  manger.  Lorsque  j'eus  mangé,  je  me  sentis  très  las  et, 
pénétrant  dans  un  petit  salon,  derrière  la  salle  commune,  je  m'étendis  sur  un  sofa 
de  moleskine  et  m'endormis. 

Lorsque  je  m'éveillai,  la  lugubre  lamentation  retentissait  encore  à  mes  oreilles. 
La  nuit  tombait  et,  muni  de  quelques  biscuits  et  de  fromage,  —  il  y  avait  un 
garde-viande,  mais  il  ne  contenait  plus  que  des  vers,  —  je  traversai  les  places 
silencieuses,  bordées  de  beaux  hôtels,  jusqu'à  Baker  Street  et  je  débouchai  enfin 
dans  Regent's  Park.  De  l'extrémité  de  Baker  Street,  je  vis,  par-dessus  les  arbres 
dans  la  sérénité  du  couchant,  le  capuchon  d'un  géant  marsien,  et  de  là  semblait 
sortir  cette  lamentation.  Je  ne  ressentis  aucune  terreur.  Le  voir  là,  me  paraissait 
la  chose  la  plus  simple  du  monde,  et  pendant  un  moment  je  l'observai  sans  qu'il 
fît  le  moindre  mouvement.  Rigide  et  droit,  il  hurlait  sans  que  je  pusse  voir  pour 
quelle  cause. 

J'essayai  de  combiner  un  plan  d'action.  Ce  bruit  perpétuel  :  OuUa,  oulla,  oulla, 
emplissait  mon  esprit  de  confusion.  Peut-être  étais-je  trop  las  pour  être  vraiment 
effrayé.  A  coup  sûr,  j'éprouvais,  plutôt  qu'une  réelle  peur,  une  grande  curiosité  de 
connaître  la  raison  de  ce  cri  monotone.  Voulant  contourner  le  parc,  j'avançai  au 
long  de  Park  Road,  sous  l'abri  des  terrasses,  et  j'arrivai  bientôt  en  vue  du  Marsien 
stationnaire  et  hurlant.  Tout  à  coup,  j'entendis  un  cœur  d'aboiements  furieux,  et 
je  vis  bientôt  accourir  vers  moi  un  chien  qui  avait  à  la  gueule  un  morceau  de 
viande  en  putréfaction  et  que  poursuivaient  une  bande  de  roquets  affamés.  Il  fit  un 
brusque  écart  pour  m'éviter,  comme  s'il  eût  craint  que  je  fusse  aussi  un  nouveau 
compétiteur.  A  mesure  que  les  aboiements  se  perdaient  dans  la  distance,  j'entendis 
derechef  le  long  gémissement. 

A  mi-chemin  de  la  gare  de  Saint-John's  Wood,  je  trouvai  soudain  les  restes 


2J2 


d'une  Machine  à  Mains.  D'abord,  je  crus  qu'une  maison  s'était  écroulée  en  travers 
de  la  route,  et  ce  ne  fut  qu'en  escaladant  les  ruines  que  j'aperçus,  avec  un  sursaut, 
le  monstre  mécanique,  avec  ses  tentacules  rompus,  tordus,  faussés,  gisant  au  milieu 
des  dégâts  qu'il  avait  faits.  L'avant-corps  était  fracassé,  comme  si  la  machine  s'était 
heurtée  en  aveugle  contre  la  maison  et  qu'elle  eût  été  écrasée  par  sa  chute.  II  me 
vint  alors  à  l'idée  que  le  mécanisme  avait  dû  échapper  au  contrôle  du  Marsien 
qui  l'habitait.  Il  y  aurait  eu  quelque  danger  à  grimper  sur  ces  ruines  pour  l'examiner 
de  près,  et  le  crépuscule  était  déjà  si  avancé  qu'il  me  fut  difficile  même  de  voir 
le  siège  de  la  machine  tout  barbouillé  de  sang  et  les  restes  cartilagineux  du  Marsien 
que  les  chiens  avaient  abandonnés. 

Plus  surpris  que  jamais  de  tous  ces  spectacles,  je  continuai  mon  chemin  vers 
Primrose  Hiiï.  Au  loin,  par  une  trouée  entre  les  arbres,  j'aperçus  un  second  Marsien 
debout  et  silencieux,  dans  le  parc,  près  des  Jardins  Zoologiques.  Un  peu  au  delà 
des  ruines  de  la  Machine  à  Mains,  je  tombai  de  nouveau  au  milieu  de  l'Herbe 
Rouge,  et   le   canal   n'était   qu'une   masse   spongieuse   de   végétaux  rouge-sombre. 

Soudain,  comme  je  traversais  le  pont,  les  lamentables  oulla,  oulla,  cessèrent, 
coupés,  supprimés  d'un  seul  geste  pour  ainsi  dire,  et  le  silence  tomba  comme  un 
coup  de  tonnerre. 

Les  hautes  maisons,  autour  de  moi,  étaient  imprécises  et  vagues  ;  les  arbres 
du  côté  du  parc  s'obscurcissaient.  Partout,  l'Herbe  Rouge  envahissait  les  ruines,  se 
tordant  et  s'enchevêtrant  pour  me  submerger.  La  Nuit,  mère  de  la  peur  et  du 
mystère,  m'enveloppait.  Tant  que  j'avais  entendu  la  voix  lamentable,  la  solitude  et 
la  désolation  avaient  été  tolérables;  à  cause  d'elle,  Londres  avait  paru  vivre  encore, 
et  cette  illusion  de  vie  m'avait  soutenu.  Puis,  tout  à  coup,  un  changement,  le 
passage  de  je  ne  sais  quoi,  et  un  silence,  une  mort  qu'on  pouvait  toucher,  et  rien 
autre  que  cette  paix  mortelle. 

Toute  la  ville  semblait  me  regarder  avec  des  yeux  de  spectre.  Les  fenêtres 
des  maisons  blanches  étaient  des  orbites  vides  dans  des  crânes,  et  mon  imagination 
m'entourait  de  mille  ennemis  silencieux.  La  terreur,  l'horreur  de  ma  témérité 
s'emparèrent  de  moi.  La  rue  qu'il  me  fallait  suivre  devint  affreusement  noire, 
comme  un  flot  de  goudron,  et  j'aperçus,  au  milieu  du  passage,  une  forme^^i 
contorsionnée.  Je  ne  pus  me  résoudre  à  m'avancer  plus  loin.  Je  tournai  par  la! 
rue  de  Saint  John's  Wood  et,  à  toutes  jambes,  je  m'enfuis  vers  Kilburn,  loin 
de  cette  intolérable  tranquillité.  Je  me  cachai,  pour  échapper  à  l'obscurité  et 
au  silence,  jusque  bien  longtemps  après  minuit,  dans  le  kiosque  d'une 
station  de  voitures  de  Harrow  Road.  Mais  avant  l'aube,  mon  courage 
me  revint,  et,  les  étoiles  scintillant  encore  ait  ciel,  je  repris  le  chemin  de 
Regent's  Park.  Je  me  perdis  dans  la  confusion  des  rues,  mais  j'aperçus 
bientôt,  au  bout  d'une  longue  avenue,  la  pente  de  Primrose  Hill.  Au 
sommet  de  la  colline,  se  dressant  jusqu'aux  étoiles  qui  pâlissaient,  était 
un  troisième  Marsien,  debout  et  immobile  comme  les  autres. 


Une  volonté  insensée  me  poussait.  Je  voulais  en  finir,  dussé-je  y  rester,  et  je 
voulais  même  m'épargner  la  peine  de  me  tuer  de  ma  propre  main.  Je  m'avançai 
insouciant  vers  le  titan  ;  comme  j'approchais  et  que  l'aube  devenait  plus  claire,  je 
vis  une  multitude  de  corbeaux  qui  s'attroupaient  et  volaient  en  cercles  autour  du 
capuchon  de  la  machine.  A  cette  vue,  mon  cœur  bondit  et  je  me  mis  à  courir. 

Je  traversai  précipitamment  un  fourré  d'Herbe  Rouge  qui  obstruait  Sint 
Edmund's  Terrace,  barbotai,  jusqu'à  mi-corps,  dans  un  torrent  qui  s'échappait  des 
réservoirs  de  distribution  des  eaux,  et  avant  que  le  soleil  ne  se  fût  levé,  je  débouchai 
sur  les  pelouses.  Au  sommet  de  la  colline,  d'énormes  tas  de  terre  avaient  été  remués, 
formant  une  sorte  de  formidable  redoute  :  c'était  le  dernier  et  le  plus  grand  des 
camps  qu'établirent  les  Marsiens.  De  derrière  ces  retranchements,  une  mince  colonne 
de  fumée  montait  vers  le  ciel.  Contre  l'horizon,  un  chien  avide  passa  et  disparut. 
La  pensée  qui  m'avait  frappé  devenait  réelle,  devenait  croyable.  Je  ne  ressentais 
aucune  crainte,  mais  seulement  une  folle  exultation  qui  me  faisait  frissonner,  tandis 
que  je  gravissais,  en  courant,  la  colline  vers  le  monstre  immobile.  Hors  du  capuchon, 
pendaient  des  lambeaux  bruns  et  flasques  que  les  oiseaux  carnassiers  déchiraient 
à  coups  de  bec. 

En  un  instant,  j'eus  escaladé  le  rempart  de  terre,  et,  debout  sur  la  crête,  je 
pus  voir  l'intérieur  de  la  redoute  ;  c'était  un  vaste  espace  où  gisaient,  en  désordre, 
des  mécanismes  gigantesques,  des  monceaux  énormes  de  matériaux  et  des  abris 
d'une  étrange  sorte.  Puis,  épars  çà  et  là,  quelques-uns  dans  leurs  Machines  de 
Guerre  renversées  ou  dans  les  Machines  à  Mains,  rigides  maintenant,  et  une  douzaine 
d'autres  silencieux,  roides  et  alignés,  étaient  les  Marsiens  —  morts  „  —  tués 
par  les  bacilles  des  contagions  et  des  putréfactions,  contre  lesquels  leurs  systèmes 
n'étaient  pas  préparés  ;  tués  comme  l'était  l'Herbe  Rouge,  tués,  après  l'échec  de 
tous  les  moyens  humains  de  défense,  par  les  infimes  créatures  que  la  divinité,  dans 
sa  sagesse,  a  placées  sur  la  terre. 

Car  tel  était  le  résultat,  comme  j'aurais  pu  d'ailleurs,  ainsi  que  bien  d'autres, 
le  prévoir,  si  l'épouvante  n'avait  pas  affolé  nos  esprits.  Les  germes  des  maladies 
ont,  depuis  le  commencement  des  choses,  prélevé  leur  tribut  sur  l'humanité  —  sur 
nos  ancêtres  préhistoriques,  dès  l'apparition  de  toute  vie.  Mais,  en  vertu  de  la  sélection 
naturelle,  notre  espèce  a  depuis  lors  développé  sa  force  de  résistance;  nous  ne 
succombons  à  aucun  de  ces  germes,  sans  une  longue  lutte,  et  contre  certains  autres 
—  ceux,  par  exemple,  qui  amènent  la  putréfaction  des  matières  mortes  —  notre 
carcasse  vivante  jouit  de  l'immunité.  Mais  il  n'y  a  pas,  dans  la  planète  Mars,  la 
moindre  bactérie,  et  dès  que  nos  envahisseurs  marsiens  arrivèrent,  aussitôt  qu'ils 
absorbèrent  de  la  nourriture,  nos  alliés  microscopiques  se  mirent  à  l'œuvre  pour 
leur  ruine.  Quand  je  les  avais  vus  et  examinés,  ils  étaient  déjà  irrévocablement 
condamnés,  mourant  et  se  corrompant,  à  mesure  qu'ils  s'agitaient.  C'était  inévitable. 
L'homme  a  payé,  au  prix  de  millions  et  de  millions  de  morts,  sa  possession 
héréditaire  du  globe  terrestre  :  il  lui  appartient  contre  tous  les  intrus,  et  il  serait 

2H 


, . .  )6  tf  ottvai  soudain  les  restes  d'une  Machine 

à  Maiîis,       ^       ^  ■ 

(CHAPITRE  XXV) 


r 


encore  à  lui,  même  si  les  Marsiens  étaient  dix  fois  plus  puissants.  Car  Thomme 
ne  vit  ni  ne  meurt  en  vain. 

Les  Marsiens,  une  cinquantaine  en  tout,  étaient  là,  épars,  dans  Timmense  fosse 
qu^ils  avaient  creusée,  surpris  par  une  mort  qui  dut  leur  sembler  absolument 
incompréhensible.  Moi-même>  alors,  je  n^en  devinais  pas  la  cause.  Tout  ce  que  je 
savais,  c'est  que  ces  êtres,  qui  avaient  été  vivants  et  si  terribles  pour  les  hommes, 
étaient  morts.  Un  instant,  je  m'imaginai  que  la  destruction  de  Sennachérib  s'était 
reproduite  :  Dieu  s'était  repenti,  et  l'ange  de  la  mort  les  avait  frappés  pendant 
la  nuit. 

Je  restais  là  debout,  contemplant  le  gouffre.  Soudain  le  soleil  levant  enflamma 
le  monde  de  ses  rayons  étincelants,  et  mon  cœur  bondit  de  joie.  La  fosse  était 
encore  obscure  ;  les  formidables  engins,  d'une  puissance  et  d'une  complexité  si 
grandes  et  si  surprenantes,  si  peu  terrestres  par  leurs  formes  tortueuses  et  bizarres, 
montaient,  sinistres,  étranges  et  vagues,  hors  des  ténèbres,  vers  la  lumière.  J'entendais 
une  multitude  de  chiens  qui  se  battaient  autour  des  cadavres,  gisant  dans  l'ombre, 
au  fond  de  la  cavité.  Sur  l'autre  bord,  plate,  vaste  et  insolite,  était  la  grande 
machine  volante  qu'ils  expérimentaient  dans  notre  atmosphère  plus  dense,  quand  la 
maladie  et  la  mort  les  avaient  arrêtés.  Et  cette  mort  ne  venait  pas  trop  tôt.  Un 
croassement  me  fit  lever  la  tête,  et  mes  regards  rencontrèrent  l'immense  machine 
de  guerre,  qui  ne  combattrait  plus  jamais,  et  les  lambeaux  de  chair  rougeâtre  qui 
pendaient   des   sièges   des   machines   renversées,  sur  le  sommet  de  Primrose  Hill. 

Me  tournant  vers  le  bas  de  la  pente,  j'aperçus,  auréolés  de  vois  de  corbeaux, 
les  deux  autres  géants  que  j'avais  vus  la  veille,  et  tels  encore  que  la  mort  les 
avait  surpris.  Celui  dont  j'avais  entendu  les  cris  et  les  appels  était  mort.  Peut-être 
fut-il  le  dernier  à  mourir,  et  son  gémissement  s'était  continué  sans  interruption 
jusqu'à  l'épuisement  de  la  force  qui  activait  sa  machine.  Maintenant,  tripodes  inoffensifs 
de  métal  brillant,  ils  étincelaient  dans  la  gloire  du  soleil  levant. 

Tout  autour  de  cette  fosse,  sauvée  comme  par  miracle  d'une  éternelle  destruction, 
s'étendait  la  grande  métropole.  Ceux  qui  n'ont  vu  Londres  que  voilé  de  ses  sombres 
brouillards  fumeux  peuvent  difficilement  s'imaginer  la  clarté  et  la  beauté  qu'avait 
son  désert  silencieux  de  maisons. 

Vers  l'est,  au-dessus  des  ruines  noircies  d'Albert  Terrace  et  de  la  flèche  rompue 
de  l'église,  le  soleil  scintillait,  éblouissant,  dans  un  ciel  clair,  et  ici  et  là,  quelque 
vitrage,  dans  l'immensité  des  toits  reflétait  ses  rayons  avec  une  aveuglante  intensité. 
II  inondait  de  clarté  les  quais  et  les  immenses  magasins  circulaires  de  la  gare  de 
Chalk  Farm,  les  vastes  espaces,  veinés  auparavant  de  rails  noirs  et  brillants,  mais 
rouges  maintenant  de  la  rouille  rapide  de  quinze  jours  de  repos,  et  il  y  avait  sur 
tout  cela  quelque  chose  du  mystère  de  la  beauté. 

Au  nord,  vers  l'horizon  bleu,  Kilburn  et  Hampstead  s'étendaient,  avec  leurs 
multitudes  de  maisons  ;  à  l'ouest  la  grande  cité  était  encore  dans  l'ombre,  et  vers 
le  sud,  au  delà  des  Marsiens,  les  prés  verts  de  Regent's  Park,  le  Langham  Hotel, 


217 


le   dôme   de   TAlbert   Hall,  Tlnstitut   Impérial,  les    maisons  géantes  de  Brompton  i 

Road  se  détachaient  avec  précision  dans  le  soleil  levant  tandis  que  les  ruines  de  S 

Westminster  surgissaient  d'une  légère  brume.  Plus  loin  encore,  s'élevaient  les  collines  i 
bleues  du  Surrey  et  les  tours  du  Palais  de  Cristal  étincelantes  comme  deux  baguettes 

d'argent.  La  masse  de  Saint  Paul's  faisait  une  tache  sombre  sur  le  ciel,  et  sur  le  i 

côté  ouest  du  dôme,  je  vis  alors  un  immense  trou  béant.  j 

En  contemplant  cette  vaste  étendue  de  maisons,  de  magasins,  d'églises,  silen-  l 

cieuse  et  abandonnée,  en  songeant  aux  espoirs  et  aux  efforts  infinis,  aux  multitudes  \ 

innombrables  de  vies  qu'il  avait  fallu  pour  édifier  ce  récif  humain,  à  la  soudaine  I 

et  impitoyable  destruction  qui  avait  menacé  tout  cela,  quand  je  compris  nettement  i 

que   la   menace   n'avait   pas   été   accomplie,  que   de  nouveau  les  hommes  allaient  | 
parcourir  ces  rues  et  que  cette  vaste  cité  morte,  qui  m'était  si  chère,  retrouverait 
sa  vie  et  sa  richesse,  je  ressentis  une  émotion  telle  que  je  me  mis  à  pleurer. 

Le    supplice  avait  pris  fin.  Dès  ce  jour  même,  la  guérison  allait  commencer.  j 

Tout  ce  qu'il  survivait  de  gens  dans  les  provinces,  sans  direction,  sans  loi,  sans  j 

vivres,  comme  des  troupeaux  sans  bergers,  et  ceux  qui  avaient  fui  par  mer,  allaient  | 
revenir  ;  la  vie,  de  plus  en  plus  puissante  et  active,  animerait  encore  les  rues  vides, 

et    se   répandrait  dans  les  squares  déserts.  Quoi  qu'ait  pu  faire  la  destruction,  la  j 

main  du  destructeur  s'était  arrêtée.  Tous  les  décombres  géants,  les  squelettes  noircis  | 

des  maisons,  qui  paraissaient  si  lugubres  par  delà  les  flancs  gazonnés  et  ensoleillés  ' 

de   la    colline,  retentiraient  bientôt  du  bruit  des  marteaux  et  des  truelles.  A  cette  j 

idée,  j'étendis   les   mains   vers   le    ciel,  en  un  élan  de  gratitude  pour  la  Divinité.  ' 

Dans  un  an,  pensai-je,  dans  un  an...  i 

Puis,  avec   une   force   irrésistible,  mes   pensées   revinrent   vers  moi,  vers  ma  | 

femme,  vers  l'ancienne  existence  d'espoir  et  de  tendresse  qui  avait  cessé  pour  toujours...  j 


LE  DESASTRE 

Voici  maintenant  la  chose  la  plus  étrange  de 
''^on  récit,  bien  qu'elle  ne  soit  pas  sans  doute 
absolument  surprenante.  Je  me  rappelle  clairement, 
froidement,  vivement,  tout  ce  que  je  fis  ce  jour-là, 
jusqu'au  moinent  où  j'étais  debout  au  sommet  de  Primrose  Hill  pleurant  et  remer- 
ciant Dieu.  Après  cela,  je  ne  sais  plus  rien... 

Des  trois  jours  qui  suivirent,  il  ne  me  reste  le  moindre  souvenir.  Depuis  lors, 
j'ai  appris  que,  bien  loin  d'avoir  été  le  premier  à  découvrir  la  destruction  des 
Marsiens,  plusieurs  autres  vagabonds,  errant  comme  moi,  avaient  déjà  fait  cette 
découverte  la  nuit  précédente.  Un  homme  —  le  premier  —  avait  été  à  Saint- 
Martin-Ie-Grand,  et,  tandis  que  j'étais  caché  dans  le  kiosque  de  la  station  de  cabs, 
il  avait  trouvé  le  moyen  de  télégraphier  à  Paris.  De  là,  la  joyeuse  nouvelle  avait 
parcouru  le  monde  entier  ;  mille  cités,  effarées  par  d'horribles  appréhensions,  s'étaient 
livrées,  au  milieu  d'illuminations  folles,  à  des  manifestations  frénétiques  ;  on  savait 
la  chose  à  Dublin,  à  Edimbourg,  à  Manchester,  à  Birmingham,  pendant  que  j'étais 
au  bord  du  talus  à  examiner  la  fosse.  Déjà,  des  hommes  pleurant  de  joie,  chantant 
interrompant  leur  travail  pour  se  serrer  les  mains  et  pousser  des  vivats,  formaient 
des  trains  qui  redescendaient  vers  Londres.  Les  cloches,  qui  s'étaient  tues  depuis 
une   quinzaine,  proclamèrent   tout   à   coup   la    nouvelle,  et   ce   ne  fut,  dans  toute 


2J9 


l'Angleterre,  qu'un  seul  carillon»  Des  hommes  à  bicyclette,  maigres  et  débraillés, 
s'essoufflaient  sur  toutes  les  routes,  criant  partout  la  délivrance  inattendue  aux  gens 
désemparés,  rôdant  à  l'aventure,  la  face  décharnée  et  les  yeux  effarés.  Et  les  vivres! 
par  la  Manche,  par  la  mer  d'Islande,  par  l'Atlantique,  le  blé,  le  pain,  la  viande 
accouraient  à  notre  aide.  Tous  les  vaisseaux  du  monde  semblaient  alors  se  diriger 
vers  Londres.  Mais  de  tout  cela  je  n'ai  gardé  le  moindre  souvenir.  J'errais  par  la 
ville  —  en  proie  à  un  accès  de  démence  et,  revenant  à  la  raison,  je  me  trouvai 
chez  des  braves  gens  qui  m'avaient  recueilli,  alors  que,  depuis  trois  jours,  je  vaga- 
bondais, pleurant  de  rage,  à  travers  les  rues  de  Saint  John's  Wood.  Ils  me  racontèrent 
par  la  suite  que  je  chantais  une  sorte  de  complainte,  des  phrases  incohérentes, 
telles  que  :  "  Le  dernier  homme  vivant  !  Hurrah  !  Le  dernier  homme  en  vie.  „ 
Préoccupés  comme  ils  devaient  l'être  de  leurs  propres  affaires,  ces  gens,  dont  je 
ne  saurais  même  donner  ici  le  nom,  malgré  mon  vif  désir  de  leur  exprimer  ma 
reconnaissance,  ces  gens  s'encombrèrent  néanmoins  de  moi,  me  donnèrent  asile  et 
me  protégèrent  contre  ma  propre  fureur.  Apparemment,  j'avais  dû,  pendant  ce  laps 
de  temps,  leur  conter  des  bribes  de  mon  histoire. 


Quand  mon  égarement  eut  cessé,  ils  m'annoncèrent,  avec  beaucoup  de  ména- 
gements, ce  qu'ils  avaient  appris  du  sort  de  Leatherhead.  Deux  jours  après  mon 
emprisonnement,  la  ville,  avec  tous  ses  habitants,  avait  été  détruite  par  un  Marsien, 
qui  l'avait  saccagée  de  fond  en  comble,  semblait-il,  sans  aucune  provocation,  comme 
un  gamin  bouleverserait  une  fourmilière,  pour  le  simple  caprice  de  faire  étalage  de 
sa  force. 


220 


Toute  la  ville  semblait  me  fegfardef  avec 
des  yeux  de  spectre.  Les  fenêtres  des  maisons 
blanches  étaient  des  orbites  vides  dans  des 
crânes,  et  mon  imagination  m'entourait  de 
mille  ennemis  silencieux. 


(CHAPITRE  XXV) 


Je  me  trouvais  sans  famille  et  sans  foyer,  et  ils  furent  très  bons  pour  moi. 
J'étais  seul  et  triste  et  ils  me  supportèrent  avec  indulgence.  Je  passai  avec  eux  les 
quatre  jours  qui  suivirent  ma  guérison.  Pendant  tout  ce  temps,  je  sentis  un  désir 
inexplicable  et  de  plus  en  plus  vif  de  revoir,  une  fois  encore,  ce  qui  restait  de 
ma  petite  existence  passée,  qui  avait  paru  si  brillante  et  si  heureuse.  C'était  un 
désir  sans  espoir,  un  besoin  de  me  repaître  de  ma  misère.  Ils  firent  tout  ce  qu'ils 
purent  pour  me  dissuader  et  me  distraire  de  cette  pensée  morbide.  Mais  bientôt 
je  ne  pus  résister  plus  longtemps  à  cette  impulsion;  leur  promettant  de  revenir 
fidèlement,  et,  je  l'avoue,  me  séparant  de  ces  amis  de  quatre  jours  avec  des  larmes 
dans  les  yeux,  je  m'aventurai  derechef  par  les  rues  qui  récemment  avaient  été  si 
sombres,  si  insolites,  si  vides. 

Déjà,  elles  étaient  emplies  de  gens  qui  revenaient  ;  à  certains  endroits  même, 
des  boutiques  étaient  ouvertes  et  j'aperçus  une  fontaine  wallace  où  coulait  un  filet  d'eau. 

Je  me  souviens  combien  ironiquement  brillant  le  jour  semblait,  au  moment  où 
j'entreprenais  ce  mélancolique  pèlerinage  à  la  petite  maison  de  Woking,  combien 
étaient  affairées  les  rues,  et  vivante  l'animation  qui  m'entourait. 

•  Partout  les  gens,  innombrables,  étaient  dehors,  empressés  à  mille  occupations, 
et  l'on  ne  pouvait  croire  qu'une  grande  partie  de  la  population  avait  été  massacrée. 
Mais  je  remarquai  alors  combien  les  faces  des  gens  que  je  rencontrais  étaient 
jaunes,  combien  longs  et  hérissés  les  cheveux  des  hommes,  combien  grands  et 
brillants  leurs  yeux,  tandis  que  la  plupart  étaient  encore  revêtus  de  leurs  habits 
en  haillons.  Sur  les  figures,  on  ne  voyait  que  deux  expressions  :  une  joie  et  une 
énergie  exultante,  ou  une  farouche  résolution.  A  part  l'expression  des  visages, 
Londres  semblait  une  ville  de  mendiants  et  de  chemineaux.  En  grande  confusion, 
on  distribuait  partout  le  pain  qu'on  nous  avait  envoyé  de  France.  Les  rares  chevaux 
qu'on  rencontrait  avaient  les  côtes  horriblement  apparentes.  Des  agents,  spécialement 
engagés,  l'air  hagard,  un  insigne  blanc  au  bras,  se  tenaient  au  coin  des  rues.  Je 
ne  vis  pas  grand'chose  des  méfaits  des  Marsiens  avant  d'arriver  à  Wellington 
Street,  où  l'Herbe  Rouge  grimpait  par-dessus  les  piles  et  les  arches  du  pont  de 
Waterloo. 

Au  coin  du  pont,  je  rencontrai  un  des  contrastes  baroques,  habituels  en  ces 
occasions.  Un  grand  papier,  fixé  à  une  tige,  s'étalait  contre  un  fourré  d'Herbe 
Rouge.  C'était  une  affiche  du  premier  journal  qui  ait  repris  sa  publication  ;  j'en 
payai  un  exemplaire  avec  un  shilling  tout  noirci,  que  je  retrouvai  dans  une  poche. 
La  plus  grande  partie  du  journal  était  en  blanc,  mais  le  compositeur  s'était  amusé 
à  remplir  la  dernière  page  avec  une  collection  d'annonces  fantaisistes.  Le  reste  était 
une  suite  d'impressions  et  d'émotions  personnelles  rédigées  à  la  hâte  ;  le  service 
des  nouvelles  n'était  pas  encore  réorganisé.  Je  n'appris  rien  de  nouveau,  sinon  qu'en 
une  seule  semaine  l'examen  des  mécanismes  marsiens  avait  donné  des  résultats 
surprenants.  Parmi  d'autres  choses,  on  affirmait  —  ce  que  je  ne  pus  croire  encore  — 
qu'on   avait   découvert  le     secret  de  voler  „.  A  la  gare  de  Waterloo,  je  trouvai 


223 


des  trains  qui  ramenaient  gratis  les  gens  chez  eux.  Le  premier  flot  s^étant  déjà 
écoulé,  il  n'y  avait  heureusement  que  peu  de  voyageurs  dans  le  train  et  je  ne  me 
sentais  guère  disposé  à  soutenir  une  conversation  occasionnelle.  Je  m'installai  seul 
dans  un  compartiment,  et,  les  bras  croisés,  je  contemplai,  par  la  portière  ouverte 
le  lamentable  spectacle  de  toute  cette  dévastation  ensoleillée.  Au  sortir  de  la  gare, 
le  train  cahota  sur  une  voie  temporaire.  De  chaque  côté  les  maisons  n'étaient  que 
des  ruines  noircies.  A  l'embranchement  de  Clapham,  Londres  apparut  tout  barbouillé 
par  la  poussière  de  la  Fumée  Noire,  malgré  les  deux  derniers  jours  d'orages  et  de 
pluies.  Là  aussi,  une  partie  de  la  voie  avait  été  détruite,  et  des  centaines  d'ouvriers 
—  commis  sans  emploi  et  gens  de  magasins  —  travaillaient  à  côté  des  terrassiers  ordi- 
naires, et  nous  fûmes  encore  cahotés  sur  une  voie  provisoire,/  U   hâtivement  établie. 


Tout  au  long  de  la  ligne,  l'aspect  de  la  contrée  était  désolé  et  bouleversé. 
Wimbledon  avait  particulièrement  souffert  ;  Walton,  grâce  à  ses  bois  de  sapins  qui 
n'avaient  pas  été  incendiés,  parut  être  la  localité  la  moins  endommagée.  La  Wandie, 
la  Mole,  tous  les  cours  d'eaux  n'étaient  que  des  masses  enchevêtrées  d'Herbe 
Rouge.  Les  forêts  de  pins  du  Surrey  étaient  des  endroits  trop  secs  pour  que  ces 
végétations  les  envahissent.  Après  la  gare  de  Wimbledon,  on  voyait  des  fenêtres 
du  train,  dans  des  pépinières,  les  masses  de  terres  remuées  par  la  chute  du  sixième 
cylindre.  Un   certain  nombre  de  gens  se  promenaient  là,  et  des  troupes  du  génie 


224 


travaillaient  alentour.  Un  pavillon  anglais  flottait 
joyeusement  à  la  brise  du  matin.  Les  pépinières 
étaient  partout  envahies  par  les  végétations 
écarlates,  une  immense  étendue  aux  teintes  livides, 
coupée  d^ombres  pourpres  et  très  pénibles  à  Fœil. 
Le  regard,  avec  un  infini  soulagement,  se  portait 
des  grès  roussâtres  et  des  rouges  lugubres  du 
premier  plan,  vers  la  douceur  verte  et  bleue  des 
collines  de  Fest. 

A  Woking,  la  ligne  était  encore  en  répara-  .         -  --^z    -   - 

tion.  Je  dus  descendre  à  Byfleet  et  prendre  la  route  de-  MayHjry,  en  passant  par 
Fendroit  où  Fartilleur  et  moi  avions  causé  aux  hussards,  et  par  la  lande  où  un  Marsien 
m'était  apparu  pendant  Forage.  Là,  poussé  par  la  curiosité,  je  fis  un  détour  pour 
chercher,  dans  un  fouillis  d'Herbe  Rouge  le  dogcart  renversé  et  brisé,  et  les  os 
blanchis  du  cheval,  épars  et  rongés.  Je  demeurai  là,  un  instant,  à  examiner  ces  vestiges. 

Puis,  je  repris  mon  chemin  à  travers  le  bois  de  sapins,  en  certains  endroits 
enfoncé  jusqu'au  cou  dans  FHerbe  Rouge  ;  le  cadavre  de  Fhôtelier  du  Chien-Tigré 
n'était  plus  à  la  place  où  je  l'avais  vu,  et  je  pensai  qu'il  avait  déjà  dû  être  enterré; 
je  revins  ainsi  chez  moi  en  passant  par  Collège  Arms.  Un  homme,  debout  contre 
la  porte  ouverte  d'un  cottage,  me  salua  par  mon  nom,  quand  je  passai  devant  lui. 

Avec  un  éclair  d'espoir,  qui  se  dissipa  immédiatement,  je  regardai  ma  maison. 
La  porte  avait  été  forcée  ;  elle  ne  tenait  plus  fermée,  et,  au  moment  où  j'approchai, 
elle  s'ouvrit  lentement. 

Elle  se  referma  soudain  en  claquant.  Les  rideaux  de  mon  cabinet  flottaient  au 
courant  d'air  de  la  fenêtre  ouverte,  la  fenêtre  de  laquelle  Fartilleur  et  moi  nous 
avions  guetté  l'aurore.  Depuis  lors,  personne  ne  l'avait  fermée.  Les  bouquets  d'arbustes 
écrasés  étaient  encore  tels  que  je  les  avais  laissés  quatre  semaines  auparavant.  Je 
trébuchai  dans  le  vestibule  et  la  maison  sonna  le  vide.  L'escalier  était  taché  et 
sale  à  l'endroit  où,  trempé  jusqu'aux  os  par  l'orage,  je  m'étais  laissé  tomber,  la 
nuit   de   la   catastrophe.  En   montant,  je   trouvai  les  traces  boueuses  de  nos  pas. 

Je  les  suivis  jusqu'à  mon  cabinet  ;  là,  sous  la  sélénite  qui  me  servait  de 
presse-papier,  étaient  encore  les  feuilles  du  manuscrit  que  j'avais  laissé  interrompu, 
l'après-midi  où  le  cylindre  s'ouvrit.  Je  parcourus  ma  dissertation  inachevée.  C'était 
un  article  sur  **  le  Développement  des  Idées  Morales  et  les  Progrès  de  la  Civili- 
sation „.  La  dernière  phrase  commençait  prophétiquement  ainsi  :  Nous  pouvons 
espérer  que  dans  deux  cents  ans...  Brusquement,  mon  travail  en  restait  là  ;  je  me 
rappelai  l'incapacité  où  je  m'étais  trouvé  de  fixer  mon  esprit,  ce  matin  d'il  y  avait 
à  peine  un  mois,  et  avec  quel  plaisir  je  m'étais  interrompu  pour  aller  recevoir  la 
**  Daily  Chronicle  „  des  mains  du  petit  porteur  de  journaux.  Je  me  souvins  que 
j'étais  allé  au-devant  de  lui  jusqu'à  la  grille  du  jardin,  et  que  j'avais  écouté  avec 
une  surprise  incrédule  son  étrange  histoire  des  **  hommes  tombés  de  Mars  „. 


225 


Je  redescendis  dans  la  salle  à  manger,  fy  retrouvai,  tels  que  Tartilleur  et  moi 
les  avions  laissés,  le  gigot  et  le  pain,  en  fort  mauvais  état,  et  une  bouteille  de 
bière  renversée.  Mon  foyer  était  désolé.  Je  compris  combien  était  fou  le  faible  espoir 
que  j'avais  si  longtemps  caressé.  Alors,  quelque  chose  d'étrange  se  produisit. 

—  C'est  inutile,  disait  une  voix;  la  maison  est  vide  —  depuis  plus  de  dix 
jours   sans   doute.  Ne   restez   pas   là   à   vous  torturer.  Vous  seule  avez  échappé. 

J'étais  frappé  de  stupeur.  Avais-je  pensé  tout  haut  ?  Je  me  retournai.  Derrière 
moi,  la   porte-fenêtre   était  restée  ouverte  et,  m'approchant,  je  regardai  au  dehors. 

Là,  stupéfaits  et  effrayés,  autant  que  je  l'étais  moi-même,  je  vis  mon  cousin  et 
ma  femme  —  ma  femme  livide  et  les  yeux  sans  larmes.  Elle  poussa  un  cri  étouffé. 

—  Je  suis  venue,  dit-elle...  Je  savais...  Je  savais  bien... 

Elle  porta  la  main  à  sa  gorge  et  chancela.  Je  fis  un  pas  en  avant  et  la 
reçus  dans  mes  bras. 


. .  ♦  je  pus  voir  Vintéticuv  de  la  redoute  ;  c'était 
un  vaste  espace  où  gisaient,  en  désordre,  des 
mécanismes  gigfantesques,  des  monceaux  énor- 
mes de  matériaux  et  des  abris  d'une  étrange 
sorte.  Puis,  épars  çà  et  là,  quelques-uns  dans 
leurs  Machines  de  Guerre  renversées  ou  dans 
les  Machines  à  Mains,  rigides  maintenant,  et 
une  douzaine  d'autres  silencieux,  roides  et 
alignés,  étaient  les  Mar siens  —      morts  „ . . . 


(CHAPITRE  XXV) 


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XXVII 


En  terminant  mon  récit,  je  {Sregrette  de  n'avoir  pu  contribuer 
qu'en  une  si  faible  mesure  à  jeter  quelque  clarté  sur  maintes  questions 
controversées  et  qu'on  discute  encore.  Sous  un  certain  rapport,  j'encourrai  certai- 
nement des  critiques,  mais  mon  domaine  particulier  est  la.  philosophie  spéculative, 
et  mes  connaissances  en  physiologie  comparée  se  bornent  à  un  ou  deux  manuels. 
Cependant,  il  me  semble  que  les  hypothèses  de  Carter,  pour  expliquer  la  mort  rapide 
des  Marsiens,  sont  si  probables  qu'on  peut  les  considérer  comme  une  conclusion 
démontrée,  et  je  me  suis  rangé  à  cette  opinion,  dans  le  cours  de  mon  récit. 

Quoi  qu'il  en  soit,  on  ne  retrouva,  dans  les  cadavres  marsiens  qui  furent 
examinés  après  la  guerre,  aucun  bacille  autre  que  ceux  connus  déjà  comme  appar- 
tenant à  des  espèces  terrestres.  Le  fait  qu'ils  n'enterraient  pas  leurs  morts,  et  les 
massacres  qu'ils  perpétrèrent  avec  tant  d'indifférence,  prouvent  qu'ils  ignoraient  entiè- 
rement les  dangers  de  la  putréfaction.  Mais,  si  concluant  que  cela  soit,  ce  n'est  en 
aucune  façon  un  argument  irréfutable  et  catégorique. 

La  composition  de  la  Fumée  Noire,  que  les  Marsiens  employèrent  avec  des 
effets  si  meurtriers,  est  encore  inconnue,  et  le  générateur  du  Rayon  Ardent  demeure 
un  mystère.  Les  terribles  catastrophes,  qui  se  produisirent  pendant  des  recherches 


229 


aux  laboratoires  d^Ealîng  et  de  South  Kensington,  ont  découragé  les  chimistes,  qiii 
n'osent  se  livrer  à  de  plus  amples  investigations.  L'analyse  spectrale  de  la  Pous- 
sière Noire  indique,  sans  possibilité  d'erreur,  la  présence  d'un  élément  inconnu, 
qui  forme,  dans  le  vert  du  spectre,  un  groupe  brillant  de  trois  lignes;  il  se  peut 
que  cet  élément  se  combine  avec  l'argone,  pour  former  un  composé  qui  aurait  un 
effet  immédiat  et  mortel  sur  quelque  partie  constitutive  du  sang.  Mais  des  spécu- 
lations   aussi   peu   prouvées  n'intéressent  guère  l'ordinaire  lecteur,  auquel  s'adresse 


ce  récit.  On  n'avait  naturellement  pas  pu  examiner  l'écume  brunâtre  qui  descendit 
la  Tamise  après  la  destruction  de  Shepperton,  et  on  n'aura  plus  l'occasion  de  le  faire. 

J'ai  déjà  donné  les  résultats  de  l'examen  anatomique  des  Marsiens,  autant  qu'un 
tel  examen  était  possible  sur  les  restes  laissés  par  les  chiens  errants.  Tout  le 
monde  a  pu  voir  le  magnifique  spécimen,  presque  complet,  qui  est  conservé  dans 
l'alcool  au  Muséum  d'Histoire  Naturelle,  ou  les  innombrables  dessins  et  reproductions 
qui  en  furent  faits;  mais,  en  dehors  de  cela,  l'intérêt  qu'offrent  leur  physiologie  et 
leur  structure  demeure  purement  scientifique. 

Une  question,  d'un  intérêt  plus  grave  et  plus  universel,  est  la  possibilité  d'une 
nouvelle  attaque  des  Marsiens.  Je  suis  d'avis  que  l'on  n'a  pas  accordé  suffisamment 
d'attention  à  cet  aspect  du  problème.  A  présent,  la  planète  Mars  est  en  conjonction, 
mais   pour   moi,  à  chaque  retour  de  son  opposition,  je  m'attends  à  une  nouvelle 


230 


...  les  formidables  engins,  d'une  puissance  et 
d'une  complexité  si  grandes  et  si  surprenantes, 
si  peu  terrestres  par  leurs  formes  tortueuses  et 
bizarres,  montaient,  sinistres,  étranges  et 
vagues,  hors  des  ténèbres,  vers  la  lumière. 


(CHAPITRE  XXV) 


•îà'ï  gsft;  : 


tentative.  En  tous  les  cas,  nous  devrons  être  prêts.  II  me  semble  qu'il  serait  possible 
de  déterminer  exactement  la  position  du  canon  avec  lequel  ils  nous  envoient  leurs 
projectiles,  d'établir  une  surveillance  continuelle  de  cette  partie  de  la  planète  et 
d'être  avertis  de  leur  prochaine  invasion. 

On  pourrait  alors  détruire  le  cylindre,  avec  de  la  dynamite  ou  d'autres  explosifs, 
avant  qu'il  ne  soit  suffisamment  refroidi  pour  permettre  aux  Marsiens  d'en  sortir; 
ou  bien,  on  pourrait  les  massacrer  à  coups  de  canon,  dès  que  le  couvercle  serait 
dévissé.  Il  me  paraît  que,  par  l'échec  de  leur  première  surprise,  ils  ont  perdu  un 
avantage  énorme,  et  peut-être  aussi  voient-ils  la  chose  sous  ce  même  jour. 

Lessing  a  donné  d'excellentes  raisons  de  supposer  que  les  Marsiens  ont  effec- 
tivement réussi  à  faire  une  descente  sur  la  planète  Vénus.  Il  y  a  sept  mois,  Vénus 
et  Mars  étaient  sur  une  même  ligne  avec  le  soleil,  c'est-à-dire  que,  pour  un 
observateur  placé  sur  la  planète  Vénus,  Mars  se  trouvait  en  opposition.  Peu  après, 
une  trace  particulièrement  sinueuse  et  lumineuse  apparut  sur  l'hémisphère  obscur  de 
Vénus,  et,  presque  simultanément,  une  trace  faible  et  sombre,  d'une  similaire  sinuosité, 
fut  découverte  sur  une  photographie  du  disque  marsien.  Il  faut  voir  les  dessins 
qu'on  a  faits  de  ces  signes,  pour  apprécier  pleinement  leurs  caractères  remarqua- 
blement identiques. 

En  tous  les  cas,  que  nous  attendions  ou  non  une  nouvelle  invasion,  ces 
événements  nous  obligent  à  modifier  grandement  nos  vues  sur  l'avenir  des  destinées 
humaines.  Nous  avons  appris,  maintenant,  à  ne  plus  considérer  notre  planète  comme 
une  demeure  sûre  et  inviolable  pour  l'Homme  :  jamais  nous  ne  serons  en  mesure 
de  prévoir  quels  biens  ou  quels  maux  invisibles  peuvent  nous  venir  tout  à  coup 
de  l'espace.  Il  est  possible  que,  dans  le  plan  général  de  l'univers,  cette  invasion 
ne  soit  pas  pour  l'homme  sans  utilité  finale  ;  elle  nous  a  enlevé  cette  sereine 
confiance  en  l'avenir,  qui  est  la  plus  féconde  source  de  décadence;  elle  a  fait  à 
la  science  humaine  des  dons  inestimables,  et  contribué  dans  une  large  mesure  à 
avancer  la  conception  du  bien-être  pour  tous,  dans  l'humanité.  Il  se  peut  qu'à 
travers  l'immensité  de  l'espace  les  Marsiens  aient  suivi  le  destin  de  leurs  pionniers, 
et  que,  profitant  de  la  leçon,  ils  aient  trouvé  dans  la  planète  Vénus  une  colonie 
plus  sûre.  Quoi  qu'il  en  soit,  pendant  bien  des  années  encore,  on  continuera  de 
surveiller  sans  relâche  le  disque  de  Mars,  et  ces  traits  enflammés  du  ciel,  les 
étoiles  filantes,  en  tombant,  apporteront  à  tous  les  hommes  une  inéluctable  appréhension. 

Il  serait  difficile  d'exagérer  le  merveilleux  développement  de  la  pensée  humaine, 
qui  fut  le  résultat  de  ces  événements.  Avant  la  chute  du  premier  cylindre,  il  régnait 
une  conviction  générale  qu'à  travers  les  abîmes  de  l'espace  aucune  vie  n'existait, 
sauf  à  la  chétive  surface  de  notre  minuscule  sphère.  Maintenant,  nous  voyons  plus 
loin.  Si  les  Marsiens  ont  pu  atteindre  Vénus,  rien  n'empêche  de  supposer  que  la  chose 
soit  possible  aussi  pour  les  hommes.  Quand  le  lent  refroidissement  du  soleil  aura  rendu 
cette  terre  inhabitable,  comme  cela  arrivera,  il  se  peut  que  la  vie,  qui  a  commencé 
ici-bas,  aille  se  continuer  sur  la  planète  sœur.  Aurons-nous  à  la  conquérir? 


233 


Obscure  et  prodigieuse  est  la  vision  que  j^évoque  de  la  vie,  s'étendant  lentement, 
de  cette  petite  serre  chaude  du  système  solaire,  à  travers  Fimmensité  vide  de  l'espace 
sidéral.  Mais  c'est  un  rêve  lointain.  II  se  peut  aussi,  d'ailleurs,  que  la  destruction 
des  Marsiens  ne  soit  qu'un  court  répit.  Peut-être  est-ce  à  eux  et  nullement  à  nous 
que  l'avenir  est  destiné. 

II  me  faut  avouer  que  la  détresse  et  les  dangers  de  ces  mome^§?^ 


ont  laisse,  dans  mon  esprit,  une  constante  impression  de  doute  et  d'insécurité.  J'écris, 
dans  mon  bureau,  à  la  clarté  de  la  lampe,  et  soudain,  je  revois  la  vallée,  qui  s'étend 
sous  mes  fenêtres,  incendiée  et  dévastée  ;  je  sens  la  maison  autour  de  moi  vide 
et  désolée.  Je  me  promène  sur  la  route  de  Byfleet,  et  je  croise  toutes  sortes  de 
véhicules,  une  voiture  de  boucher,  un  landau  de  gens  en  visite,  un  ouvrier  à 
bicyclette,  des  enfants  s'en  allant  à  l'école,  et  soudain,  tout  cela  devient  vague  et 
irréel,  et  je  crois  encore  fuir  avec  l'artilleur,  à  travers  le  silence  menaçant  et  l'air 
brûlant.  La  nuit,  je  revois  la  Poussière  Noire  obcurcissant  les  rues  silencieuses,  et, 
sous  ce  linceul,  des  cadavres  grimaçants  ;  ils  se  dressent  devant  moi,  en  haillons 
et  à  demi  dévorés  par  les  chiens  ;  ils  m'invectivent  et  deviennent  peu  à  peu  furieux, 
plus  pâles  et  plus  affreux,  et  se  transforment  enfin  en  affolantes  contorsions  d'huma- 
nité. Puis  je  m'éveille,  glacé  et  bouleversé,  dans  les  ténèbres  de  la  nuit. 

Je  vais  à  Londres  ;  je  me  mêle  aux  foules  affairées  de  Fleet  Street  et  du 
Strand,  et  ces  gens  semblent  être  les  fantômes  du  passé,  hantant  les  rues  que  j'ai 
vues  silencieuses  et  désolées,  allant  et  venant,  ombres  dans  une  ville  morte,  caricatures 
de  vie  dans  un  corps  pétrifié.  II  me  semble  étrange,  aussi,  de  grimper,  ce  que  je 
fis  la  veille  du  jour  où  j'écrivis  ce  dernier  chapitre,  au  sommet  de  Primrose  Hill, 
pour  voir  l'immense  province  de  maisons,  vagues  et  bleuâtres,  à  travers  un  voile 
de  fumée  et  de  brume,  disparaissant  au  loin  dans  le  ciel  bas  et  sombre,  de  voir 


234 


..f.en  «ne  seule  semaine  Texamen  des  méca- 
nismes mafsîens  avait  donné  des  résultats 
surprenants. 


(CHAPITRE  XXVI) 


les  gens  se  promener  dans  les  allées  bordées  de  fleurs,  au  flanc  de  la  colline, 
d'observer  les  curieux  venant  voir  la  machine  marsienne,  qu'on  a  laissée  là  encore, 
d'entendre  le  tapage  des  enfants  qui  jouent,  et  de  me  rappeler  que  je  vis  tout  cela 
ensoleillé  et  clair,  triste  et  silencieux,  à  l'aube  de  ce  dernier  grand  jour.,. 

Et  le  plus  étrange  de  tout,  encore,  est  de  penser,  tandis  que  j'ai  dans  la 
mienne  sa  main  mignonne,  que  ma  femme  m'a  compté,  et  que  je  l'ai  comptée,  elle 
aussi,  parmi  les  morts. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


LIVRE  PREMIER 
L'ARRIVÉE  DES  MARSIENS 

Pages 

CHAPITRE  1.  —  A  la  veille  de  la  guerre   7 

Id.       IL  —  Le  Météore   15 

Id.      IIL  —  Sur  la  lande    .........  21 

Id.      IV.  —  Le  cylindre  se  dévisse     .    '  .       .       .       .       .       ♦  26 

Id.       V.  —  Le  Rayon  Ardent   31 

Id.      VI.  —  Le  Rayon  Ardent  sur  la  route  de  Chobham.       .  ~     .  37 

Id.     VII.  —  Comment  je  rentrai  chez  moi  ......  40 

Id.    VIIL  —  Vendredi  soir   .........  46 

Id.      IX.  —  La  lutte  commence  ........  51 

Id.       X.  —  En  pleine  mêlée       ........  58 

Id.      XL  —  A  la  fenêtre     .........  65 

Id.     XII.  —  Ce  que   je   vis    de   la  destruction  de  Weybridge  et  de 

Shepperton  .........  71 

Id.    XIÏI.  —  Par  quel  hasard  je  rencontrai  le  vicaire.       ...  85 

Id.  XÏV.  —  A  Londres   91 

Id.    XV.  —  Les  événements  dans  le  Surrey       .       .       ...       .  104 

Id.  XVL  —  La  Panique                                                                   .  114 

Id.  XVn.  —  Le     Fulgurant   127 


LIVRE  DEUXIÈME 
LA  TERRE  AU  POUVOIR  DES  MARSIENS 


Pages 


CHAPITRE  XVIIL  — 

Sous  le  talon  ...... 

141 

Id. 

XIX.  — 

Dans  la  maison  en  ruines 

150 

Id. 

XX.  — 

Les  jours  d'emprisonnement 

162 

Id. 

XXL  — 

La  mort  du  vicaire  .       .       .       .  . 

170 

Id. 

XXII.  — 

Le  silence.  ...... 

174 

Id. 

XXIÎI.  — 

L'ouvrage  de  quinze  jours 

179 

Id. 

XXIV.  — 

L'homme  de  Putney  Hill. 

185 

Id. 

XXV.  — 

Londres  mort    .       .       .  . 

208 

Id. 

XXVI.  — 

Le  désastre  ...... 

219 

Id. 

XXVII.  — 

Epilogue  ....... 

229 

ILLUSTRATIONS  HORS  TEXTE 


Pages 

Livre  Premier.  —  L^arrîvée  des  Marsicns      .       .       .       .       ♦  5 
CHAPITRE  L 

Le  spectroscope  indiqua  une  masse  de  gaz  enflammés   U 

CHAPITRE  IL 

Le  Météore      ...........  J7 

CHAPITRE  IIL 

La  Chose.       ...........  23 

CHAPITRE  IV. 

Le  cylindre  ouvert   ..........  29 

CHAPITRE  V. 

Le  Rayon  Ardent    ..........  35 

Le  Rayon  Ardent  sur  la  lande        .......  4J 

CHAPITRE  VI. 

Le  Rayon  Ardent  sur  la  route  de  Chobham  .....  47 
CHAPITRE  VIII. 

Tout  au  long  de  la  nuit,  les  Marsiens...       .....  53 

CHAPITRE  X. 

Visions  terrifiantes    ..........  63 

CHAPITRE  XL 

Ce  bouclier  se  dressa  sur  trois  pieds...   ......  73 

CHAPITRE  XII. 

Touché!   ............  83 

Le  combat  dans  la  rivière       .       ♦       .       .       .       .       .       .  93 

CHAPITRE  XV. 

La  Fumée  Noire     .       .       .-.       .       .       .       .       .       .  UJ 

CHAPITRE  XVII. 

Le  **  Fulgurant  ...........  125 

La  Machine  Volante.       .........  J3J 


Livre  Deuxième.  —  La  terre  au  pouvoir  des  Marsiens  .       .       .  139 

CHAPITRE  XVIII 

Le  cinquième  cylindre      .       .       .       .       .       .       .       .       ,  J43 

CHAPITRE  XIX 

Le  camp  des  Marsiens  .  .  .  .  ♦  .  .  »  .  153 
La  Machine  à  Mains       .       ,       .       .       .       .       .       .       .  159 

CHAPITRE  XX 

En  observation.  165 
CHAPITRE  XXI 

La  mort  du  vicaire  ..........  175 

CHAPITRE  XXII 

L'Herbe  Rouge.       .       .       .       .       .       .       .       .       .       .  181 

CHAPITRE  XXIII 

L'Inondation      .       .       .       .       .       .       .       .       .       .       .  187 

CHAPITRE  XXIV 

Les  égouts   ...       .  193 

Scènes  dans  Regent  Street  et  Piccadilly .       .       ♦       .       ♦       .  199 

CHAPITRE  XXV 

Londres  mort   ...........  205 

Les  restes  d'une  Machine  à  Mains.       .       .       .       .       .       .'  215 

Hallucination     .       ,       .       .       ♦       .       .       ♦       .       .       .  221 

La  redoute  des  Marsiens .........  227 

Les  Géants  morts     ..........  231 

CHAPITRE  XXVI 

Après  le  désastre     ..........  235 


I 


ILLUSTRATIONS  DANS  LE  TEXTE 


Pages 

CHAPITRE  L 

Dans  robscrvatoîrc,  (Entête)    ........  7 

Le  projectile.  (Finale)       .........  14 

CHAPITRE  II. 

A  mon  bureau.  (Entête)  .       .       .       .       .       .       ,       .       .  15 

Le  vendeur  de  journaux.  (Finale)    .       .       .       .       ,       .       .  20 

CHAPITRE  ÏIL 

Sur  la  lande.  (Entête)     .........  21 

Des  gamins  s^amusaient  à  jeter  des  pierres...  (Finale)    ...  25 

CHAPITRE  IV. 

Première  panique.  (Entête)       ........  26 

Le  garçon  boutiquier.  (Finale).       .       .       .       .       .       .       .  28 

CHAPITRE  V. 

Le  Rayon  Ardent.  (Entête)     ........  3J 

La  députation   ...........  32 

Premières  victimes.  (Finale)     ........  34 

CHAPITRE  VL 

Le  Miroir  tournant.  (Entête)    .       .       .       .       .       .       .       .  37 

Inconscience      ...........  38 

La  Fuite.  (Finale)                                                       .       .       .  39 

CHAPITRE  VIL 

Visions.  (Entête)      ..........  40 

Dernier  dîner.  (Finale)      .........  45 

CHAPITRE  Vin. 

Le  travail  des  Marsiens.  (Entête)    .......  46 

La  chute  du  second  cylindre.  (Finale)   ......  50 

CHAPITRE  IX. 

La  lutte  commence.  (Entête)   ........  51 

Le  dogcart       ...........  57 


CHAPITRE  X. 

En  pleine  mêlée.  (Entête).       ........  58 

Mon  retour      ...........  62 

CHAPITRE  XL 

Le  train  en  flammes.  (Entête).       .......  65 

Le  récit  de  Fartilleur       .       .       .       .       .       .       .       .       .  68 

Exploit  de  Marsien.  (Finale)   .........  70 

CHAPITRE  XII. 

Touché!  (Entête)     ..........  71 

Trente  mètres  de  haut,  trois  jambes,  mon  lieutenant.   ...  75 

Un  vieux  bonhomme  ridé,  avec  une  immense  malle...  ...  76 

...  s^avançaient  avec  une  porte  de  cabane...    .....  77 

...  emportant  les  débris  de  leur  camarade.  (Finale).       ...  82 

CHAPITRE  XIII. 

Le  vicaire.  (Entête) ..........  85 

Je  me  remis  à  pagayer...       ........  86 

Nous  ferons  mieux  de  suivre  ce  sentier.  (Finale) ....  90 

CHAPITRE  XIV. 

A  Londres.  (Entête)   91 

...  détruit  la  gare  de  Woking  .       .       .       .       .       .       .       .  95 

Des  trucs  portant  d'immenses  canons...  .       .       .       .       ♦       .  97 

Les  dernières  nouvelles    .........  98 

Un  homme  en  habit  de  travail...    .       .       .       .       .       .       .  99 

Toutes  les  cloches  d'église...  ♦       .       .       .       .       .       .       .  lOJ 

Que  diable  arrive-t-il?     .       .       .       .       .       .       .       .       .  102 

La  propriétaire,  négligemment  enveloppée...  (Finale)       .       .       .  J03 
CHAPITRE  XV. 

La  Fumée  Noire.  (Entête)      .       .       .       .       .       .       .       .  J04 

Ils  firent  feu  à  cent  mètres...  .       .       .       .       .       .       .       .  105 

Ces  projectiles  se  brisaient  en  touchant  le  sol       .       .       .       ♦  J08 

L'homme  qui  échappa  à  la  suffocation   .       .       .  .109 

Suffocant  et  se  tordant  sur  le  sol.  (Finale)    .       .       ,       .       .  113 
CHAPITRE  XVI. 

La  panique.  (Entête)        .       .       .       .       .       .       .       .       .  114 

Elle  fit  feu  à  six  mètres...      .       .       .       .       .       .       .       .  116 

Un  homme  en  habit  de  soirée...     .       .       .       .       .       .       .  IIS 

Eternité!  Eternité!    .       .       .   120 

Un  homme  barbu  à  face  d'oiseau  de  proie...       .       .       .       .  122 

Les  deux  femmes  blotties  sur  le  siège....       .       .       .       .       .  Î23 

L'avare  écrasé.  (Finale)   .       .       .       .       .       .       .       .       .  124 


CHAPITRE  XVIL 

Le  **  Fulgurant      (Entête)   127 

Quelque  plume  monstrueuse  avait  laissé  tomber...  .  .  .  .  J28 

...  détruisirent  les  voies  du  chemin  de  fer      .  .  .  .  .  129 

Une  multitude  de  barques  de  pêche...     .       .  .  .  .  .  J30 

Des  paquebots  vomissaient  des  nuages....       .  .  .  .  .  J34 

Le  **  Fulgurant  „  venait  à  toute  vapeur.       .  .  .  ,  ,  135 

Le  capitaine  tendit  le  bras...  (Finale)     .       .  .  .  .  .  J37 

CHAPITRE  XVIII. 

Là  s^élevait  une  maison  blanche...  (Entête)      .  .  .  .  .  141 

Le  Marsien  les  ramassa  un  par  un...      .       .  .  .  ,  .  146 

Le  plafond  s^abattit  sur  nous....       .       .       .  .  .  .  .  147 

Je  Fentendis  venir  en  rampant.  (Finale) .       .  .  .  .  .  149 

CHAPITRE  XIX. 

La  Machine  à  Mains.  (Entête).       .       .       .  .  .  .  .  150 

Le  Marsien       ...........  152 

Ils  prenaient  le  sang  frais  d'autres  créatures...  .  .  .  .  ,  155 

Ces  êtres  étaient  bipèdes...       .       .       .       .  .  .  .  .  156 

...  devaient  ignorer  les  émotions  tumultueuses...  .  .  .  .  157 

Composée  de  disques  dans  une  gaîne...  .       .  .  .  .  .  159 

Quand  je  revins  à  mon  poste...  (Finale).       .  .  .  ,  .  159 

CHAPITRE  XX. 

C'était  un  objet  ayant  la  forme...  (Entête)      .  .  .  .  .  162 

Mais  c'était  une  de  ces  faibles  créatures...      .  .  ,  .  .  163 

C'était  un  homme  d'âge  moyen...    .       .       .  .  .  .  .168 

Les  hommes  comestibles.  (Finale)    .       .       .  .  .  .  .  169 

CHAPITRE  XXI. 

La  mort  du  vicaire.  (Entête)  ........  170 

CHAPITRE  XXII. 

Le  silence.  (Entête)  ..........  174 

L'Herbe  Rouge.  (Finale)  .       .       .       .       .  .  .  .  .  178 

CHAPITRE  XXÏII. 

L'ouvrage  de  quinze  jours.  (Entête).       .       .  .  .  .  .  179 

...  en  m'aidant  des  villas  en  ruines...      .       .  .  .  ♦  .  183 

L'Herbe  Rouge.  (Finale)  .   184 

CHAPITRE  XXIV. 

Ce  souvenir...  me  hanta.  (Entête)     .       .       .  .  .  .  .  1 85 

L'homme  rat    .       .       .       .       .       .       .  ♦  ♦  ♦  •  198 


II  revint  avec  d'excellents  cigares...   .  ,  203 


Je  trouvai  ces  jeux  extrêmement  intéressants 
pétais  encore  sur  le  toit.  (Finale)  . 

CHAPITRE  XXV. 

Londres  mort.  (Entête)    .  . 

...  le  rendaient  presque  impraticable  . 

L'abandon  et  le  silence... .... 

Une  odeur  de  sinistre  augure... 

Un  second  Marsien,  debout  et  silencieux... 

La  mort  des  Marsiens.  (Finale) 

CHAPITRE  XXVI. 

Le  désastre.  (Entête).  .... 
...  me  protégèrent  contre  ma  propre  fureur... 
L'examen  des  mécanismes  marsiens... 
Je  regardai  ma  maison  .... 
Je  suis  venue...  dit-elle...  (Finale) 

CHAPITRE  XXVII. 

Après  le  désastre.  (Entête) 

L'examen  anatomique  des  Marsiens... 

...  la  machine  marsienne  qu'on  avait  laissée  là 

Fin  ........ 


204 
207 

208 
209 

2n 

212 
213 
218 

219 
220 
224 
225 
226 

229 
230 
234 
237 


♦ 


Cet  ottvragfe^  gravé  et  imprimé  dans  les 
Établissements  L.  VANDAMME  &  Co, 
à  Jette  lez-BruxelIes,  fat  achevé  le 
ÏO  Mai  mil  neuf  cent  six   ®   ®   «  «  «